Pardon si on vous dérange, Prescrire

La célèbre revue indépendante de tous les pouvoirs vient  de commettre une erreur. Un symptôme éclairant de l’évolution des équilibres médiatiques.

On ne se méfie jamais assez de la bronchiolite. C’est le genre de wheezing à vous casser une côte. Le mensuel Prescrire parle de la bronchiolite dans son n° 350 (Tome 32) daté de décembre 2012. Il en parle bien brièvement (une colonne et demie, page 927). Certes pas de quoi fouetter un chat insuffisant respiratoire. Et, pourtant, voici que le vent se lève sur la Toile. Au 83 boulevard Voltaire on ne doit guère s’en inquiéter. Et l’on a sans doute raison. Pour autant on a connu des cas où le sifflement dans les oreilles s’est révélé un symptôme à prendre en compte dès son émergence. Parfois c’est la surdité qui guette. Et on ne répond bientôt plus de rien.

Trente-deux tomes, déjà. Une petite bibliothèque. Un long chemin de croix, aussi, pour révéler une vérité qui, avant lui, était cachée. Bien cachée. Un jour prochain, si tout va bien, nous raconterons Prescrire. Non pas la véritable histoire de Prescrire (qui, aujourd’hui, le pourrait ?), mais celle des souvenirs en farandole que ce titre réveille. Nous l’avons connu sortant des fonds baptismaux, c’est dire. Son ours n’était pas si gros. Et sa porte, alors, était ouverte, aux esprits libres, aux contradicteurs. On s’amusait autour de la table, incroyable. L’empire soviétique semblait intouchable. Le Monde trônait au 5-7 de la rue des Italiens. Il était formellement interdit de citer les noms de marques des médicaments dans les colonnes des journaux destinés au grand public. Big Pharma (qui ne s’appelait pas ainsi) y veillait comme personne. Mai 68 n’avait rien changé.

 Distilbène

Rue des Italiens, deuxième étage. Le Dr Claudine Escoffier-Lambiotte allait créer une certaine émotion en révélant les premières conséquences (toujours d’actualité) des prescriptions massives de Distilbène. Le médicament ? Les firmes pharmaceutiques ? Les rapports incestueux entre fabricants et experts, entre fabricants et prescripteurs, entre fabricants et fonctionnaires, entre fabricants et mandarins, entre experts, prescripteurs et journalistes ? Tout restait, sinon à découvrir, du moins à raconter. La direction de la pharmacie et du médicament ? Une soupente avenue de Ségur, si on se souvent bien. Pour le dire simplement ce petit monde profitait mais étouffait. Le conflit d’intérêt était à ce point présent que le concept n’avait pas même été forgé.

En écrivant ces lignes nous avons l’impression que l’époque était en noir et blanc. C’était  l’époque de Giscard, du sacre et des diamants de Bokassa. Les journalistes se régalaient encore. Nous refaisions le monde à la grande carte et sur notes de frais, d’aplomb, au dessus des rotatives.  Et le Dr Henri Pradal parlait d’or. Notamment dans une Radioscopie de Jacques Chancel. Miracle: on peut, grâce à l’INA, l’entendre gratuitement en cliquant ici.

Prescrire, alors, n’avait aucune chance de survivre. Ou presque. Puis le miracle s’accomplit qui voit la revue imprimée (du moins ses pages intérieures et sa lettre aux abonnés sur un papier certifié PEFC (programme de reconnaissance des certifications forestières) et FSC (Forest Stewardship Council). Pour notre part nous avons accompagné bien épisodiquement sa croissance, la feuilletant toujours, la citant parfois. Avec des faiblesses coupables à la lecture du venin caudal de son billet sulfurisé. C’était une forme de bienveillance non dite, une sorte de confraternité télépathique. Avec une coquille-lapsus : l’annonce dans Le Monde que le mensuel « totalement indépendant de l’industrie pharmaceutique » jouissait de 300 000 abonnés. La rectification s’imposait mais l’intention y était.

On a longtemps tout pardonné à Prescrire. Sa maquette, ses illustrations, son jargon, son anonymat. On s’amusait presque de cette anomalie, mi-soviétique, mi-secte. Le mensuel continuait à dire une vérité qui n’existait nulle part ailleurs. Un vent de fraîcheur dans un monde de brutes. Prescrire démontrait durablement qu’il était durablement indispensable. Et il le demeure : les multinationales pharmaceutiques n’on pas varié, pas plus que la nature des rapports qu’elles entretiennent avec les services plus ou moins déconcentrés de l’Etat. La politique affichée de transparence ne trompe personne et le prescripteur demeure bien seul face à son ordonnancier.

Médiator

Puis vint, après tant d’autres, l’affaire du Médiator. On a beaucoup écrit sur ce scandale. Beaucoup trop et donc souvent mal. La surenchère est incompatible avec le vrai prix et elle détruit l’indispensable hiérarchisation. Le scandale sanitaire est devenu la maladie sénile du journalisme. Référence jusqu’alors ignorée de la « presse grand public » Prescrire devint la référence obligée, l’étalon-or, l’investigation de qualité dorée sur tranche et qui plus est gratuite. Bien difficile  de résister.

Puis vient cette anecdote signifiante de la bronchiolite. Tout ou presque vient d’en être dit sur le blog docteurjd. com (on y notera le commentaire de Dominique Dupagne). Pour notre part nous avions comme tant d’autres, été alertés par les premières alertes radiophoniques. Prescrire apportait la preuve que la kinésithérapie respiratoire était inefficace. Puis la récurrence de ces mêmes annonces, l’éphémère mais irritant effet boule de neige. Et le facteur qui ne nous avait pas encore livré notre mensuel papier ! Le voici. On l’ouvre. Et rien. Freiner la montée laiteuse sans médicament. Traitement de deuxième ligne d’un cancer de la prostate métastasé. La fraude endémique chez les chercheurs…. Il nous faudra longtemps avant de comprendre que la radiophonie avait eu recours à l’ellipse. Prescrire n’apportait aucune preuve. Prescrire rapportait que d’autres aurait pu apporter une preuve. Et une preuve hospitalière qui n’avait aucune véritable valeur en ville. Mais Prescrire signait sa reprise. Et Prescrire de parler des « fractures de côtes ». Et de conclure : « Mieux vaut éviter cette épreuve aux bébés ». Comment ne pas être d’accord ? Au point de se demander pourquoi ce scandale n’avait pas été plutôt dénoncé.

Nous travaillâmes au mieux le sujet pour le site planetesante.ch comme on peut le voir ici.  Puis nous assistâmes à la bronca, à la dénonciation du raccourci de Prescrire, aux premières actions en justice. Puis, bien tardivement, le mea culpa homéopathique de Prescrire. Que bien évidemment les médias directement concernés ne publieront pas. Entretemps l’affolement dans les urgences comme La Nouvelle République du Centre Ouest s’en fit l’écho le jour de la visite de Marisol Touraine dans le département de la Vienne pour lutter contre les déserts médicaux.  Et ce paradoxe qui voit la reprise médiatique d’une reprise de Prescrire sur Cochrane pousser à conduire vers des urgences hospitalières des nourrissons qui auraient eu tout intérêt à rester au domicile parental.

Rien de grave mais un symptôme signifiant, quelque chose comme une interaction médiatique imprévue.  Peut-être l’histoire sera-t-elle racontée dans le numéro 351 ? Avec les recommandations qui s’imposent. Dans l’attente on peut conseiller la page 954. On y parle élégamment du « thériaque des pauvres ». La démonstration que l’ail  (au minimum depuis Henri IV) a bien vertus. Sauf celle de prévenir les bourdes.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s