VIH : on enferme les prostituées séropositives à Athènes

 

Dans ce pays en pleine crise les prostituées dépistées séropositives sont inculpées pour « tentatives de lésions corporelles graves » puis mises en prison. Comment lutter contre la régression ? 

Prostitué(e) infectant(e) : doit être enfermé(e). Voilà ce que Gustave Flaubert (1821-1880) aurait pu écrire  dans son Dictionnaires des idées reçues. Aujourd’hui c’est  une dépêche de l’Agence France Presse mandée depuis la capitale grecque. Elle nous dit que la police a, le 5 mai, placé en garde à vue six prostituées dépistées séropositives. La veille seize autres avaient été  mises en détention provisoire puis écrouées et mise en examen pour « tentatives de lésions corporelles graves ». Logique : elles étaient porteuses du VIH.

Les six femmes arrêtées le 5 mai sont de nationalité grecque. Un communiqué de presse de la police a indiqué qu’elles seront déférées en flagrant délit devant un juge d’instruction pour le même crime. Elles avaient été interpellées avec trente-neuf autres prostituées (dont trente-cinq)  étrangères, qui ont été relâchées après vérification de leur sérologie. Les seize prostituées déjà poursuivies sont treize Grecques, deux Bulgares et une Russe. Elles sont âgées d’une vingtaine à une trentaine d’années. Le dépistage de leur séropositivité a été effectué lors de contrôles sanitaires surprises.
« L’affaire défraie la chronique en Grèce, rapporte l’AFP. Elle a démarré avec la découverte fin avril du cas d’une jeune prostituée russe séropositive de 22 ans, également écrouée la semaine dernière. La prostitution est légale en Grèce, à condition qu’elle s’exerce dans le cadre de maisons closes au fonctionnement théoriquement très réglementé. Mais le phénomène a échappé à tout contrôle ces dernières années, sur fond d’incurie des autorités face à la traite sexuelle et à la toxicomanie. Plusieurs dizaines de militants d’organisation de soutien aux séropositifs ont manifesté  en faveur des prostituées écrouées, dénonçant leur stigmatisation après la décision de la police de publier leurs photos. »

En retour les autorités grecques ont justifié leur action  au nom de la santé publique. Les services sanitaires grecs ont ouvert des lignes de conseil pour les clients potentiels : plus de 2.000 hommes se sont déjà adressés. Le ministre de la Santé, Andréas Loverdos, a quant à lui dénoncé l’irresponsabilité des clients refusant d’utiliser un préservatif.

« Le sida reste largement tabou en Grèce, sans campagne de sensibilisation à la prévention, rapporte encore l’AFP. L’offensive contre la prostitution irrégulière entre dans le cadre des efforts sécuritaires déployés par les autorités en vue des élections législatives imminentes, où le vote sanction prévaut contre la coalition socialistes-conservateurs au pouvoir. »

Sida, syphilis, chaude-pisse. La nature du mal ne change rien à l’affaire : le réflexe premier est d’enfermer celui/celle qui est tenu pour en être porteur. L’enfermer pour, croit-on, briser la chaîne du portage. Ou enfermer pour imposer le dépistage et, le cas échéant, un traitement. De ce point de vue le sida fit école. En France ce fut les sidatoriums pour les sidaïques de Jean-Marie Le Pen chef du Front National dans la seconde partie des années 1980 à la veille des élections présidentielles de 1988. Plus généralement ce fut aussi, en France comme un peu partout dans le monde, les maisons closes et les maladies vénériennes. Enfermer moins pour punir que pour surveiller. Et surveiller pour protéger (d’abord les clients, puis les personnes ayant des relations sexuelles (moins tarifées) avec ces clients. Ceci est aussi de la santé publique.

Face à l’expression du bon sens il faut beaucoup d’énergie (et autant de pédagogie) pour démontrer que cette stratégie va le plus souvent à l’encontre des objectifs qu’elle se fixe. Démontrer que vouloir enfermer-encadrer la prostitution c’est immanquablement essaimer cette pratique, la rendre clandestine et pousser celles et ceux qui l’exercent à échapper aux contrôles-incitations sanitaires. Démontrer que la peur du gendarme, loin de le prévenir,  pousse ici au crime. Avec toutes les conséquences qui en découlent.

Pour notre part nous conservons la mémoire de rencontres sur ce thème organisées au début de l’année 1994 à l’Académie nationale de médecine. C’était avec les regrettés Emile Aron, membre de l’Académie nationale de médecine et Etienne-Charles Frogé, vice-président de la société française de médecine légale. Mme Michèle Barzach, ancien ministre de la Santé du gouvernement Chirac avait soulevé auparavant la question de savoir s’il fallait ou non rétablir en France les maisons closes, pour mieux contrôler l’épidémie de sida. Et la question était abordée pour la première fois à l’Académie de médecine au travers d’une communication faite lors de la séance du mardi 19 mars par les Prs Aron et Frogé.

La préoccupation de l’Académie de médecine pour les liens pouvant exister entre la santé publique et la prostitution n’était certes pas nouvelle. « De nombreuses communications et discussions sévères sur ce thème eurent lieu dès 1887 sous l’impulsion du professeur Alfred Fournier, fondateur de la Société française de prophylaxie sanitaire et morale, rappellent alors Aron et Frogé. L’action éminente d’Alfred Fournier inspira l’attitude de la IIIe République envers le péril vénérien : surveillance policière de la prostitution légale (filles en carte) et clandestine, contrôle des maisons closes à la charge des municipalités, création d’un réseau de dispensaires pour lutter contre les affections vénériennes et campagnes d’éducation sanitaire. Ce système devait pourtant échouer dans la mesure où, comme toute politique réglementariste en la matière, il ne pouvait prendre en compte la prostitution féminine clandestine. »

Les Prs Aron et Frogé ajouteient qu’avec l’apparition, puis l’extension de l’épidémie de sida, la question de l’utilité « hygiénique » des maisons closes – supprimées en avril 1946 par une loi inspirée par Mme Marthe Richard – ne pouvait pas ne pas être posée. Dans la communication faite à l’Académie de médecine et rédigée au terme d’une série de rencontres associant notamment les Professeurs Luc Montagnier (Institut Pasteur de Paris), Roger Henrion (maternité Port-Royal) et le Dr Jean-Baptiste Brunet (direction générale de la santé), on pouvait lire à ce  propos

: « Une telle solution nous apparaît impensable dans notre pays des droits de l’homme qui a adhéré à la Convention des Nations unies pour l’abolition de la traite des êtres humains et parce que l’expérience a montré que la prohibition est une utopie. On a d’ailleurs assisté, dès la fin du dix-neuvième siècle, à un déclin des maisons closes au profit d’une augmentation, sous des formes variées, de la prostitution clandestine. D’autres entreprises, comme les Eros Centers en Allemagne, créés pour que les prostituées s’y livrent à leur activité en évitant de tomber sous la coupe des proxénètes, ont été un échec. »

Reprenant les conclusions d’une récente étude sur ce thème, associant des épidémiologistes et des prostituées et rappelant que l’Académie s’était déjà prononcée à l’unanimité, en 1988, en faveur de l’extension de la compétence des dispensaires à toutes les maladies sexuellement transmissibles, les auteurs estiment alors que la réouverture des maisons closes  – « en contradiction avec notre morale civique et nos engagements internationaux » – ne pourrait être qu’un échec d’un point de vue sanitaire, puisque ne contrôlant nullement la prostitution clandestine.

« Nous proposons, concluaient les Prs Aron et Frogé que soit engagée une réflexion pluridisciplinaire, associant magistrats, médecins, policiers et prostituées pour éviter à cette population sa marginalisation actuelle et pour ensuite lui reconnaître les droits des autres citoyens, en particulier le droit au logement et le droit à la santé, car la plupart des prostituées n’ont pas de couverture sociale ».

Est-il trop tard pour mander ce texte à Athènes ?

Actualisation. Ces précisions apportées le jeudi 17 mai depuis Athènes par le bureau de l’AFP :

Amnesty International a demandé jeudi à la Grèce de mettre fin à sa campagne, lancée juste avant les élections, d’incrimination et de « stigmatisation » des prostituée séropositives, dont une vingtaine ont été placées en détention préventive. L’organisation de défense des droits de l’homme « pense que les mesures des autorités grecques sont totalement erronées » et « exposent les travailleurs du sexe à la stigmatisation et à la violence », tout en risquant « de limiter leur accès aux services de santé ».

Selon Amnesty, 31 prostituées séropositives ont jusqu’à présent été poursuivies, en tant que porteuses du virus du sida, pour « tentatives de lésions corporelles graves ». Sur ce total, plus de 20, en majorité des jeunes femmes, ont été placées en détention provisoire, tandis que la police a rendu publiques leur identité et leurs photos, en invoquant la nécessaire protection de la santé publique.

Après la révélation des premiers cas, des milliers de clients se sont adressés à des numéros verts mis à leur disposition par les services de santé et se sont soumis à des tests. L’affaire avait débuté avec la découverte fin avril du cas d’une jeune prostituée russe séropositive de 22 ans, puis avait pris de l’ampleur à l’initiative des ministres socialistes sortants de la Santé et de la Police, qui tentaient alors de rebondir sur les questions sécuritaires avant les législatives du 6 mai qui ont chassé leur parti du pouvoir.

La prostitution est légale en Grèce, à condition qu’elle s’exerce dans le cadre de maisons closes au fonctionnement théoriquement très réglementé. Mais le phénomène a échappé à tout contrôle ces dernières années, sur fond d’incurie des autorités face à la traite sexuelle et à la toxicomanie. Le sida reste par ailleurs largement tabou dans le pays, ne bénéficiant pas d’une campagne de sensibilisation à sa prévention.

 

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