Prothèses mammaires : une histoire marseillaise

 Pas de données nouvelles quant au risque de cancer. La psychose gagne néanmoins le monde. L’Europe et Xavier Bertrand  en appellent à une « plus grande exigence » dans le contrôle des dispositifs médicaux implantables dans les corps humains ». Pourquoi seulement maintenant ? Que s’est-il donc passé à la célèbre clinique Phénicia de Marseille ? Et quel rôle a donc joué l’Afssaps?  

Surtout, ne pas ne pas avoir raison quand il est trop tard. Mais il y a bien pire : avoir raison nettement trop tôt. En art (en médecine) cela ne pardonne guère. Ignace-Philippe Semmelweis (1818-1865) en a su quelque chose. Une affaire du tonnerre  comme l’a couché, à l’encre indélébile, le Dr Destouches (1894-1961) dans sa thèse soutenue le 1er mai 1924 à Paris ; document prophétique publié sept mois plus tard et à compte d’auteur à Rennes (où le bientôt Louis-Ferdinand Céline avait, pour fait de guerre, fait sa médecine en extrême vitesse). On peut en réchapper. Ainsi le peintre Munch (1963-1944) qui, après avoir failli y laisser plusieurs son corps alcoolique, parvint à survivre à ses enfers comme l’évoque à merveille un ouvrage singulier de Dominique Dussidour édité par Grasset. Un opuscule pour alcoologue ? Un bréviaire pour alcoolique ?

Alcool ou pas, on ne pardonne pas facilement à ceux qui voient d’emblée ce que d’autres ne pourront percevoir  que plus tard. Munch y parvint. On peut imaginer que ce ne fut pas trop tard; pour lui.  Mais le pardon devient  impensable quand la vision se double (comme dans le cas de l’obstétricien hongrois) d’une démonstration chiffrée.  De manière rarissime il en va parfois aussi dans cette autre confraternité – cette haine vigilante- que peut être le journalisme. Et tout particulièrement quand il est question de crise sanitaire.

Les crises sanitaires (et les crises collectives d’une manière générale) ont ceci d’assez particulier qu’une fois l’abcès constitué des voix s’élèvent pour dire que si elles avaient été écoutées on n’en serait pas là. Mais ce n’est pas tout d’avoir été au bon endroit au mauvais  moment. Il faut le faire savoir. Et généralement ces voix  y parviennent. C’est trop tard, mais qu’importe. Certes le tonnerre gronde et les premières gouttes sont là. Mais mon dieu, il n’est jamais trop tard pour ouvrir bien grand notre parapluie. Courons bien vite le chercher à la cave des souvenirs. Par précaution.

Prenons aujourd’hui l’exemple du Dr Christian Marinetti. Il exerce la profession de chirurgien et préside au destin d’une clinique marseillaise de chirurgie esthétique. Pas une clinique anecdotique, non. Tout simplement l’une des plus importantes de cette catégorie en France. Elle emploie  dix-sept chirurgiens plasticiens et un assez grand nombre de spécialistes connexes proposés pour les territoires périphériques et autres phanères humain. Un bel endroit. On pourra en apprendre plus sur la clinique Phénicia ici.

Autant dire que le Dr Marinetti était de longue date aux premières loges des agissements de la société Poly Implant Prothèse (PIP) basée dans le Var voisin. A ce propos une incise : on aimerait connaître les étranges et véritables raisons du formidable héliotropisme de la chirurgie dite esthétique. Pourquoi le pourtour méditerranéen et l’Amérique du sud sont-elles à ce point des terres d’élection de la reconstruction corporelle à des fins rajeunissantes ? Joli travail pour enquête en eaux troubles.

« Prothèses PIP: un chirurgien marseillais dit avoir alerté l’Afssaps dès 2008 » titre l’Agence France Presse dans ces premiers jours de 2011. La dépêche résume ce que le Dr Marinetti développe depuis peu à l’envi sur les ondes et les écrans. A savoir qu’il a, dans cette affaire en cours de scandalisation, alerté (par « courriel » il a trois ans) l’ l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps). Une adresse justifiée selon lui par le constat d’un taux anormal de rupture des prothèses PIP.

« L’Afssaps a été prévenue dès les premières ruptures survenues à partir de fin 2007 par les déclarations que nous sommes obligés de faire pour tout dispositif défectueux, puis par mail courant 2008 », a expliqué à l’AFP M. Marinetti qui exerce à la clinique Phénicia, où sont posées 600 à 800 prothèses mammaires par an. Dans le même temps, il assure que sa clinique a arrêté d’utiliser les implants mammaires PIP, renvoyant le stock à l’entreprise voisine. « Comme rien ne se passait, j’ai téléphoné à l’Afssaps, j’ai dit ‘’nous avons un problème sévère, je tiens à votre disposition les implants rompus pour l’analyse du silicone, nous voulons savoir ce que nous avons introduit dans le corps des patientes. 2009 arrive, nous voyons de plus en plus de patientes arriver avec des ruptures, des réactions inflammatoires jamais vues par le passé, donc j’envoie un recommandé en octobre au directeur de l’Afssaps en lui demandant expressément de faire quelque chose. Est-ce que nous devons convoquer toutes les patientes, les surveiller, les explanter d’office? » N’obtenant aucune réponse, le médecin marseillais renvoie en février 2010 le même courrier à l’agence sanitaire qui annoncera, le mois suivant, le retrait du marché des implants de la société PIP, alors placée en liquidation judiciaire. »

Dr Bernard Dupont, directeur général de Phénicia : « A l’époque, nous avions quatre principales marques, dont PIP, troisième producteur mondial et agréé dans les centres anti-cancéreux. , précise le Dr Bernard Dupont, directeur général de Phénicia. Pour son confrère Marinetti outre l’utilisation frauduleuse d’un gel de silicone non autorisé, au pouvoir irritant, la composition de l’enveloppe des prothèses est en cause. « A partir de 2005-06, PIP avait supprimé la troisième couche, appelée la barrière anti-liquide, précise-t-il.  C’est là que la société a signé son forfait: en 2007 elle a été rattrapée par les anciennes prothèses qui commençaient à se rompre et par les nouvelles qui se détruisaient très vite »

Signé son forfait ? Nous sommes certes à Marseille. Il est tout de même des formules qui sonnent bien étrange quand elles sont prononcées par des médecins. Mais dépassons la formule. Ignorons (ce qui est d’ailleurs le cas) ce qu’il a pu en être ici des relations commerciales entre un gros fabricant et un client qui ne l’était pas moins. Dépassons la formule et posons l’hypothèse que les choses se sont ainsi passées. A qui a été adressé le mail envoyé « courant 2008 » ? Quelle ont été les suites concrètes données à ce courrier ? Que signifie la formule « comme rien ne se passait » ? Quand et à qui le Dr Marinetti a-t-il téléphoné à l’Afssaps ? Où sont les traces du courrier adressé par voie recommandée en octobre 2009 au directeur de l’Afssaps ? Quelles ont été les suites qui ont été donnée ? Jean Marimbert (qui fut directeur général de l’Afssaps de 2004 à mars 2011) conserve-t-il un souvenir de tout ceci?  

Fermons un instant la parenthèse marseillaise 1. Quelles ont été les véritables raisons qui ont conduit la direction de l’Afssaps à diligenter une inspection (début 2010 semble-t-il) dans les locaux de la société PIP ? Est-ce, comme on le murmure en haut lieu, des appels téléphoniques anonymes de chirurgiens esthéticiens en souffrance avec la firme ? Pourquoi les appels marseillais n’ont-ils pas (comme cela semble être le cas) été pris en compte en temps et en heure par l’Afssaps ? Pourquoi cette Agence n’a-t-elle pas procédé à l’analyse des implants explantés que l’on tenait à sa disposition ? Pourquoi, à l’inverse, les médecins et la direction de la clinique Phénicia n’ont-ils pas vigoureusement relancé leur autorité sanitaire de tutelle alors même qu’ils devaient prendre en charge et facturer de nouvelles interventions imprévues chez des patientes que l’on imagine mécontentes ?  Les mêmes causes produisant les mêmes effets ‘et ce depuis 2007) les autres chirurgiens spécialisés français ont-ils également alerté l’Afssaps ? Si oui quand ? Si non pourquoi ?

Ne devient pas lanceur d’alerte qui veut. A fortiori quand personne n’écoute.

1 Dans son édition datée 7-8 janvier le quotidien Libération cite (sans donner son nom) un « ex-reponsable recherche et développement  » de la société PIP qui « n’a pas donné l’alerte à l’extérieur de l’entreprise » mais qui « explique qu’il a essayé de résister, comme quelques autres salariés ». L’anonymat des témoignages (longtemps après les faits) nuit-il à la valeur que l’on peut leur accorder ? 

 

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