Au grand bazar des informations inaudibles

 

 Il arrive que la hiérarchisation des informations semble ne plus être la clef de voûte de la profession journalistique. Par exemple avant et pendant la campagne de l’élection d’un nouveau président de la République française.

C’est, en vrai grandeur, un enseignement de la période qui s’achève aujourd’hui. A savoir le rappel que la pratique du journalisme répond à quelques solides règles jamais écrites. A commencer par celle dite du « mort-kilomètre ». Simple : plus le décès (prématuré) est proche de la salle de rédaction, plus le rédacteur se doit d’y accorder de l’importance ; c’est-à-dire pour l’essentiel de la place et des titrailles de circonstance. Il faut véritablement énormément de victimes dans l’archipel indonésien (et des circonstances dramatiques, si possible climatiques car elles sont montrables) pour que La Nouvelle République du Centre -Ouest (qui a, comme chacun sait, son siège ligérien avenue de Grammont à Tours, non loin du Cher) manifeste un début d’intérêt. De la même manière il est peu vraisemblable que le meurtre d’un amant par un mari trompé sur les bords de la Loire tourangelle trouve un écho dans les colonnes rennaises du géant Ouest-France.

Une autre règle, également non écrite, est celle dite des périodes réfractaires. C’est une déclinaison de cette coutume qui, par exemple, donne naissance aux marronniers  (de Noël, du jour de l’an, de la fête de l’Assomption et de tous les tunnels nés des hasards chrétiens et laïcs du calendrier). Le marronnier consiste, on le sait, à traiter à dates fixes une information sans intérêt dans le seul but de meubler quand on sait qu’il n’y aura plus de marbre.

Imagerie du média par résonance magnétique nucléaire

La dimension réfractaire apparaît aussi quand une information dominante (auto-structurée en feuilleton) chasse toutes les autres. En théorie ces dernières (diplomatiques, sociétales, économiques) ont toujours leurs places dans les médias d’information générale. En pratique c’est devenu impossible. Les derniers mois l’ont montré à l’envi en France avec le raz-de-marée médiatique que fut l’élection présidentielle depuis ses interminables préliminaires jusqu’à l’épectase finale, laïque et républicaine. On a oublié cette primauté qui doit être accordée à la hiérarchisation des informations travail fondamental qui bien mieux que les éditoriaux fait office d’imagerie par résonance magnétique nucléaire.

Plus de hiérarchie donc. Durant tout ce temps les autres disciplines ont dû prendre leurs quartiers d’hiver. A commencer par celle qui nous intéresse : moins la santé (ce terme sirupeux et sans objet véritable dans le champ journalistique) que la santé publique. Un exemple glané en ce lendemain de l’élection du socialiste François Hollande aux fonctions suprêmes.

Nuages sombres sur la FIV, noirs sur l’ICSI

 En d’autres temps l’affaire aurait usé beaucoup encre. Aujourd’hui elle fait pschiit, pour reprendre une onomatopée qui eut son heure de gloire politique. Seule ou presque la rédaction de l’antique  Figaro (dont la chefferie actuelle est largement déboussolée par le déménagement du locataire du palais de l’Elysée)  semble s’y être intéressée : Le taux d’anomalie congénitale grave serait plus élevé chez les enfants nés après fécondation par injection mécanique et artificielle d’un spermatozoïde dans l’ovocyte de la future mère.

« Depuis plusieurs années, la recherche médicale scrute la santé des enfants nés procréation médicalement assistée ou PMA, nous rappelle le quotidien de droite.  Plusieurs travaux ont mis en évidence un risque légèrement accru de malformations congénitales graves, comme des anomalies cardiaques, génito-urinaires ou musculo-squelettiques. Cette conclusion, qui a fait l’objet de controverses, est corroborée par une étude publiée samedi 5 mai dans le New England Journal of Medecine. » On pourra consulter cette étude ici même.

En pratique des chercheurs de l’université d’Adélaïde (Australie) ont suivi 6.163 procréations artificielles obtenues selon les trois méthodes aujourd’hui très largement utilisée à travers le monde : la fécondation in vitro ( FIV), l’injection intra-cytoplasmique d’un spermatozoïde dans l’ovocyte (ICSI), et stimulation hormonale de la fonction ovarienne . Les résultats ont été comparés aux 308.974 naissances après grossesses obtenues sans appareillage et intervenues entre janvier 1986 et décembre 2002 dans l’État de South Australia. Les chercheurs ont également comparé les taux d’anomalies congénitales après un transfert d’embryon, selon qu’il a été congelé ou non.

 « Résultat: 9,9% des enfants nés par ICSI, 7,2% des enfants FIV et 5,8% des enfants conçus de manière naturelle souffrent d’une malformation grave diagnostiquée avant l’âge de cinq ans, nous dit Le Figaro.  Des antécédents d’infertilité (qu’ils aient ou non donné lieu à une prise en charge) sont également apparus comme associés de manière significative avec des anomalies congénitales. »

«Si l’augmentation du risque est importante, ce dernier reste relativement faible dans l’absolu», tempère toutefois le responsable de l’étude, le Dr Michael Davies. La technique de PMA peut-elle être tenue pour seule responsable de cet excès de malformations? Pour le savoir, les chercheurs ont ensuite pondéré leurs résultats en excluant tous les autres facteurs de risque connus: âge de la mère, infertilité, temps passé à attendre une grossesse, etc. Une fois cet ajustement opéré, le risque de malformations associé à la FIV redevient comparable à celui d’une grossesse obtenue de manière spontanée. «Cette méthode de procréation, qui a souvent été incriminée, n’est pas en elle-même à l’origine d’un sur-risque», croit pouvoir affirmer le Dr François Olivennes, gynécologue obstétricien ayant quitté la fonction publique hospitalo-universitaire interrogé par Le Figaro.

Un doute important persiste en revanche pour l’ICSI. Et il n’est pas sans intérêt de rappeler que cette technique n’a jamais fait l’objet de la moindre expérimentation sur l’animal. Au point que certains spécialistes intéressés par les questions essentielles d’éthique médicale  (au premier rang desquels le Pr Axel Kahn) ont parlé ici d’essais d’homme (en opposition avec les essais sur l’homme). Dans ce cas, le risque de malformation demeure plus élevé (après pondération) que pour une grossesse obtenue de manière naturelle. Selon le Dr Olivennes, «il n’est pas exclu que le spermatozoïde injecté soit atteint d’anomalies génétiques non détectées qui seraient à l’origine de malformations, sans que la technique proprement dite soit en cause».

Voila bien un étonnant raisonnement  qui n’est pas sans emprunter à la rhétorique jésuite. On pourrait rétorquer que le sur-risque  chiffré établi par  les auteurs du New England démontre précisément que les spermatozoïdes porteurs d’anomalies génétiques non détectées n’auraient jamais conduit à une grossesse sans la pratique de l’ICSI. C’est don bien la technique qui précisément est ici en cause. Avec toutes les conséquences (judiciaires notamment) que l’on peut dès maintenant imaginer.

Le propos n’a rien d’anecdotique. Chaque année en France environ 20 000 enfants voient le jour grâce à une technique d’assistance médicale à la procréation. Et près de 4 millions de personnes a travers le monde depuis 1978. Les auteurs de l’étude estiment nécessaire de mener d’autres travaux incluant les procédés les plus récents, car «ces technologies connaissent des innovations permanentes». On ne saurait mieux dire. Tout comme on ne peut manquer de redire que ces techniques (couronnées par le prix Nobel de médecine 2010 attribué à Robert – Bob- Edwards ) n’ont jamais fait l’objet des expérimentations sur l’animal qui, en toute hypothèse, s’imposaient. Et il en va de même pour les mille et une variantes actuellement expérimentée en direct. Comme la vitrification des ovocytes.

Bientôt 0,01% des PIB pour les maladies « négligées » ?

L’évidence inaudible sanitaire concerne bien d’autres domaines, élections présidentielles françaises ou pas. C’est le cas de ce serpent de mer inconnu du plus grand nombre qui surgit et disparaît depuis  plus de dix ans dans le cénacle onusien de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Il faut « stimuler la recherche et le développement sur les maladies négligées, ces pathologies des pays pauvres qui intéressent peu l’industrie pharmaceutique faute de débouchés commerciaux. » Qui oserait soutenir le contraire ? C’est Le Monde qui, seul militant ou presque, s’intéresse au sujet.

« Un groupe consultatif d’experts, nommé en 2010 par l’OMS, vient de rendre ses travaux, plaçant en tête de ses recommandations l’adoption d’une convention internationale contraignante sur cette question. Jusqu’ici, une seule convention-cadre a vu le jour sous l’égide de l’OMS : celle pour la lutte antitabac, entrée en vigueur en 2005 écrit, depuis Genève, la correspondante du dernier quotidien du soir. S’il était adopté, ce traité international pourrait obliger les Etats membres de l’OMS à consacrer au moins 0,01 % de leur produit intérieur brut (PIB) aux besoins de la recherche sur ces maladies. Celles-ci, comme la leishmaniose viscérale, la maladie du sommeil, la maladie de Chagas ou l’éléphantiasis, affectent 1,4 milliard de personnes, mais n’ont recueilli, en 2010, que 3,2 milliards de dollars (2,4 milliards d’euros). »

La Suisse joue la montre

S’émouvoir ? S’indigner ? « Ce financement pourrait passer à 6 milliards de dollars, éventuellement grâce à un fonds commun, géré par l’OMS, qui fixerait les priorités en fonction d’impératifs de santé publique explique-t-elle encore. Le modèle dominant, qui laisse principalement aux laboratoires pharmaceutiques le choix de développer ou non de nouveaux médicaments, en serait sérieusement ébranlé. » Sérieusement ? L’affaire sera discutée de la 65e Assemblée mondiale de la santé qui se tiendra à Genève du 21 au 26 mai. Soixante-cinq ans, l’âge du bilan et de l’autocritique ? Sur les verdoyantes hauteurs du Lac Léman la question peut être librement posée. Elle est généralement inaudible.  « Certains pays, pourtant, jouent la montre explique sans nullement rire Le Monde.  La Suisse, qui défend son industrie pharmaceutique, propose ainsi de repousser d’un an toute décision, afin ‘’d’étudier sérieusement les propositions’’. »

Et le tabac, qui songe au tabac ?

Le Figaro, Le Monde, et  Libération pour finir. L’ancien brûlot gauchisant  s’intéresse au tabac. Ou plus précisément à un livre qui s’intéresse au tabagisme et que signe une journaliste (du Figaro) chez une éditrice parisienne siégeant rue Soufflot par ailleurs passionnée de longue date par les questions médicales, sanitaires et scientifiques. La réalité du fléau du tabagisme est et demeure toujours largement inaudible. Et pourtant ! 60 000 morts (prématurées) par an. Si l’on compte bien cela fait 1,2 millions de morts au bout de vingt ans. Et si l’on ne craint pas les comparaisons qui ne veulent rien dire ou presque cela fait à chaque génération une saignée comparable à celle de la Première Guerre mondiale. Faire du tabac un combat en faveur de la liberté ? Ce serait indécent, annonce l’auteure.

Cette dernière ne craint pas d’autres parallèles chiffrés. Comme avec l’indignation contre Les Laboratoires Servier et leur Médiator responsables de 500 à 2000 décès en trente-trois ans… Ou avec les biberons en plastique contenant du bisphénol A (BPA) que la France a interdit (faibles preuves de l’impact sanitaire) alors qu’elle n’interdit pas le tabac (preuves accablantes) …. C’est ici prendre le risque (nullement négligeable) de devenir la cible des néo-militants journalistes qui font  – notamment  –  du  bisphénol dans les biberons un combat tendance  nettement plus audible 1 que celui contre la vieille herbe à Nicot.

Du n’importe quoi en terme de hiérarchie des risques conclut savamment Libération. « L’interdiction définitive du tabac surviendra tôt ou tard » pronostique l’auteure qui sous-titre son ouvrage « Le plus grand scandale de santé publique ». Nous reparlerons bien volontiers du contenu de ce plaidoyer pour la prohibition ; plaidoyer que l’on imagine vibrant. Mais il faudrait d’abord qu’Odile Jacob nous permettre d’entendre ce cri d’alerte.

 

 

1 Ce titre sur six colonnes (page 10) du Monde daté du 10 mai : « Une étude sur les primates confirme le lien entre bisphénol A et cancer du sein ». Bigre.

L’article traite ici de la publication dans les Proceedings of  the National Academy of Sciences d’un travail  mené chez des macaques femelles exposées à du BPA pendant les deux derniers mois de leur grossesse (400 microgrammes par kg de poids corporel et par jour). Les chercheurs ont ensuite cherché (et ils ont trouvé) des concentrations de BPA dans les glandes mammaires des nouveau-nés peu après la mise bas. Pas de BPA dans la progéniture des femelles non exposées.

Les chercheurs de la Tufts University (Boston) y ont aussi observé des structures tissulaires (densité importante du tissu épithélial)  qui ne sont pas sans faire songer à ce qu’on observe de manière subtile chez des rongeurs également exposés au BPA. Et dans ce cas ces observations initiales ont, avec l’avancée en âge des petits rongeurs, pu être rapprochées de l’apparition de lésions précancéreuses et cancéreuses.

« (…) il est probable que les effets à long terme soient analogues [chez les rongeurs et les primates. Et il n’y a nulle raison qu’ils épargnent l’espèce humaine » postule Le Monde. Effectivement. Reste, posée bien confraternellement, la question qui s’impose à la relecture du titre : supposition vaut-elle confirmation ? Quand bien même ce mode aurait tendance à tuer le titre, la précaution journalistique et la vérité scientifique n’eussent-elle pas voulu que l’on usa du mode conditionnel pour un verbe aussi fort que confirmer ?

 

 

 

 

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