Médiator: le prochain scandale est avancé

 

Lundi 14 mai: devant une presse  nombreuse (on l’imagine alléchée et gourmande) c’est l’ouverture du procès des Laboratoires Servier. C’est aussi le début du très long épilogue judiciaire du scandale du Médiator. Au même moment le mensuel Prescrire annonce, en toute discrétion, quel sera le prochain sandale. Pour l’heure cette annonce  semble encore étrangement inaudible.

S’intéresser au journalisme réclame de connaître  l’existence de Karl Kraus. Soit d’acquérir et de lire (grâce aux Editions Payot & Rivages) ses Aphorismes. Plusieurs plaisirs (garantis) de lecture par page de cet ouvrage initialement paru en 1909.

Un exemple : « Le journalisme ne fait que servir en apparence le quotidien. En vérité il détruit la réceptivité du monde futur ».

Difficile de ne pas citer Kraus (1874-1936) au vu de ce qui arrive et de ce qui se trame dans le champ de l’obésité, du surpoids et de leur correction par voie médicamenteuse.

Le  quotidien d’abord.

Il est de nature judiciaire  Un an et demi après l’éclatement du scandale Médiator (accusé d’avoir causé la mort prématurée de 500 à 2.000 personnes) le premier procès pénal visant les Laboratoires Servier (et leur directeur-fondateur Jacques Servier) s’ouvre lundi 14 mai à Nanterre. Plus de 350 personnes demanderont réparation à la firme Servier et à M. Servier, 90 ans, devant le tribunal correctionnel. Ce procès survient sans attendre le terme de l’instruction menée sur les mêmes faits par les magistrats du pôle santé du parquet de Paris.

Les parties civiles ont misé ici sur une procédure rapide : une citation directe pour « tromperie aggravée » dans laquelle leur revient la lourde tâche d’apporter les preuves, sans avoir accès aux investigations parisiennes. La justice avait promis en mars de clore l’enquête d’ici décembre.

Les plaignants reprochent à Servier de les avoir « délibérément » trompés sur la composition du Médiator en ne les informant pas de « la nature anorexigène » de son principe actif, le benfluorex, alors que ce dernier larguerait dans l’organisme une substance toxique, la norfenfluramine, une molécule très proche de l’amphétamine.

Or la norfenfluramine peut provoquer des hypertensions artérielles pulmonaires, qui peuvent à leur tour multiplier par trois le risque de valvulopathies cardiaques voire nécessiter une greffe pulmonaire. Le Médiator a été  largement détourné (pour diverses raisons) et utilisé comme coupe-faim durant sa commercialisation de 1976 à 2009. On estime qu’environ cinq millions de personnes en ont (plus ou moins) consommé.

L’essentiel du dossier était connu des responsables sanitaires comme des principaus médias d’information générale. L’annonce de ces chiffres par l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé en novembre 2010 a toutefois (pour des raisons qui restent en grande partie à élucider, ce que la justice ne fera pas) créé une onde de choc dans le système français du sécurité du médicament. Au point de conduire à l’adoption d’une nouvelle réforme renforçant une nouvelle fois le contrôle (si possible indépendant) de l’efficacité et de l’innocuité au long cours des « produits de santé ».

Parmi les pièces maîtresses des parties civiles figurent des rapports internes de Servier et les annexes du rapport généralement présenté comme accablant de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), commandé par Xavier Bertrand alors ministre de la Santé du gouvernement Fillon ; rapport très largement élaboré sous l’autorité de Aquilino Morelle un proche de François Hollande aujourd’hui président de la République. . Selon l’Igas, le retrait du Médiator « aurait pu être décidé dès 1999 », soit dix ans avant sa disparition du marché. Certains estiment qu’il aurait pu l’être bien avant et d’autres estiment encore que cette molécule n’aurait jamais dû être commercialisée.

« L’objectif, c’est d’aller vite sur une infraction assez simple. Tous les éléments sont sur la table et ne sont pas contestables parce qu’ils émanent de Servier », explique l’avocat d’une centaine de parties civiles, Me Charles-Joseph Oudin cité par l’Agence France Presse. La défense de Servier estime toutefois que l’affaire est « hautement technique et scientifique ». « Il nous apparaît impensable d’être jugés à Nanterre pour des faits tronqués et sur lesquels enquêtent déjà des juges d’instruction extrêmement dynamiques », a ainsi fait valoir Me Hervé Témime, concédant la « nécessité d’un procès, mais un seul, complet ».

En septembre, Jacques Servier et six sociétés du groupe, avaient été mis en examen notamment pour tromperie par les juges d’instruction de Paris. « Combatif » et « responsable », il assistera à son procès, si l’on en croit son avocat. Avant d’aborder le fond, le tribunal devra trancher une féroce bataille procédurale engagée par Servier ; bataille  de tranchée susceptible d’entraîner un renvoi du procès. Comme rien n’est simple et comme la loi l’y autorise Servier déposera deux questions prioritaires de constitutionnalité (QPC) et une demande d’expertise judiciaire, qualifiées d’ « écrans de fumée » par les parties civiles. « Une expertise n’apporterait aucune valeur ajoutée. Etre juge ne consiste pas à renvoyer à des experts l’appréciation relevant de sa compétence », juge Me François Honnorat, avocat d’une trentaine de parties civiles.

Jacques Servier et quatre ex-cadres de Servier et de Biopharma (qui a commercialisé le Mediator) encourent 4 ans de prison et une amende de 37.500 euros, Servier et Biopharma une amende de 150.000 euros ainsi qu’une interdiction d’exercer.

Le monde futur ensuite.

L’affaire nous est révélée par le mensuel français Prescrire ; un mensuel dont l’indépendance austère vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique n’est plus à démontrer ni à vanter. Prescrire dénonce ce qui se trame via l’association de deux molécules : la phentermine et le topiramate. Des essais cliniques sont d’ores et déjà en cours et aux Etats-Unis la Food and Drug Administration a d’ores et déjà donné un premier feu vert. On peut se reporter à ce que vient d’en dire en France la Commission nationale des stupéfiants et des psychotropes qui évaluait récemment son « potentiel d’abus et de dépendance ».

La phentermine est, depuis le début des années 2000, l’anorexigène le plus produit et le plus consommé dans le monde. Elle est utilisée sous forme de chlorhydrate ou de résinate de phentermine, à visée anorexigène, en traitement de courte durée (maximum 3 semaines) de l’obésité modérée à sévère. Elle est disponible dans cette indication dans plusieurs pays, dont les États-Unis, le Canada, l’Australie ou l’Afrique du Sud. La méphentermine fut quant à elle, fut initialement prescrite comme décongestionnant nasal. Elle est désormais utilisée dans le traitement des états hypotensifs (aux États-Unis et en Inde) et comme médicament vétérinaire (au Brésil).

Phentermine?  Plus précisément un composé amphétaminique, dérivé de la phényléthylamine. Elle est inscrite (en France depuis février 2012)  sur la liste des stupéfiants sous toutes ses formes et quelle que soit la voie d’administration. Chez l’homme, le tableau est dominé par des manifestations neuropsychiatriques (insomnie, nervosité, irritabilité, euphorie et épisodes psychotiques dans les cas sévères) et cardiovasculaires (tachycardie et élévation de la tension artérielle), majorées en cas de surdosage. Des atteintes valvulaires ont été rapportées lors de l’association avec la fenfluramine et attribuées à cette dernière. Quelques cas isolés néanmoins sont rapportés avec la seule phentermine.

Ils observent en outre que deux publications décrivent la présence, dans des proportions élevées, de la phentermine dans des échantillons biologiques prélevés en vus d’une recherche de stimulants amphétaminiques illicites (en 1979 aux Etats-Unis et en 2011 en Corée). L’hypothèse d’une utilisation de la phentermine en remplacement de ou en synergie avec des stimulants illicites ne peut donc pas être exclue Enfin, un mésusage à visée stimulante (en particulier maintien de l’éveil) est d’ores et déjà décrit dans certaines catégories professionnelles (chez des conducteurs routiers en Australie et aux Etats-Unis).

Conclusion : « un mésusage à visée amaigrissante est probable mais difficile à évaluer ».

Pour l’heure, en France, aucun cas de mésusage, d’abus ou de dépendance avec la phentermine n’a été rapporté auprès des réseaux d’addictovigilance ou de pharmacovigilance. Les spécialistes notent que cette situation est vraisemblablement en rapport avec la disparition de cette molécule du marché : la phentermine fut commercialisée (officiellement) en France (comme anorexigène) sous le nom de Linyl® entre 1962 et 1988. Ainsi donc, dans  l’ombre du Médiator, le Linyl. Pas de scandale ?

On ajoutera que la phentermine fait aujourd’hui  l’objet d’un commerce illicite et d’exportations illégales. Durant la dernière décennie, l’Organe International de Contrôle des Stupéfiants a souligné sa vente illicite sans ordonnance, via Internet et les services postaux, et la considère désormais comme faisant partie des substances les plus couramment détournées et objet d’un usage illicite.

Pour résumer : le profil amphétaminique de la phentermine ne fait aucun doute ; données disponibles sont hautement évocatrices d’un potentiel d’abus en raison d’effets subjectifs jugés proches de ceux de l’amphétamine ; des cas d’abus à visée stimulante (avec parfois des effets neuropsychiatriques sévères) sont rapportés ainsi que des cas de dépendance après injection de méphentermine (métabolisée en phentermine) ; les observations  épidémiologiques indiquent un mésusage à visée stimulante dans les pays où elle est disponible ainsi que l’existence d’un marché illicite et d’une fabrication clandestine.

C’est dans ce contexte que l’on assiste au développement de projets commerciaux consistant à associer la phentermine  au topiramate (antiépileptique et antimigraineux par ailleurs anorexigène). La nouvelle pilule minceur a un d’ores et déjà un nom : Qnexa. Bleues et jaunes les gélules sont présentes sur la Toile. On peut y lire : « Le 22 février 2012, un sous-comité de la FDA a voté l’approbation du médicament par 22 voix à 2. Le 17 juillet 2012, la FDA dans son ensemble devrait suivre la recommandation du sous-comité et autoriser la mise sur le marché de Qnexa.  Cela prendra vraisemblablement trois à six mois après l’autorisation pour que Qnexa soit finalement disponible à la vente. »

L’Agence européenne du médicament et la Commission européenne sont saisies de la question.  Prescrire dit qu’elles sont au pied du mur et dénonce une association de malfaiteurs. Ce mensuel goûte l’euphémisme. C’est l’un des charmes discrets qu’autorise l’indépendance. S’il vient jusqu’en France ce nouveau Médiator élaboré par une société américaine de biotechnologies aura pour nom Qvisa.

Se souvenir de tout cela ? Servir le quotidien on songer, déjà, à demain ?

PS : Ce sujet a été traité conjointement sur Slate.fr

 

 

 

 

 


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s