Pourquoi cacher la vérité sur le cœur des Français ?

Où il est montré que les médias rechignent souvent à emprunter les trains  qui arrivent à l’heure, préférant de très loin ceux qui déraillent. Et où il est aussi incidemment évoqué, pour pimenter le propos, que les fonctions cardiaque et sexuelle peuvent ne pas être éloignées.

Dans le monde médiatique la bonne nouvelle est l’exception. Plus précisément elle ne trouve d’échos que lorsque sa taille est telle que nul acteur ne peut en faire l’économie ; sauf à commettre le pire péché qui soit, celui du ratage. Il n’en va pas de même avec les mauvaises. La plus petite peut attirer l’attention, déclencher des résonances intimes, faire peur et parfois même faire sens. Ceci vaut pour toutes les disciplines, de la diplomatie à la critique gastronomique. Et l’actualité planétaire, européenne et nationale nous montre ce qu’il peut en être avec l’économie et la finance.

La règle vaut pleinement pour le journalisme médical; ce journalisme à part entière qui -pour diverses raisons sur lesquelles il faudrait se pencher- est actuellement généralement étiqueté  journalisme santé . Une démonstration nous en est apportée aujourd’hui avec le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) de l’Institut de veille sanitaire (InVS). Dans sa dernière livraison thématique  il nous parle des cœurs des Français. Plus précisément de l’évolution de l’état de santé de ces mêmes cœurs. Un bien beau sujet que la raison n’ignore guère mais qui ne fut guère traité dans la presse française. Pourquoi?

Que nous dit le BEH ? Qu’en France le nombre des infarctus du myocarde et des décès d’origine coronaire baisse ; plus précisément de 5% à 6% par an dans la période 2000-2007.  Ce ne sont pas des statistiques au doigt mouillé. Il s’agit là de la conclusion synthétique de différentes études épidémiologiques  menées ces dernières années en France. Il s’agit notamment d’un travail dirigé par Aline Wagner (Laboratoire d’épidémiologie et de santé publique, Faculté de médecine, Université de Strasbourg) ; travail conduit à partir de données recensées  chez les habitants âgés de 35 à 74 ans vivant dans les trois aires géographiques qui font l’objet d’une surveillance via des registres spécifiques des cardiopathies ischémiques: départements du Bas-Rhin et de la Haute-Garonne et Communauté urbaine de Lille. Les événements ici répertoriés sont des infarctus du myocarde (IDM) ou des décès coronaires pour lesquels une enquête approfondie auprès des services de santé et/ou des médecins a été réalisée.

« La comparaison des périodes 2000-2003 et 2004-2007 montre une baisse moyenne de 19 % des taux d’IDM et décès coronaires dans les deux sexes, significative dans les trois régions, résument les auteurs. Chez les femmes, cette baisse n’est retrouvée qu’après 54 ans. L’incidence diminue également entre les deux périodes (-16 % chez les hommes ; -19 % chez les femmes). Toujours chez les femmes, cette diminution n’est observée qu’après 54 ans. La mortalité coronaire baisse en moyenne de 15 % chez les hommes et 22 % chez les femmes. Dans les deux sexes, cette baisse n’est retrouvée qu’à Strasbourg et Toulouse et seulement au-delà de 54 ans. L’index de létalité hospitalière de l’IDM et des décès coronaires tend à augmenter chez les hommes à Lille et Toulouse. La létalité générale dépasse 50 % ; elle tend à augmenter chez les hommes et reste stable chez les femmes. »

Un autre travail ne manque pas d’attirer l’attention de l’honnête homme. Il a été mené par une équipe dirigée par Michèle Montaye (Laboratoire d’épidémiologie et de santé publique, Institut Pasteur de Lille, Université Lille Nord de France).  Conclusion : les taux de létalité à 28 jours sont trois fois plus élevés à Lille (7%) qu’à Toulouse (2%) ; et ils sont  intermédiaires à Strasbourg (5%). Selon les auteurs  les symptômes graves (arrêt cardiaque réanimé avec succès avant ou au cours de l’hospitalisation, œdème aigu du poumon, choc cardiogénique) sont plus fréquents à Lille.

 Où l’on voit par là que l’affaire était suffisamment riche d’enseignements pour mériter  une couverture médiatique autrement plus étoffée que le maigre voile cotonneux auquel elle a eu droit. Les auteurs  évoquent, pour aider à comprendre cette rassurante réduction de la pathologie coronarienne, la réussite des actions préventives menées sur les fronts de l’hypertension artérielle, de l’hypercholestérolémie et du tabagisme. Selon eux « l’évolution récente des facteurs de risque » avec la « baisse de la prévalence de l’hypertension artérielle, de l’hypercholestérolémie, du tabagisme » et la « stabilité de l’obésité » peuvent « expliquer en partie la baisse ».

Pourquoi ne pas le faire savoir ? Pourquoi ne pas se réjouir de constater que des actions de santé publique visant à obtenir une adhésion à des modifications de comportement peuvent, le cas échant, fournir des bénéfices individuels et collectifs ? Pour quelles raisons proche du masochisme taire la bonne nouvelle ? Et pourquoi ne pas faire à cette occasion œuvre utile en soulignant la nécessité de poursuivre la prévention et l’information sur l’infarctus du myocarde ? Autant de questions auxquelles il reste à répondre. Car en dépit de la diminution considérable et continue de la fréquence de la maladie coronaire observée depuis 1980, la part de la mortalité extrahospitalière demeure élevée, frappant de manière hétérogène.  

D’un strict point de vue journalistique la livraison du BEH est d’autant plus intéressante qu’au-delà de la bonne nouvelle un mystère est là, offert tout chaud, qui ne réclame que l’enquête : le gradient différentiel entre Lille et Toulouse.  Pourquoi toutes choses égales (semble-t-il) par ailleurs meurt-on plus dans le nord que dans le sud de l’Hexagone ?  A quoi tiennent ces disparités dans le recours aux différents modes de prise en charge, traitements, procédures invasives, indicateurs de sévérité ? Pourquoi la revascularisation en urgence est plus souvent pratiquée à Strasbourg et à Toulouse qu’à Lille. Et pourquoi  la fibrinolyse est-elle délaissée à Strasbourg (2%) et goûtée à Lille et Toulouse 

Et puis une chose entraînant immanquablement l’autre, poser ces questions conduit à se pencher sur d’autres sujets touchant au cœur ; sujets à fort potentiel d’intérêt médiatique. Ainsi cette méta-analyse publiée dans le JAMA en mars dernier suggérant une association significative entre actes sexuels épisodiques et risque accru, à court terme, de crise cardiaque et de mort cardiaque subite. La petite mort et la mort ainsi réunies. Autre conclusion à visée préventive : le risque diminue avec la régularité de l’activité sexuelle. Au total l’activité sexuelle pourrait, comme l’activité physique en général, agir comme un déclencheur d’événements cardiaques, en particulier chez les moins assidus. A chacun de conclure ; à condition, bien évidemment, d’être informé.  

Dont acte, et mieux vaut tard que définitivement trop tard : le risque relatif de crise cardiaque provoquée par l’activité physique épisodique diminue d’environ 45%, et celui de mort cardiaque subite de 30%, pour chaque heure de pratique supplémentaire par semaine.Ainsi donc, à la différence du monde médiatique, l’exception dans ce domaine, pourrait être associée à la mauvaise nouvelle. Aux médias, s’ils le veulent bien, de le faire savoir.    

 

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