Docteur Che Guevara (1928-1967)

Le journalisme c’est aussi l’enquête. Et parfois l’enquête au long cours. Comme celle que mène depuis bien longtemps déjà Jean Cormier qui fut grand reporter au Parisien; et qui le demeure dans l’âme. Un enquête sur un mythe dont il nous livre le dernier opus, étrangement médical

Il était aussi médecin. Le fait est justement rappelé dans un précieux ouvrage [1] qui paraît en français et quarante-cinq ans après. Un ouvrage signé du journaliste Jean Cormier. Voilà un reporter au cœur plus grand que celui de bien des grands reporters ; un monstre de fraternité qui s’est institué biographe du Cheaprès l’avoir été du rugby et de Saint-Germain-des-Prés. On connaît des vocations moins turbulentes ; et des biographies moins riches que celle qu’il nous offre. Avec le Che, il complète aujourd’hui son grand ouvrage. Et il dévoile un peu plus ce qui se tramait derrière la trop célèbre photographie du révolutionnaire. Il raconte très précisément ce qu’ignoraient toutes celles et ceux qui enfilèrent des tee-shirts à son image. Il ressuscite un Che rangé au rayon des cow-boys et des indiens, de Rintintin et de ce qui reste des vestes confectionnées en mouton retourné venues de l’Anatolie compliquée. C’est dire à quel point l’affaire peut nous toucher.

Il était donc médecin. C’est tout l’objet du dernier ouvrage de Jean Cormier. A propos du Che, Fidel Alejandro Castro Ruz (86 ans aujourd’hui) a dit qu’il était un polifacético, un kaléidoscope. On désigne ainsi un tube constitué de miroirs qui réfléchissent à l’infini. Le mot a été forgé à partir du grec kalos (beau),eidos (image) et skopein (regarder). C’est aussi, et surtout, un jouet. Qui, à part les enfants, pourrait prendre plaisir à réfléchir à l’infini ? Peut-être les Saints. Ou les fous qui parlent aux oiseaux ? Et tous ceux qui sont plus sensibles que la moyenne aux effets des combinaisons infinies, nées de fragments de verre, colorés et mobiles. Ainsi donc Fidel Castro ne se serait pas toujours trompé : il avait bel et bien vu qui était Ernesto Guevara de la Serna. Question : voulait-il dire par là qu’en route vers la dictature suprême, il allait se jouer du Che ? Ou que ce jeune médecin avait plusieurs vies et qu’un futur dictateur pouvait en disposer au nom du peuple ?

 L’auteur nous avertit dans la préface : dans ces pages El Commandante redevient ce qu’il a d’abord été : un médecin. Mais l’a-t-il été véritablement ? A-t-il été totalement rugbyman ? Etait-il sérieusement asthmatique ? Et pourquoi en douterait-on ? La biographie officielle dit par exemple que toute sa vie son corps fut le théâtre de crises d’étouffement. Et que notre asthmatique descendra sur le pré. Malgré le refus de son père (qui préfère les échecs), il enfile le maillot du San Isidro Club. Il y deviendra fuser. C’est là une déclinaison familiale de furibond. Une manière polie de parler de son agressivité avec crampons. L’asthmatique adolescent et agressif rongera aussi son frein nocturne avec les kaléidoscopes de London et de Freud. Puis il attaquera la médecine, cette forme assez subtile de canalisation des courants énergétiques adolescents.

Fils de bonne famille argentine, il l’attaque à l’âge de vingt ans, à Buenos Aires. Envisage le mariage avec une fille de meilleure famille que la sienne. La différence de niveau est trop grande (ou le jeune homme trop instable) pour que la noce soit envisageable. Et comme en son temps Yersin, autre médecin de très grand chemin,[2] Guevara sait très tôt qu’il sera toujours en partance. Alexandre Yersin aida l’humanité à se débarrasser du fléau de la peste. Ernesto Guevara de la Serna expérimentera, lui, quelques remèdes radicaux en racontant à ses patients que leurs lendemains chanteront. Croit-il en sa potion ? C’est bien possible. Il est des romantiques qui goûtent la vue du sang. Surtout en Amérique latine où l’on aime réinventer la corrida. Sans taureau.

Il y aura un premier tour de chauffe, une année sabbatique comme on n’en fera plus. Avec un biochimiste réformiste, le futur médecin enfourche La poderosa. C’est une Norton britannique de 500 cm3 censée les conduire à la léproserie de San Pablo, sur les bords de l’Amazone. Cet Aguirre revisité voyagera le temps d’une gestation humaine. Il échoue à Miami. Entre-temps il aura vu quelques beaux cas de lèpre et commencé à rêver de Bolivar. Retour à Buenos Aires en juillet 1952. Il faut finir sa médecine si l’on veut repartir. Le diplôme sera en poche le 12 juin 1953. La grande, la belle vie, peut commencer.

On connaît, ou on croit connaître, l’essentiel de la suite. Que restera-t-il au final du médecin dans ses bourlingues de fin du monde, dans ce voyage au fin fond d’une nuit. Il vivra ce qu’un autre médecin, révolutionnaire en chambre, avait déjà écrit. A-t-il eu le temps de lire Céline, ce célinien attardé ? Il aura lui aussi bénéficié d’une formation accélérée à Buenos Aires. Pour Louis-Ferdinand, ce fut à Rennes, à cause d’une guerre commencée en 1914. Pour Ernesto, il s’agissait d’en finir au plus vite pour partir mener la sienne. A Meudon, après avoir fui sans gloire devant ses ennemis, Destouches fit en sorte de ruminer ses combats, sur papier. Jusqu’à plus soif et sans alcools. A Cuba, en Afrique et en Bolivie, Guevara fit tout ce qui est imaginable pour qu’on le suicide au plus vite.

Comme Céline, il fut tour à tour exemplaire et arrogant, fraternel, impitoyable et pitoyable, bravache et pleutre, idéaliste et petit bourgeois. Tristement humain en somme, ce qui est rarement supportable quand on fait tout pour sortir du lot. Et ce qui vous conduit immanquablement sur un piédestal ou dans la boue. Où les deux. Pour Ernesto, le monument a pris la forme d’une photographie déclinée jusqu’à la nausée sur des cotons de diverses provenances. La boue fut d’appellation d’origine contrôlée bolivienne.

La vertu de l’ouvrage de Jean Cormier réside peut-être dans l’incitation à reprendre un voyage trop tôt interrompu. Avec une patience et une passion infinies, il enquête et rapporte. L’expression amour violentserait ici assez juste. Il a retrouvé ceux qui ont connu le Che, mais aussi et surtout le médecin. Il raconte sa quête et se propose de la mettre en abyme. Exhaustif comme il veut l’être, l’homme ne pouvait pas ne pas rencontrer un bien vieux révolutionnaire, un homme depuis toujours alerte et fourbu. C’est Régis Debray, intellectuel consubstantiel. La rencontre était prédestinée : au pied de la statue de Danton, métro Odéon, dans l’ombre cossue et sacrée de Saint-Germain-des-Prés. Debray dont Cormier nous rappelle que, jadis, il se fit appeler Danton. Du nom de Georges Jacques Danton (1756-1794), victime de la petite vérole, et que l’on dit avoir été avide de pouvoir et autres jouissances. Régis Debray qui croisa d’assez près la route bolivienne du Che vers la mort en avril 1967.

C’est là un vieil abcès collecté en 1967 mais toujours douloureux, quarante-cinq ans après. Capture, tortures, aveux ou pas, condamnation à trente ans d’emprisonnement après une campagne lancée par Jean-Paul Sartre, voire soutenue par de Gaulle. Libération après quatre ans d’incarcération, puis la gloire républicaine en marche. Sur le Che, Danton ne dira rien que Cormier ne connaissait. Et, au fond, ce n’est plus l’important. Les ambiguïtés, comme toujours, nourrissent et confortent la légende. Reste son socle médical. Sans la médecine El Commandante aurait-il vu le jour ? Sous d’autres cieux le polifacético aurait-il pris les traits de Céline, aurait-il lui aussi mis le feu à sa langue ? Est-ce la médecine qui a fait de ce furieux un tragique révolutionnaire de légende ? Jean Cormier ne nous le dit pas. C’est donc que personne ne le saura.
[1] Cormier J (avec la participation de Jennifer Cormier). Docteur Che Guevara, 45 ans après. Monaco : Editions du Rocher, 2012.

[2] Mollaret H., Brossollet Alexandre Yersin, Paris Editions Fayar 1985 

Ce billet a initialement été publié dans La Revue Médicale Suisse Rev Med Suisse 2012;8:1894-1895

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