Contre le cancer l’Etat ne peut pas tout faire

Procation délibérée? La présidente de l’Institut national du cancer tient publiquement de bien étranges propos. C’était hier, dans le Journal du Dimanche. Rapide éclairage sur l’affaire.

L’entretien est annoncé à la Une de la livraison dominicale du 29 janvier. Un appel discret en oreille. « Santé. Cinq cents nouvelles molécules pour vaincre le cancer ». Renvoi en 18. Quatre colonnes pleine page ;  une photo sur trois. Celle du Pr Agnès Buzyn « dans son bureau à Boulogne-Billancourt, jeudi ». Sans la légende nul ne saurait que nous sommes jeudi et dans le bureau de la présidente de l’Institut national du cancer (INCa). Le Pr Buzyn préside l’INCa depuis mai 2011. Spécialiste d’hématologie et ancienne responsable de l’unité de soins intensifs d’hématologie et de greffe de moelle à l’Hôpital Necker-Enfants malades elle avait tout d’abord été nommée présidente du conseil d’administration de l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire en septembre 2008. A l’INCa elle a pris la succession de Dominique Maraninchi parti sous d’autres cieux, plus tourmentés dit-on : ceux de la direction générale de l’Afassps.

Que nous dit donc Mme Buzyn ? L’entretien est un genre journalistique bien convenu, parfaitement codifié et (souvent) passablement ennuyeux. Cela se vérifie un peu plus encore quand il est relu et corrigé par celui/celle que le journaliste interroge. Celui-ci ne semble pas sortir du cadre des entretiens des hauts responsables. Il trouve son actualité dans la prochaine Journée mondiale de lutte contre le cancer. Et de fait le propos est emprunte à la métaphore habituellement guerrière et triomphaliste.

C’est la révolution génétique qui va s’ouvrir sur des traitements personnalisés. Déjà 17 médicaments disponibles et 500 dans les tuyaux. Les taux de guérisons augmentent. La présidente est plus que prudente sur la dernière étude en date concernant les cas de leucémies diagnostiqués chez certains enfants vivant à proximité des centrales nucléaires. Elle pourrait être nettement plus incisive, dire que la science ne peut en rien évoquer une relation directe de cause à effet. Elle ne le fait pas. « Mais je veux rassurer les  Français : le risque, s’il existe, est extrêmement faible » dit-elle.

On ne l’interroge pas, et c’est grand dommage, sur l’autre grande affaire sociétale et sanitaire du moment : celle des prothèses mammaires. Une affaire qui a débuté par des rumeurs de corrélation entre cancers et port de prothèses de confection française et de marque PIP. Une affaire qui s’est développée avec la démonstration que cette corrélation ne pouvait être mise en évidence et les conclusions des experts réunis sous l’égide de l’INCa. Ces derniers soulignaient que rien ne justifiait de recommander l’explantation systématique de ces implants. Recommandation pourtant aussitôt formulée par le gouvernement. On aimerait savoir ici quelle analyse fait la présidente de l’INCa de cette articulation entre évaluation et gestion d’un risque qui n’est pas établi.

Et puis une dernière question sur ce paradoxe qui veut que malgré les progrès de la recherche le nombre des cas de cancers en France (365 000 en 2011) ne cesse de grimper. Mme Buzyn invoque le vieillissement de la population et l’intensification du dépistage. « D’autres facteurs de risque entre en jeu, à commencer par le tabac, responsable de 20% des décès par cancer, ajoute-t-elle. En la matière on n’a fait aucun progrès majeur dans la prévention ces dernières années. Pour nous le tabagisme des jeunes et des femmes et un drame. En dix ans le taux de cancer du poumon chez la femme a été multiplié par quatre. Or c’est l’un des cancers les plus mortels. »

Et cette fin, d’anthologie, ou presque : « Nous, on fait notre travail. Mais les citoyens ne peuvent pas tout attendre des pouvoirs publics et du plan cancer ! Ils doivent prendre leur santé en main. Ce décalage de perception me surprend : on a des craintes un peu fantasmatiques sur les facteurs de risques environnementaux mais on accepte de prendre pour soi-même un risque connu et majeur. »

Surprise ? Faudrait-il donc être surpris du fait que les citoyens (qui comme les salariés de l’INCa font également et majoritairement leur travail) acceptent de prendre – pour eux-mêmes – un risque connu mais refusent un risque qu’on leur impose et ce d’autant qu’il est mal connu ? Le fantasmatique se nourrit pour l’essentiel du non dit sinon du mensonge. Et on pourrait penser qu’il est pourrait précisément être du travail de l’INCa de s’exprimer plus clairement sur ce qu’il en est réellement des risques environnementaux inhérents aux très faibles doses. Et non seulement de s’exprimer solennellement sur ce qu’il en est du cancérogène majeur qu’est le tabac mais aussi de consacrer une partie de son budget (68 millions d’euros en 2008) à lutter contre ce fléau à la fois fiscalement rentable et gouffre sanitaire. Comment justifier que la recherche en cancérologie (raison d’être de l’INCa) ne porte pas sur les mécanismes (économiques, sociologiques et politiques notamment) qui permettrait de réduire l’ampleur de ce premier poste de mortalité prématurée pouvant être prévenue ?

Sans doute est-ce bien au citoyen de prendre sa santé en main (l’image n’est certes pas des plus heureuses). Il n’est pas non plus interdit d’imaginer que les responsables des organismes publics à vocation sanitaire (et donc financés par la collectivité) n’accusent pas les citoyens de ne pas toujours y parvenir. A commencer par ceux qui sont tombés dans le (ont cédé au ?) piège de l’addiction tendu par l’Etat (tous gouvernements confondus) avec le soutien actif des multinationales du tabac.

Fut un temps, en France où quelques mandarins atypiques d’obédiences diverses (Got, Dubois, Hirsch, Tubiana, Grémy notamment) étaient à la manœuvre tant dans les médias d’information générale (Le Monde notamment) que dans les cabinets ministériels (ceux en charge de la santé au premier chef). Soucieux de santé publique ils étaient durablement partis en guerre contre les multiples incitations à la consommation du tabac et des boissons alcooliques. On les appelait, au choix les sages ou les ayatollahs. Sans moyen ou presque, osant tutoyer les responsables politiques et les candidats aux élections présidentielles ils gagnèrent quelques rudes batailles. Avec le temps ils lassèrent. Puis vint l’heure de leur retraite.  

Puis on créa ce groupement d’intérêt public qu’est l’INCa. C’était il y a sept ans. Et qu’apprend-on aujourd’hui, par la voix de sa présidente, et dans Le Journal du Dimanche ? Que le nombre des cancers augmente, que l’on fume de plus en plus en France et cet Institut fait son travail.                 

 

 

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