Nonobstant quelques anosognosies

Où il est démontré qu’un symptôme  n’est pas un diagnostic. Et où il est confirmé que l’on ne saurait sans risque confondre le premier avec le second

Du miracle des médias modernes. Il est ainsi de nos jours des instants privilégiés où une population entière découvre, en un instant ou presque, un nom dont elle ignorait jusqu’alors l’existence. L’affaire est encore plus marquante quand il s’agit d’une entité médicale. Et elle confine à une forme de poésie quand le terme est d’emblée incompréhensible pour qui n’a pas goûté aux joies des langues mortes et/ou de la neurologie moderne.

 Ainsi le dimanche 4 septembre 2011 restera-t-il longtemps associé, en France, à l’ « anosognosie ». Tout démarre, la veille et en fanfare, avec la révélation (signée Pascale Robert-Diard) dans les colonnes du Monde de l’existence d’un rapport médical concernant Jacques Chirac. Tout sauf de l’anecdotique; du lourd. C’est que l’ancien président de la République, 78 ans, est une nouvelle fois convoquée devant la justice. Il est depuis des lustres poursuivi pour « abus de confiance », « détournement de fonds publics » et « prise illégale d’intérêt ». Les faits remontent au début des années 1990 quand l’homme était maire de Paris, président du RPR, en marche vers les plus hautes fonctions de la République française.

Un rapport médical ? Il a été sollicité par l’épouse de l’ancien chef de l’Etat et leur fille Claude. « (…) il est toutefois accompagné d’une lettre signée de M. Chirac dans laquelle celui-ci, tout en reconnaissant qu’il ne dispose pas de sa pleine capacité pour assister à son procès, exprime néanmoins le souhait d’être jugé comme un justiciable ordinaire, précise Le Monde. Cette contradiction témoigne de la situation extrêmement délicate dans laquelle se trouvent l’entourage et les avocats de M. Chirac. » On pourrait même ajouter que cette délicate situation est vécue par toutes celles et ceux qui prennent conscience, de manière plus ou moins fugace,  que leurs  capacités  les quittent. Sans parler des membres de leur entourage. C’est d’ailleurs sans doute ce qui rend l’opinion si sensible à l’effacement annoncé (par voie médicale et médiatique) de la conscience d’un homme qui fut roi que certains qualifièrent de fainéant.  Et c’est aussi cette résonance qui fait que tombent ici régulièrement à plat les multiples tentatives des humoristes, qu’ils imitent sur les ondes ou dessinent sur papier journal. C’est ainsi : la perte d’identité fait suffisamment peur pour ne pas faire rire.

Le rapport médical sur Jacques Chirac est signé du Pr Olivier Lyon-Caen, spécialiste plus que réputé de neurologie, chef de service au sein du groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière (Paris), par ailleurs producteur d’une émission hebdomadaire sur France-Culture et ancien membre du cabinet de Lionel Jospin, lorsqu’il était Premier ministre. Ce rapport, nous révèle-t-on,  conclut à un « état de vulnérabilité » ; état  qui ne permettrait plus à l’ancien président de la République de répondre à des faits précis remontant à une vingtaine d’années. L’homme souffrirait d’une « affection neurologique » de nature dégénérative et de l’ensemble des symptômes qui y sont associés. Pouvait-on en rester là ? 

C’était compter sans le Journal du Dimanche (JdD) qui, le 4 septembre, revient massivement sur le  sujet. Avec en une et en gras : La vraie maladie de Jacques Chirac. Et, courant en tête des  pages 2 et 3 de l’hebdomadaire dominical : Jacques Chirac souffre d’anosognosie.  Jamais sans doute ce terme n’avait, sur papier journal, bénéficié d’une telle taille de police. La maladie neurologique dont parlait Le Monde avait enfin un nom, son  caractère savant renvoyant aux insondables mystères médicaux. Si elle n’était grave l’affaire eût été plaisante.

Et le JdD de révéler à ses lecteurs ce que lui avait confié « en milieu de semaine un des plus grands spécialistes français de la maladie d’Alzheimer ». A savoir :

«  L’anosognosie est le fait de ne pas être conscient des difficultés que l’on a. Cela fait effectivement partie des symptômes que le grand public appelle Alzheimer, même si, à proprement parler, nous avons une quarantaine de noms de maladies pour désigner ce genre de troubles neurologiques. »

Comprenne qui pourra ; et où il est démontré que l’on peut être un grand spécialiste, voire l’un des plus grands sans être grand pédagogue. Impression confirmée par une encadré du JdD intitulé : « L’anosognosie, une énigme pour les neurologues » dans lequel l’hebdomadaire a demandé secours à Wikipédia. On peut aussi ouvrir  les massifs -et hier encore incontournables- volumes du «Traité de médecine » (quatrième édition) signé Pierre Godeau, Serge Herson et  Jean-Charles Piette et publié par les éditions Flammarion. Plus de 3000 pages d’une extrême densité au sein desquelles l’anosognosie n’est citée qu’une fois. C’est dans la section neurologie, chapitre « syndromes topographiques cérébraux » et à propos du syndrome d’Anton-Babinski.

Entre temps le jeu de piste avait commencé. Informés par des journalistes de l’essentiel du contenu de ce rapport médical, plusieurs spécialistes de neurologie avaient expliqué que les symptômes présentés par Jacques Chirac évoquaient a priori deux pistes diagnostiques : soit une maladie d’Alzheimer, soit  une « démence »  d’origine vasculaire. Les deux situations peuvent aussi coexister. L’hypothèse de la démence vasculaire était renforcée par un accident survenu il y a sept ans. Le 2 septembre 2005  Jacques Chirac avait en effet été hospitalisé à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce (Paris) après avoir été  victime d’un accident vasculaire cérébral provoquant un trouble transitoire de sa vision. Le président quitta l’établissement hospitalier parisien une semaine plus tard sans, dit-on alors,  souffrir de séquelles notables.

Le lundi 5 septembre Libération et Le Figaro (deux titres frustrés durant ce long week-end anosognosique) reveniennent sur l’affaire;  longuement mais sans aller beaucoup plus avant sur la scène médicale. Le premier rappelle, doctement après d’autres, que « derrière le mot anosognosie ne se cache pas un diagnostic mais un symptôme ». Et un « neurologue de la Pitié » de conseiller : « il faut aller plus loin pour savoir quelle en est la cause. Cela peut-être une maladie dégénérative du cerveau, un trouble vasculaire voire une pathologie mentale etc. » L’ « un des meilleurs gériatres français » : « Je ne connais évidemment pas le dossier médical de l’ancien président mais il a tous les signes d’un déclin cognitif vasculaire (…) quand on regarde les photos de son visage on remarque une espèce d’atteinte forte de l’expressivité. » 

Le Figaro s’interroge également. S’agit-il de la maladie d’Alzheimer ? D’une démence vasculaire ? On donne la parole au Dr Olivier de Ladoucette (gériatre), au Pr Françoise Forette, interniste et gériatre parisienne  bien connue ainsi qu’au Pr Yves Dauvilliers, neurologue au CHU de Montpellier. Pas de véritable conclusion diagnostique. « Si la maladie d’Alzheimer est la plus connue du grand public et la plus fréquente il existe au moins une demi-douzaine de maladies neurodégénératives. »

D’autres dénoncent. Ainsi le site d’information Rue 89. Sous le titre « Procès Chirac : Le JdD a le mot pour ne pas dire « Alzheimer » il estime que l’hebdomadaire « se fiche de nous ». « ‘’Jacques Chirac souffre d’une anosognosie’’ titre ce journal. ‘’Le mot figure en toutes lettres dans le rapport’’, commence l’article. Comme si ce mot imprononçable était une réponse claire et satisfaisante. Le JdD fait un numéro d’équilibriste. Le journal confirme à moitié son scoop de janvier.  Il met en avant ce mot que personne ne connaît. « Anosognosie ». L’hebdomadaire fait du style (un euphémisme de bienséance couplé à une métonymie – désigner une partie pour le tout). Car l’anosognosie n’est pas une maladie en soi, mais un symptôme. Ce mot désigne une incapacité à réaliser que l’on est malade. (…) Les journaux français jonglent. Ils ne savent pas comment se positionner : se taire est trop dur, dire les choses comme elles sont, trop vulgaire. Ce « pacte français » est une exception culturelle discutable. Les Américains font tout l’inverse. »

Et Rue 89 de rappeler que l’ex-Président Ronald Reagan, diagnostiqué Alzheimer en 1994, avait choisi d’écrire une lettre aux citoyens américains, avec cette phrase : « Je commence aujourd’hui le voyage qui va me mener au coucher de soleil de ma vie. » Et de montrer des images peu équivoques, et de rapporter que le jour de la mort de François Mitterrand, Jacques Chirac avait évoqué sa dignité dans la maladie : « J’ai de l’admiration pour l’homme privé qui s’est battu contre la maladie avec un courage remarquable, la toisant en quelque sorte, et ne cessant de remporter des victoires contre elle. »

A la différence notable de François Mitterrand  Jacques Chirac n’avait jamais pris d’engagements quant à la publication régulière de bulletins de santé  lors de l’exercice du mandat de président de la République. De fait, et contrairement à son prédécesseur à l’Elysée, il n’eut pas besoin d’avoir recours à un système de certificats médicaux  masquant une réalité pathologique d’une certaine gravité. Interrogé en mai 2007 par Le Monde sur les questions relatives à l’exercice de la fonction présidentielle et à la transparence en matière de santé, Nicolas Sarkozy répondait : « Le chef de l’Etat n’est pas un citoyen comme les autres. Il est normal que les Français soient assurés de sa capacité à exercer les devoirs du mandat qu’ils lui ont confié. Si je suis élu, je m’engage à publier un bulletin de santé dès mon entrée en fonction, au moins deux fois par an ensuite, et plus si l’évolution de mon état de santé devait le justifier. » Engagement non tenu.

Tout ici conduit à reposer la question des rapports entre la fonction présidentielle et la transparence sur l’état de santé de celui qui l’exerce. En France cette question n’a jamais trouvé de réponse satisfaisante sous la Ve République. En mai 1974, Valéry Giscard d’Estaing était élu à la suite du décès du président Georges Pompidou, dont la gravité de la maladie cancéreuse avait été dissimulée aux Français. M. Giscard d’Estaing promit de donner des informations sur son état de santé. Ce qu’il ne fit pas. François Mitterrand s’engagea, en 1981, à faire la transparence. On connaît la suite qui vit l’Elysée publier régulièrement des bulletins de santé trompeurs signés du Dr Claude Gubler permettant de cacher, durant plus de dix ans, que le président souffrait d’un cancer de la prostate évolué. Quant à Jacques Chirac, élu à la présidence de la République en 1995, il ne souhaitait pas que l’on publie des bulletins de santé le concernant. Ce qui fut le cas. Jusqu’aux premiers jours de septembre 2011.

 
 

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