« Salles de shoot » : rien ne va plus, la balle est à gauche

La France a le chic pour mettre en scène des controverses sanitaires délicieusement lassantes. Tête d’affiche : l’expérimentation des centres d’injections supervisées de substances psychotropes illicites (salle de shoot). Hier la droite au était sur le point de se lancer à l’eau. Aujourd’hui le gouvernement réfléchit. Pendant quelque semaines encore.   

 Un entrefilet et tout s’embrase. Jean-Marie Le Guen, député (socialiste) et adjoint au maire de Paris demande mercredi 29 août au gouvernement (socialiste) d’autoriser la création de salles d’injection de drogue. Cette mesure s’impose selon lui du fait de l’augmentation de la consommation d’héroïne à Paris. Il le fait dans une interview accordée au Parisien. « Aujourd’hui il y a une urgence, explique le député, médecin de formation. La consommation d’héroïne augmente à Paris. Le nombre de seringues utilisées dans les distributeurs automatiques progresse de 7% au premier semestre 2012 par rapport à la même époque en 2011 et les personnels des associations trouvent davantage de seringues dans les rues. C’est préoccupant. Il faudrait autoriser, comme cela se fait à l’étranger, des salles de consommation de drogue, mais de façon très encadrée. »

Cet homme politique aurait pu être ministre de la Santé. Il ajoute : « François Hollande avait fait part pendant la campagne présidentielle de son intérêt pour ce genre d’expérimentation. Je demande aujourd’hui que le gouvernement donne son accord pour la mise en œuvre de ces salles de consommation. Il est vraiment temps que le gouvernement donne son feu vert, en développant une politique plus ambitieuse de réduction des risques.  Je ne suis pas laxiste. Ces structures apporteront plus de sécurité dans les quartiers concernés. Je préfère que les gens lourdement précaires et toxicomanes consomment de la drogue dans des salles dédiées plutôt qu’ils se piquent dans une cage d’escalier ou dans la rue, comme c’est le cas actuellement. Et qu’ils soient entourés par des professionnels de santé, afin que l’on puisse garder un contact avec eux et les accompagner vers un sevrage. A Paris, nous sommes prêts à monter très rapidement une ou plusieurs de ces salles. Marseille, Toulouse et Saint-Denis notamment sont des villes elles aussi intéressées. Evidemment, l’Etat ne doit pas fournir la drogue, le deal doit être interdit. »

Le « délire » et l’erreur du Front national

Difficile de mieux résumer  la problématique actualisée des « salles de shoot ». C’est imprimé sur papier journal, repris par les sites d’information et par l’Agence France Presse. Deux ou trois heures et cette dernière donne la parole au vice-président du FN, Florian Philippot. Il a perçu la vague montante. Il exhorte le gouvernement à écarter au plus vite la proposition du député de son camp. « Cette position est aussi délirante qu’irresponsable, accuse-t-il. Elle constituerait une brèche dans le bannissement de la consommation de la drogue dans notre pays, alors que ses ravages sont plus importants que jamais selon les experts, fait valoir le Front national. Elle révèle aussi qu’on préfère à l’UMP et au PS ‘’s’adapter’’  à une situation devenue catastrophique en raison de l’inaction des gouvernements successifs plutôt que d’en combattre les causes. » Pour lutter contre la drogue, le FN prône le rétablissement des contrôles aux frontières et appelle à frapper durement les trafiquants et à sanctionner les consommateurs.

Le Front national commet une erreur en postulant que les positions du PS et de l’UMP sont équivalentes. C’était en partie vrai hier, cela ne l’est plus aujourd’hui. Aujourd’hui  l’UMP est contre et le dit. « Ouvrir des salles de consommation de drogues, ce n’est pas lutter contre le fléau de la drogue, c’est banaliser l’usage et c’est légaliser la consommation des drogues les plus dures et cela aux frais des contribuables a soutenu  Camille Bedin, secrétaire nationale du principal parti d’opposition. Le rôle de l’Etat est avant tout de protéger et d’aider les plus fragiles à sortir du piège des toxicomanies et non de les y enfermer. »

Jean-François Lamour et Rachida Dati

Pour mieux enfoncer le clou deux responsables parisiens de l’UMP (les députés Jean-François Lamour et Philippe Goujon) enrichissent l’argumentaire : « Il n’existe actuellement aucun lien automatique démontré entre la fin de la prohibition et la fin des trafics. Toute tentative de dépénalisation ou légalisation est en réalité susceptible de se heurter à des stratégies d’adaptation des organisations criminelles. Le signal envoyé aux jeunes, à leurs familles ainsi qu’à tous ceux qui, sur le terrain veulent aider les toxicomanes à lutter contre leurs addictions, serait absolument négatif. » Sur ce sujet qui la touche l’eurodéputée UMP Rachida Dati estime qu’il s’agit d’une mesure « dangereuse et irresponsable ». « Superviser la consommation de drogues, c’est banaliser leur usage, a dit Mme Dati. J’appelle instamment le gouvernement à rejeter cette proposition insensée. »

La gauche, bientôt, fait bloc. Parti communiste français (PCF) : « La prévention des addictions, la réduction des risques, la prise en charge et le soin doivent être les fondements d’une grande loi de santé publique dont il est urgent de lancer l’élaboration. Les salles de consommation doivent permettre, dans un contexte d’éducation à la consommation à moindre risque, de réduire l’ensemble des méfaits, sociaux comme médicaux, liés à ces pratiques. Il faut tirer les leçons de l’échec des politiques répressives en France, abroger la loi de 1970 et promulguer une loi de santé publique articulant prévention, réduction des risques, prise en charge et soin. »

Jusqu’à Hervé Morin

La ministre verte Cécile Duflot ne prend pas la parole. Elle se souvient peut-être du tollé qui suivit ses propos libertaires sur la consommation de cannabis 1. Elle est ici remplacée par l’ex-ministre de la Défense Hervé Morin, président du Nouveau centre et député de l’Eure. Il observe que les « salles de consommation médicalisées sont soutenues par de très nombreux élus de terrains, médecins addictologues ou associations accompagnantes. Il serait démagogique de soupçonner ces derniers, qui luttent tous les jours contre les ravages de la drogue, d’encourager sa consommation. La priorité de ces salles est d’entrer en contact avec ces usagers, souvent des populations très marginalisées et précarisées, afin de les orienter à terme vers des traitements. Les initiatives menées en Suisse ou au Canada depuis plusieurs années ont montré les conséquences positives que pouvait avoir un tel dispositif en termes de réduction des overdoses, des maladies liées à l’injection ou encore des comportements à risque ». Bémol centriste : « l’expérimentation de ces salles ne saurait être décidée sans un vrai débat de fond, au-delà des clivages partisans et avec pour finalité la réinsertion de ces publics d’usagers en rupture. Elle ne doit en aucun cas nous amener à réduire nos efforts sur les autres fronts de la lutte contre la toxicomanie ».
On attendait le gouvernement. Il s’est exprimé le 30 août par la voix de la ministre de la Santé, Marisol Touraine qui n’était pas prise au dépourvu. « Je travaille sur cette question depuis plusieurs semaines (…). Nous allons voir dans quelles conditions il est envisageable d’expérimenter de telles salles mais il faut que le travail se poursuive avec des élus, avec des associations concernées en particulier, a-t-elle expliqué sur LCI. Pas de décision dans les jours qui viennent mais je pense que nous serons prêts assez rapidement. Nous avons des personnes qui se droguent dans des conditions sanitaires exécrables. Elles ne sont pas à même de retrouver le chemin du sevrage, d’être accompagnées. Il ne s’agit absolument pas d’ouvrir une espèce de supermarché de la drogue comme j’ai pu l’entendre. Nous regarderons les exemples qui existent, la manière dont ils peuvent être améliorés (…). Il ne s’agit pas de s’engager tête baissée dans un dispositif qui serait a priori défini pour toujours, il faut expérimenter le cas échéant avec des associations et des élus qui sont disposés à le faire. »

Roselyne Bachelot, Jean-Claude Gaudin, Naidine Morano

Attente, donc, encore et toujours. Dans un communiqué commun, Act Up-Paris, Aides, Médecins du Monde, Fédération Addiction, Gaïa, Réseau Réduction des risques, Sidaction et SOS, rappellent qu’elles demandent « l’ouverture de salles de consommation à moindre risque (SCMR) depuis de nombreuses années ».
Selon elles les actions de réduction des risques existantes ont fait leur preuve en matière de diminution de certains risques associés à la consommation de drogues (transmission du VIH, VHC, infections, abcès, overdose). Pour autant « une partie des usagers et usagères de drogues, les plus précaires, les plus exclu(e)s, ne peuvent pleinement bénéficier de ces actions ». « Or les SCMR permettent précisément de toucher ce public, rappellent les responsables de ces associations. En réduisant les risques liés à l’usage de drogues grâce à un environnement sécurisé, elles instaurent un contact avec ces personnes exclues, leur permettant d’intégrer un parcours de soins et des dispositifs sociaux. » Ces mêmes associations rappellent que le principe des salles de shoot a reçu le soutien de personnalités de droite. Notamment Roselyne Bachelot, Jean-Claude Gaudin et Nadine Morano.  Elles rappellent aussi que tout, d’un point de vue médical est scientifique est connu grâce à travail (une « expertise collective ») remarquable et pragmatique de l’Inserm2 .

Ainsi tous les éléments sont réunis pour que le pouvoir politique gère ce dossier de santé publique. Les évaluations sont faites, les avantages (médicaux) et les risques (politiques) sont parfaitement connus. « Pas de décision dans les jours qui viennent (…) nous serons prêts assez rapidement », dit Mme Touraine. « Que va faire le gouvernement de Jean-Marc Ayrault ? » demande Libération de ce jour qui remarque que depuis 6 mois, un poste est vacant dans l’appareil d’Etat, celui de président de la Mildt (mission interministérielle de lutte contre les drogues et la toxicomanie).  Libération ne dit pas pourquoi.

Voici ce qu’avait déclaré en 2010 au Monde Etienne Apaire, alors président de la Mildt, après la publication du travail de l’Inserm: «En l’état actuel des connaissances, le gouvernement considère que les salles d’injection ne répondent pas vraiment à la demande d’un point de vue sanitaire. Elles semblent par ailleurs très coûteuses. En outre, elles amènent à penser que l’usage de drogue peut être admissible sous certaines conditions. (…) Il faut aussi tenir compte du contexte français par rapport aux pays comme la Suisse ou l’Allemagne, où des salles ont été créées. (…) Il me semble que ces salles répondent moins à un objectif sanitaire qu’à un objectif social de lutte contre la marginalisation. C’est, selon nous, discutable sur le plan philosophique, puisque cela vise à accompagner, et non in fine à rompre avec la dépendance, alors que la France dispose d’un dispositif de soins performant. En outre, cacher dans des locaux des usagers pour assurer la tranquillité publique me paraît moralement indéfendable.» «Moralement indéfendable» ? Doublement discutable au plan pratique sinon «philosophique» puisque cela revient à condamner les «usagers» à souffrir au grand jour de leur mal tout en troublant la «tranquillité publique».

1 Une brève polémique est apparue ces derniers jours dans la presse d’information générale à l’occasion d’une publication scientifique concluant à l’impact négatif ultérieur sur les fonctions cognitives d’une consommation soutenue de cannabis durant l’adolescence. Ce travail a été publié dans les PNAS.

2 Extrait : « Par ailleurs, des centres d’injection supervisés (CIS) ont été expérimentés dans plusieurs pays et ont fait leur preuve sur la réduction des risques liés à l’injection (injections dans l’espace public, abcès, partage de seringues, overdose mortelle…) et l’accès aux soins.

Le groupe d’experts recommande de renforcer les liens entre différents programmes (PES, TSO, CIS le cas échéant…) dans un dispositif cohérent. Le groupe d’experts recommande de mener une étude des besoins pour l’ouverture d’un CIS afin de définir les objectifs spécifiques de ce dispositif (diminuer les overdoses mortelles, diminuer le nombre d’abcès, attirer des injecteurs à haut risque pour les (re)mettre en contact avec des structures de traitement…). »

 «  La mise en place d’un CIS ne peut être envisagée que si ce dispositif répond à des besoins parfaitement identifiés tenant compte des évolutions de modalités d’usage de drogues qui peuvent varier d’un endroit à un autre : importance de l’injection en public, du nombre d’usagers de drogues par voie intraveineuse sans contact ou en rupture avec des structures de soin ; du nombre d’overdoses mortelles, des complications liées à l’acte d’injection (abcès). Ces centres, s’ils sont proposés, doivent être en mesure de couvrir ces besoins. Leur intégration dans un dispositif plus large, avec une bonne communication entre les services est également indispensable. Enfin, pour garantir un fonctionnement adéquat, leur implantation doit reposer sur un consensus entre tous les acteurs locaux : santé, police, autorités politiques et administratifs, population en général et voisinage immédiat, usagers eux-mêmes. Ceci demande une phase de préparation d’explication, et de communication compte tenu des représentations souvent négatives qui prévalent pour ce type de dispositif. Une évaluation de la phase d’implantation est un élément important du processus d’acceptation des CIS. »

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