Le Nobel ou les vertus d’un rituel moderne

Où l’on observe qu’en 2011 l’annonce de la consécration suprême et trébuchante n’a rien perdu de son charme ni sa médiatisation de son éclat. Explication de texte (tentative d’)

Comme Noël à la fin décembre (comme le gui de l’An neuf)  les premiers jours d’octobre voient apparaître les noms des lauréats  des prix Nobel. L’affaire a quelque chose de gentiment paradoxal. Voilà un rituel qui demeure dans une époque qui en abandonne tant ; dans une époque qui peine tant à en forger – sinon de nouveaux – du moins de durables. Mieux, voici un rituel qui a trouvé une résonance grandissante au fur et à mesure que les médias d’information générale s’en emparent pour le mettre en scène. Et en retour, depuis Stockholm, l’institution Nobel ne cesse de faciliter la diffusion et l’amplification du spectacle. Pour quel bilan, au total ?

Intéressons-nous au millésime 2011. La cuvée est riche d’enseignements ; du moins pour ce qui est du prix inaugural, celui  de médecine/physiologie. Contrairement à ceux de physique, de chimie et de littérature (et de grâce, ne parlons pas de paix) il toujours celui qui se prête le mieux à la vulgarisation. Sans doute à cause de cet objet apparemment universel qu’est le corps humain. Il évoque aussi  immanquablement une avancée dans le champ de la compréhension du vivant et de la correction de ce dernier quand il a pris une dimension pathologique. Qui, dès lors, ne dresserait l’oreille à l’annonce des résultats ?

Lauréats 2011 du Nobel de médecine : l’Américain Bruce Beutler, 55 ans avec  (à égalité) le Français Jules Hoffmann, 70 ans  ainsi que le Canadien Ralph Steinman, 68 ans. Steinman dont on apprit quelques heures après la publication des résultats qu’il était décédé trois jours auparavant ; ce qui allait bientôt devenir une affaire dans l’affaire ; une affaire, aussi, de gros sous. Faut-il rappeler que le prix est doté de 10 millions de couronnes suédoises (environ 1,08 million d’euros) ? La somme devait initialement revenir pour une moitié à MM. Beutler et Hoffmann, et pour l’autre à M. Steinman.

Confronté à une situation sans précédent depuis cent-dix ans le comité Nobel  a très vite reconnu avoir ignoré le décès de Ralph Steinman et  décidé de maintenir son choix ; ce en dépit d’une règle interdisant l’attribution du prix à titre posthume. « Nous ne nommerons pas de nouveau lauréat, c’est notre décision, a déclaré un porte-parole. Nous devrons étudier comment la remise du prix se déroulera de façon pratique … Nous étudions le règlement. »

On verra le 10 décembre prochain (jour anniversaire de la mort d’Alfred Nobel (dont chacun sait qu’il fut l’inventeur, en 1866, de la dynamite) ce qu’il en sera de la remise-en-smoking du prix. Pour l’heure la quote-part reviendra aux héritiers du lauréat mort trois jours avant l’annonce et dont l’université Rockefeller de New York a fait publiquement savoir qu’il souffrait depuis d’un cancer du pancréas et qu’il « avait pu prolonger sa vie grâce à ses propres recherches ».

Objet unique de ces trois distinctions : la somme des travaux conduits par les lauréats dans le champ de l’immunologie, cette discipline souvent ingrate, bien mal connue du plus grand nombre.  On ne redira pas ici le contexte dans lequel ces travaux ont été menés ni les acquis fondamentaux ou les traductions appliquées qu’ils ont permis d’obtenir. Tout ceci est parfaitement résumé sur le site de la prestigieuse institution  suédoise.

Il n’est pas vain, en revanche, de jeter un œil sur la manière dont cette information a pu, en France, être reçue, traitée, diffusée. Trois axes peuvent ici être a priori dégagés dont chacun mériterait sans aucun d’être approfondi (que les intéressés se fassent connaître).

Le réflexe cocardier. Dans son testament le Suédois Alfred Nobel privait ses héritiers directs de 32 millions de couronnes ; une somme destinée à  la création d’une institution chargée de récompenser chaque année des personnes ayant rendu de grands services à l’humanité dans le domaine des savoirs de la culture et de la paix. Philanthropie oblige, le testament soulignait que la nationalité des lauréats ne devrait jouer aucun rôle dans l’attribution du prix. L’histoire laisse penser  que les membres du Comité Nobel n’ont peut-être pas toujours respecté à la lettre cette solennelle disposition testamentaire. Une preuve ? On réfléchit encore à la manière de fournir ici une implacable démonstration.

Ce qui ne laisse aucun doute, en revanche, c’est l’usage radicalement nationaliste qui est régulièrement fait de la nationalité des lauréats par les nations concernées. La première semaine d’octobre voit ainsi fleurir des tableaux équivalents à ceux qui ruinent l’idéal sous-jacent aux Jeux Olympiques. Résumons: l’important est sans aucun doute de participer mais l’essentiel est bien de gagner. Et chacun de ressortir sa comptabilité ; à commencer par l’Agence France Presse. Ainsi cette dépêche (AFP – 03/10/2011 – 14:44:08) :

« L’attribution lundi du prix Nobel de médecine 2011 à Jules Hoffmann porte à 53 le nombre de Français récompensés par un prix Nobel:

Médecine
Charles Louis Alphonse Laveran en 1907
Alexis Carrel en 1912
Charles Richet en 1913
Charles Jules Henri Nicolle en 1928
François Jacob, André Lwoff et Jacques Monod en 1965
Jean Dausset 1980
Françoise Barré-Sinoussi et Luc Montagnier en 2008
Jules Hoffmann en 2011

Economie
Maurice Allais en 1988

Physique
Henri Becquerel, Pierre et Marie Curie en 1903
Gabriel Jonas Lippmann en 1908
Jean-Baptiste Perrin en 1926
Louis-Victor de Broglie en 1929
Alfred Kastler en 1966
Louis Néel en 1970
Pierre-Gilles de Gennes en 1991
Georges Charpak en 1992
Claude Cohen-Tannoudji en 1997
Albert Fert en 2007
Chimie
Henri Moissan en 1906
Marie Curie en 1911
Victor Grignard et Paul Sabatier en 1912
Frédéric Joliot et Irène Joliot-Curie en 1935
Jean-Marie Lehn en 1987
Yves Chauvin en 2005

Littérature
Sully Prudhomme en 1901
Romain Rolland en 1915
Anatole France en 1921
Henri Bergson en 1927
Roger Martin du Gard en 1937
André Gide en 1947
François Mauriac en 1952
Albert Camus en 1957
Saint John Perse en 1960
Jean-Paul Sartre en 1964
Claude Simon en 1985
Gao Xingjian en 2000
Jean-Marie Gustave Le Clézio en 2008

Paix
Frédéric Passy en 1901
Louis Renault en 1907
Aristide Briand en 1926
Paul d’Estournelles de Constant en 1909
Léon Bourgeois en 1920
Ferdinand Buisson en 1927
Léon Jouhaux en 1951
Albert Schweitzer en 1952
René Cassin en 1968
»

On peut ici ajouter quelques détails savoureux : Jules Hoffmann avait initialement été  présenté (à Stockholm) comme citoyen luxembourgeois avant de rapidement devenir (à Paris) un savant français. Comment comprendre ? L’homme avait opté (c’était en 1970) pour la nationalité française et ce afin de mieux poursuivre sa quête scientifique. Il dut alors faire une croix sur son passeport d’origine.

Et alors que, rattrapé par la presse, l’homme confessait publiquement que ses travaux primés sur la drosophile ne méritaient peut-être pas véritablement une telle distinction, la pluie de lauriers tricolores commença à crépiter :

Nicolas Sarkozy tout d’abord sans aucun doute rapidement renseigné par son conseiller scientifique :

« En étudiant les réponses antimicrobiennes des insectes et en montrant la grande conservation des mécanismes de défense innée entre l’insecte et l’homme, le professeur Hoffmann a apporté une contribution décisive à la compréhension des systèmes de défense contre les maladies infectieuses et parasitaires. »

Vint ensuite François Fillon estimant que ce Nobel couronnait « les avancées majeures » permises par les travaux de Jules Hoffmann « dans le champ de la recherche immunitaire ». « Ce prix constitue une nouvelle et formidable reconnaissance de l’excellence de nos chercheurs et de leur capacité à prendre part aux travaux les plus en pointe au niveau mondial » se félicitait aussi le Premier ministre.

Puis ces réactions politiques contagieuses et en cascade, recensées par l’AFP :

– Parti socialiste: Harlem Désir, premier secrétaire par intérim « adresse (ses) plus chaleureuses félicitations à Jules Hoffmann, biologiste français titulaire de la médaille d’or du CNRS en 2011 ainsi qu’à Bruce Beutler et Ralph Steinman pour le prix Nobel de médecine 2011 qui vient de leur être attribué. Leurs travaux ont donné une compréhension inédite du système immunitaire humain, ouvrant la porte à des applications médicales prometteuses ».

– UMP: le Pr Philippe Juvin, secrétaire national de l’UMP et député européen, « félicite Jules Hoffman de l’obtention du Prix Nobel de médecine. Ce prix est l’expression du volontarisme et de l’excellence de la France dans le domaine de la recherche médicale. La recherche est l’une des priorités du mandat du président de la République qui a su lui donner les moyens organisationnels et financiers de ses ambitions et la hisser aux premiers rangs internationaux ».

– Martine Aubry, candidate à la primaire socialiste, adresse ses « félicitations aux trois lauréats du prix Nobel de médecine ». Celui pour M. Hoffmann « témoigne du potentiel et du dynamisme de la France en matière de recherche. Il confirme l’importance de la recherche fondamentale, qui est indispensable pour nourrir la recherche appliquée ».

– Ségolène Royal, candidate à la primaire socialiste, adresse ses « félicitations au Pr Hoffmann (…). La France a le devoir de les soutenir (les chercheurs, NDLR) et de reconnaître l’excellence de la recherche française en mettant à disposition des chercheurs les moyens nécessaires aux découvertes de demain » .

– Marine Le Pen, candidate FN à l’élection présidentielle: « Ce prix témoigne de l’excellence scientifique de la recherche française incarnée par M. Hoffmann, distingué à plusieurs reprises cette année pour l’ensemble de ses travaux ».

– Bernard Accoyer, président de l’Assemblée nationale (UMP): « Cette distinction, attribuée pour ses travaux sur le système immunologique inné et plus particulièrement sur le principe de son activation, constitue une immense fierté pour la communauté scientifique française et pour notre pays. Cette découverte ouvre des voies nouvelles pour le traitement des cancers, des maladies infectieuses et inflammatoires ».

L’usage métaphorique. Comment s’en défaire ? Filer la métaphore demeure la pierre d’angle de la vulgarisation, scientifique ou pas. Pour notre part, sur Slate.fr, nous n’avons pas pu (pas su ?), une nouvelle fois, résister à la tentation (« Comment notre soi nous défend contre les attaques de ce qui nous est étranger« ) tandis que le confrère-titreur amplifiait l’affaire en donnant du « Prix Nobel de la défense ».

De fait traduire au plus juste la nature et la portée des travaux qui conduisent à ce qui est perçu comme la distinction suprême dans le champ de la recherche en biologie médicale n’est généralement pas chose aisée. Et nous n’apprendrons rien aux immunologistes et aux allergiques en précisant  que ceci est tout particulièrement vrai avec l’immunologie et le système immunitaire. C’est là un domaine qui réclame souvent de filer des métaphores plus ou moins hardies (plus ou moins dangereuses) qui renvoient à la défense du territoire, à la lutte contre l’étranger. Voire, comme le fait sur son blog notre double confrère Jean-Daniel Flaysakier de France 2, à la « police de proximité ».

On pourrait aussi emprunter à la psychanalyse et/ou à la philosophie. Qu’est-ce en dernier ressort, que le soi et que le non soi ? Qui suis-je, en somme ? Cette identité qui est la mienne est-elle réductible à des anticorps et à des cellules tueuses, à une immunité innée doublée d’une autre, acquise ? Faudrait-il imaginer que cette identité est éminemment plastique et évolutive, qu’elle se nourrit des microorganismes qui rôdent et m’agressent, qu’elle n’est rien d’autre qu’un microscopique métissage ? Et ces métaphores ne pourraient-elles pas, au fond, nourrir un discours xénophobe et son exact opposé ?

L’étalonnage médiatique. Pris dans la tourmente du temps qui passe (et plus encore d’une hiérarchie fossilisée de l’actualité où la médecine et les sciences n’ont pas la part la plus belle) les rubriquards des médias d’information générale n’ont, une fois de plus, guère eu le loisir  de soulever ces questions et, encore moins, d’y répondre. Ils n’ont guère eu non plus l’espace nécessaire pour relativiser l’enthousiasme des responsables politiques. Question de fond : comment concilier la nobélisation d’un chercheur français en 2011 (après celles de 1980 et 2008) avec le discours dominant et récurrent émanant des sphères scientifiques et universitaires selon lequel la recherche tricolore est en perdition ?

Que retiendra-t-on ici ? Quelques explications rapides, parfois brouillonnes, sur la physiopathologie de l’immunité humaine ? Quelques images télévisées des journaux de 20 heures montrant des biologistes heureux et des bouteilles de champagnes entre les cornues d’un laboratoire de Strasbourg ? Peut-être la rapide réflexion politique de la page Sciences/Médecine du Figaro du lendemain :

« La récompense du Français Jules Hoffmann tombe à pic en pré-campagne présidentielle. Lundi, Laurent Wauquiez, le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, a estimé que ce prix «témoigne de l’excellence scientifique de la recherche française». Dans un discours du 22 janvier 2009 désormais célèbre, Nicolas Sarkozy avait dénoncé les «résultats médiocres» de la recherche hexagonale. Le Nobel de médecine à un Français, une occasion de renouer avec les chercheurs ? »

Peut-être ces phrases tirées d’un entretien accordé par le lauréat au Monde :

«  Je souhaite que ce prix Nobel me permette de faire passer un message : redevenons enthousiastes pour la science. Elle a énormément de choses à nous apporter. La méfiance est souvent justifiée mais envers l’interface entre la science et l’homme, pas envers la science elle-même, qui est neutre. » « Neutre », vraiment ?  C’est cette phrase qui a enthousiasmé Claude Cabanes, journaliste communiste s’épanchant  sur les ondes de RTL dans l’émission On refait le monde. Neutre, vraiment, la science ?

On pourrait aussi ne pas aller si loin ; en rester par exemple à un quotidien gratuit (en l’espèce 20 minutes) qui expédia l’affaire en une brève (signée) de moins de 600 signes ; une brève accompagnée d’une photographie du « Strasbourgeois Jules Hoffmann » et titrée : « Prix Nobel de médecine grâce aux mouches ».

Désespérer ? Allons donc ! Puisque le rituel demeure rien n’interdit d’imaginer qu’il puisse un jour donner matière à plus d’espaces de  vulgarisation, à de nouvelles réflexions personnelles et citoyennes. Et ce, pourquoi pas, dès la première semaine d’octobre 2012.

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