Euthanasies éléphantesques

C’est Le Figaro (du 28 décembre) qui le dit et il n’a pas tout à fait tort : deux cas de tuberculose pachydermique enflent au point de devenir une affaire nationale, sinon d’Etat 1. Où la question de l’euthanasie de deux éléphantes d’un cirque entre en résonance médiatique avec la question de la fin de vie humaine. Où le Dr Jean Leonetti fait une étrange réflexion. Et où l’on apprend que le Pr Bernard Debré est à la fois urologue, député du groupe UMP, ancien ministre, co-auteur de pamphlets sur le médicament, et grand amateur de cirques.

 Au départ un fait divers, ou presque. Avec clins d’œil et jeux de mots. Une clownerie tragique sur fond de cirque. La municipalité socialiste de Lyon voulait euthanasier Népal et Baby, au motif que ces deux éléphantes était potentiellement tuberculeuses voire contagieuse. Feu vert de la préfecture. Et le propriétaire du cirque Pinder et des deux bêtes en appelait à la grâce du président de la République qui mieux que d’autres connaît le prix de la vie des éléphants et de leurs troupeaux. Pochade, roulements de tabours. Nous avions nous-mêmes, pourquoi ne pas le rappeler, succombé à la tentation. La trace en demeure sur ce blog en date du 15 décembre dernier.

Deux semaines plus tard les rires sont envolés. Les clowns sont tristes. Et on entend sur la Toile  Népal et Baby qui barrissent à la mort.

Mi-décembre tout commence avec une  demande de grâce présidentielle. Tout est bien orchestré chez Pinder.  Gilbert Edelstein, directeur avait confié Baby et Népal au zoo de Lyon depuis 1999. Par miracle l’Agence France Presse a eu connaissance de la lettre adressée par lui à François Hollande et dans laquelle il demande « de ne pas exécuter la sentence ». « Lorsque j’ai confié mes éléphantes, elles n’étaient pas malades. Si elles ont attrapé la tuberculose, c’est par les autres animaux du Parc. Je veux qu’on les soigne et qu’on me les rende », claironne M. Edelstein.  « La tuberculose est une maladie qui se transmet des animaux à l’homme et de l’homme à l’animal, souligne les spécialistes de médecine vétérinaire. Elle peut être traitée par des antibiotiques, mais en raison de sa poly-résistance, on enseigne dans les écoles françaises de proposer l’euthanasie quand elle est détectée chez un animal ». M. Edelstein ne veut pas d’euthanasie, dit qu’il ira en justice, « en appelle à tous les défenseurs des animaux ». »

Népal et Baby sont âgées d’une quarantaine d’années. Sans le BK, les usages prophylactiques vétérinaires et la rigueur de la mairie lyonnaise elles pourraient  vivre encore une vingtaine d’années.

Complot d’assassinat d’éléphantes

Mi-décembre on attend avec un certain intérêt la décision qu’’allait rendre le président. Noël vient, rien ne vient mais le ton monte. Paris-Match nous révèle que Caroline (et/ou Stéphanie) de Monaco se mobilise pour Baby et Népal. Et le directeur du cirque Pinder  assure à l’hebdomadaire qu’il avait « la preuve du complot d’assassinat d’éléphants par le maire de Lyon, son adjoint et la direction du Parc de la Tête d’Or ». Et la Fondation Brigitte Bardot demande  au préfet du Rhône de ne pas euthanasier ces deux bêtes, mais de les lui confier. Elle assure qu’elle pourra leur assurer une fin de vie digne, dans un « parc de quarantaine » où elles pourront être soignées « sans risque de contamination avec d’autres animaux ou du public ».

La fin de l’année approche. Le Figaro nous apprend qu’une pétition a déjà rassemblé plus de 71.000 signatures.  Et à nouveau Gilbert Edelstein : il se dit « effondré » car sa vétérinaire n’a pas eu accès à ses pachydermes. Ainsi
le Dr Florence Ollivet-Courtois n’a pas pu procéder à de nouveaux tests sur Baby et Nepal. Ou plus précisément n’aurait pas pu procéder. « La mairie de Lyon n’était pas joignable. Le zoo du Parc de la Tête d’Or renvoie sur la préfecture » assure l’AFP qui indique que  la préfecture « s’en tient à cette heure à la décision du tribunal administratif ». Car le juge des référés du tribunal administratif de Lyon, saisi par le propriétaire des éléphantes, avait donné raison au préfet et à son arrêté du 11 décembre imposant l’euthanasie.

« Si on veut tuer son chien on prétend qu’il a la rage, si on veut tuer son éléphant on prétend qu’il a la tuberculose, accuse désormais  non sans emphase Gilbert Edelstein, qui craint que ses éléphantes n’aient plus que quelques heures à vivre. Le maire de Lyon -le socialiste Gérard Collomb-, son premier adjoint et le zoo du Parc de la Tête d’Or ont monté de toutes pièces l’euthanasie programmée de Baby et Népal, pour s’en débarrasser car ils veulent la place pour faire une faune africaine ou un truc du genre, s’indigne-t-il dans les colonnes du Figaro. Nous venons enfin d’avoir les tests pratiqués en 2010, que l’on n’avait jamais voulu nous communiquer. Ces tests, analysés par un spécialiste des bovins, ont été mal interprétés! »

Et une nouvelle voix s’ajoute au concert : député UMP de Paris et fan de cirque, le Pr Bernard Debré relève que l’infection des pachydermes par la tuberculose n’a jamais été prouvée avec certitude. Il s’avoue «surpris que ces tests n’aient pas été transmis immédiatement» au propriétaire, et indique que «l’on peut de toute façon les traiter très facilement…».  «Les animaux contaminés sont une bombe à retardement et font courir un risque sanitaire à leur entourage. Il y a un risque manifeste pour la santé publique», avait développé devant le tribunal administratif, Frédéric Zenati-Castaing, avocat de la ville de Lyon.

Risque manifeste pour la santé publique ?

« S’il y a un risque de contamination, pourquoi cette bande d’incapables n’a-t-elle pas contacté l’Institut de Veille Sanitaire ni aucun médecin de l’Inspection du Travail de Lyon pour faire un prélèvement bacillaire sur les soigneurs » demande publiquement  Gilbert Edelstein.  Désormais La Fondation Bardot renvoie les cirques et les zoos dos à dos, qualifie de «révoltante et inhumaine» la décision de justice. Dans une lettre ouverte au préfet du Rhône, elle lui demande de «prendre un nouvel arrêté, non plus d’abattage des éléphantes Baby et Népal, mais de saisie, afin que ces animaux soient confiés à (sa) Fondation qui pourra leur assurer une fin de vie digne, dans un parc de quarantaine où elles pourront être soignées sans risque de contamination avec d’autres animaux ou du public».

M Edelstein  envisage bien autre chose pour ses éléphantes, loin de Lyon, à Pers-en-Gâtinais, où il monte un projet de parc d’attraction. Toutes ces gesticulations, nous dit Le Figaro laissent rêveur l’ancien ministre Jean Leonetti auteur d’une loi sur la fin de vie qui porte son nom et qui date de 2005 d’une loi sur la fin de vie : « Curieuse société, soupire-t-il, qui s’émeut d’une euthanasie pour les éléphants et prépare dans une certaine indifférence une loi sur l’euthanasie pour les hommes»…

Castor et Pollux, 1870

On n’a pas toujours euthanasié les éléphants, en France. Un petit billet historique sur un blog du Figaro permet ici de relativiser. Notamment vers la fin de 1870 et les vivres manquent dans la capitale.  En quatre mois de siège des prussiens  60.000 chevaux sont abattus, chiens et chats se font discrets, de même que les rats. « Mais le pot-au-feu de pur-sang et l’andouille d’épagneul ne satisfaisant pas pleinement les chefs des meilleures tables parisiennes, les bouchers tournent bientôt leurs couperets vers les zoos, peut-on lire sous la plume de Silvère Boucher-Lambert. Ils achètent à prix d’or à la ménagerie du Jardin des plantes des kangourous, antilopes, paons et autres chameaux. Qui finissent en galantine, filet, terrine, saucisson pour des fêtes de fin d’année un brin particulières.

Un certain Deboos, propriétaire de la Boucherie Anglaise du boulevard Haussmann, fait pour sa part l’acquisition les deux éléphants Castor et Pollux, au prix de 27.000 francs Le 29 décembre 1870, Castor est abattu d’une balle dum-dum de 15 centimètres, tirée à 10 mètres par un chasseur particulièrement méritant. Le pachyderme s’écroule dans un barrissement déchirant. Le lendemain, c’est son infortuné camarade qui est exécuté. Au très chic Café Voisin, rue Saint-Honoré, du consommé d’éléphant s’invite dans le potage du repas de Noël. Ailleurs, c’est à la sauce Madère ou en boudin qu’il est avalé. Les témoignages de l’époque concordent : le goût était infâme. »

Tuer d’une balle dum-dum un éléphant, on comprend. Mais euthanasier deux éléphantes ? Peut-on consommer une viande euthanasiée et tuberculeuse ? Sinon, doit-on incinérer ?

1 Complément d’information en date du 2 janvier démontrant que l’affaire est bien d’Etat Un pourvoi a été déposé au Conseil d’Etat par les avocats du cirque Pinder pour demander la suspension de l’euthanasie des deux éléphantes. Ce pourvoi  n’a toutefois pas d’effet suspensif de la décision préfectorale  d’abattre les deux bêtes. Le même jour à Lyon des manifestants de l’Association des circophiles de France ont manifesté devant la préfecture. « Nous demandons la suspension de l’euthanasie et la réalisation de nouveaux tests sur les éléphantes pour savoir si elles sont vraiment infectées par la tuberculose », a déclaré mercredi matin à l’AFP le président de l’association, Antoine Gomes. Joints par téléphone, les services de communication de la préfecture n’ont pas souhaité commenter le pourvoi devant le Conseil d’Etat.

 

 

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