A propos du foie médiatisé d’Eric Abidal, 32 ans, arrière de l’équipe de France

 

Les stars du football peuvent (elles aussi) servir la cause de la santé publique. Un exemple nous en est fourni aujourd’hui par Eric Abidal. L’émotion internationale que suscite l’annonce de sa prochaine greffe de foie est une formidable opportunité pour, via la sphère médiatique, (re) dire et (ré) expliquer ce qu’est l’activité de prélèvement et de greffe d’organe. On trouvera ici une version de la chronique parue ce jour sur le site Slate.fr rédigée à partir d’un entretien avec Emmanuelle Prada Bordenave, directrice générale de l’Agence de la biomédecine

Le footballeur Eric Abidal, 32 ans, défenseur international de l’équipe de France  et joueur du FC Barcelone est aujourd’hui  en attente d’une greffe de foie. L’information a été donnée par son club et amplement relayée par L’Equipe et de nombreux médias. Il avait subi une intervention chirurgicale il y a précisément un an –le 17 mars 2011-  pour une « tumeur au foie ». « Il rejouera après »  a déclaré à l’AFP le Pr. Jean-Daniel Chiche, responsable du Pôle réanimation de l’Hôpital Cochin à Paris . Le Pr Chiche est par ailleurs président d’une fondation médicale (life-priority.com) soutenant les activités de réanimation médicale dont le joueur est l’un des ambassadeurs. « C’était une des options envisagées il y a un an. Il est prêt à se battre et il va se battre. Il rejouera au football, c’est son projet », assure  le Pr Chiche, proche d’Eric Abidal.

« Si on pose la question de sa participation à l’Euro-2012, c’est peu vraisemblable, ajoute le responsable du Pôle réanimation de l’Hôpital Cochin à Paris. Aujourd’hui, le plus important, c’est la santé d’Eric. Pour un athlète de haut-niveau, l’indisponibilité est très difficile à établir car ses capacités de récupération sont bien au-delà de la moyenne ». Les services médicaux de Barcelone  ont fait savoir qu’Aric Abidal  bénéficiera d’une greffe de foie « dans les prochaines semaines ».

La transplantation hépatique  est envisagée par un comité de médecins et de chirurgiens spécialisés  lorsque qu’un malade est situation d’ « insuffisance hépatique terminale » : lorsque son  foie ne parvient plus à assurer les multiples fonctions qui sont les siennes. Cette situation peur survenir sur un mode aigu (hépatite aigue ou fulminante). C’est alors une urgence. Elle peut aussi apparaître lors de l’évolution d’une maladie chronique conduisant à l’apparition progressive d’une cirrhose dont la cause peut être diverses origines (malformations, affections cancéreuse, infections, maladie alcoolique etc.)

Dans le cas d’Eric Abidal cette transplantation hépatique  est d’ores et déjà programmée. Les responsables des activités de prélèvements et de greffes déplorent de manière récurrente la pénurie de dons d’organes et, corollaire, l’allongement des délais d’attente.

Sur ce sujet nous avons interrogé  Mme Emmanuelle Prada Bordenave, directrice générale de l’Agence de la biomédecine.

Quel est le nombre des greffes hépatiques pratiquées chaque année en France ?

Il était d’un peu plus de 800 en 2000 et il a été d’un peu moins de 1100 en 2010 ce qui représente un peu moins du quart des organes greffés. En comparaison on a, en France, effectué en 2010 près de 2900 greffes de rein.

Existe-t-il une pénurie de donneurs ?

Attention le terme de « pénurie » peut prêter ici à confusion et il faut apporter certaines précisions. La pénurie de greffons concerne pour l’essentiel le rein. Et ce phénomène va croissant du fait du vieillissement de la population. On pratique aujourd’hui de manière non exceptionnelle des greffes de rein chez des personnes âgées de plus de 70 ans.  C’est ainsi qu’il existe en France près de 14 000 personnes inscrites sur une liste d’attente et que nous ne disposons pas d’un nombre suffisant de greffons disponibles.

La situation est notablement différente pour ce qui est du foie. D’abord parce que l’information n’a pas encore pleinement circulé sur les nouvelles indications de cette thérapeutique qui peut, par exemple, bénéficier à des personnes souffrant d’une maladie alcoolique. Ensuite parce que cette greffe ne peut être bénéfique que si elle est pratiquée dans un délai très particulier. Soit en extrême urgence (dans le cas des hépatites aiguës) soit à un moment bien précis (ni trop tard ni trop tôt) en cas de maladies d’évolution chronique. Les médecins spécialisés ont sur ce thème développé un « score » qui permet de déterminer la période la plus propice pour cette intervention.

L’attribution des greffons hépatiques selon un score a débuté en mars 2007. Ce système prend en compte à la fois des logiques d’accès à la greffe adaptées à la maladie initiale (indicateur

Dit « MELD » pour les cirrhoses, complété de la prise en compte de la durée d’attente pour les autres maladies), et les aspects logistiques (distance entre le lieu de prélèvement et le lieu de greffe). Ainsi, s’il n’y a pas de malade prioritaire dans le cadre des super-urgences, tout greffon hépatique prélevé sur le territoire national est proposé au malade ayant le score le plus élevé en France.

L’indicateur ME LD (Mayo End Stage Liver Disease) permet d’identifier à la fois les malades les plus exposés au risque de décès en attente de greffe de foie et les malades dont l’état ne justifie pas encore de prendre le risque du geste chirurgical majeur et de l’immunosuppression que représente la greffe de foie.

Quel est le nombre des personnes aujourd’hui en attente d’une greffe de foie en France ?

En 2010 on a pratiqué près de 1100 greffes de foie alors que le nombre des personnes en attente était d’environ 2400. Dans le même temps on a pratiqué 2900 greffes de rein pour une liste d’attente de 11 600 personnes.

Si l’on exclu les malades inscrits en super urgence (SU) et les greffes issues de donneurs vivants apparentés, la durée médiane de séjour en liste d’attente avant greffe hépatique est de 4,7 mois.

Le don d’organe prélevé sur un membre vivant de la famille existe donc pour le foie comme c’est le cas pour le rein ?

Cette possibilité existe et nous tenons à faire en sorte qu’elle se développe en matière de rein. Elle est possible pour le foie le donneur vivant, volontaire et bénévole, offrant un lobe de son organe hépatique. Mais cette pratique est peu développée et concerne pour l’essentiel des adultes qui se portent volontaires pour permettre de greffer de très jeunes enfants souffrant d’une malformation congénitale, l’ « atrésie des voies biliaires ».  Pour le reste le nombre des cas est très réduit, de l’ordre d’une dizaine.

Qui peut en France offrir –et à qui- une fraction de son foie ?

Comme dans le cas du rein les lois française de bioéthique ont progressivement élargi le nombre des personnes pouvant se porter donneurs volontaires de leur vivant. On est ainsi passé des parents les plus proches à un cercle nettement plus large. La loi de 2011 autorise en substance cette pratique (bénévole et gratuite) à toute personne pouvant établir l’existence d’un lien affectif avec la personne malade.

L’activité de prélèvement et de greffes d’organes est plus développée en Espagne qu’en France. Pour quelles raisons ?  

Effectivement l’Espagne se distingue très nettement (et depuis longtemps déjà) des autres pays européens dans ce domaine.  Dans ce pays on effectue environ 35 prélèvements (sur donneurs morts) par million d’habitants. La France se situe à 24, le Royaume Uni, le Canada et l’Allemagne étant à 13. J’ajoute que l’Espagne est dans ce domaine à la pointe de toutes les innovations, de tous les progrès et de toutes les expérimentations comme celle des prélèvements dits « à cœur battant ». Il existe ici une véritable fierté nationale qui dépasse les oppositions provinciales. Deux très grandes équipes existent, à Madrid et à Barcelone mais dans le milieu spécialisé et dans les congrès on ne parle que des résultats « espagnols ». Et cette dynamique commence à être observée au Portugal où les médecins et chirurgiens collaborent avec leurs homologues espagnols.

Au total vous n’êtes donc pas surprise par la rapidité avec laquelle on pu programmer une prochaine greffe de foie chez Eric Abidal ?

Je ne connais aucunement ce dossier, je ne sais pas où cette greffe sera pratiquée et me garderai de tout commentaire. En revanche si l’émotion collective grandit sur ce sujet nous nous saisirons peut-être de ce cas pour faire au plus vite une campagne d’information rappelant quelles sont nos règles et nos pratiques, en France concernant l’organisation des listes d’attente et les critères de répartition des greffons.

 

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