Deux avocats, les pilules et les médias

Durant les fêtes les affaires continuent. Nouvelle étape de celle  dite des « pilules de troisième génération ». Trois questions, désormais, sont soulevées. L’affaire prendra-t-elle vraiment corps -et à quel rythme- dans les médias ?  Jusqu’où ira l’action  des avocats directement impliqués dans les poursuites et les  indemnisations ? Pourquoi ce durable silence des agences spécialisées dans le médicament mais aussi des sociétés savantes, des prescripteurs et, plus encore peut-être, du ministère de la Santé ?   Le pôle santé publique du tribunal de grande instance  de Paris s’est saisi de ce dossier  et devra décider d’une éventuelle ouverture d’enquête préliminaire, d’une information judiciaire ou d’un classement sans suite.

 « C’est peut-être le début d’un nouveau scandale sanitaire en France ». Grave, avant même l’aube dominicale, France-Info hausse la voix, donne le ton. La veille, dans la soirée, l’Agence France Presse avait  fait parler  l’avocat. Ou  lui avait donné la parole. Un peu plus tôt encore Le Monde avait donné son « la » 1.  Nous assistons à un  nouvelle étape, un nouveau format, dans la  mise en scène d’une affaire sanitaire ; une mise en scène dont les coulisses apparaissent –autant que l’on puisse  voir – de plus en plus transparentes. Une mise en scène contagieuse aussi qui peut conduire  à des situations inédites 2.

Résumons. Le 14 décembre la France apprend qu’une jeune femme victime d’un AVC venait de porter plainte contre le directeur général de la multinationale pharmaceutique allemande Bayer et contre  le directeur général de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Dans le premier cas pour «atteinte involontaire à l’intégrité de la personne humaine»; dans le second pour ne pas avoir, en dépit du «principe de précaution»  demandé le retrait d’une pilule contraceptive du marché français. La jeune femme estimait qu’un contraceptif (commercialisé sous le nom de marque « Méliane ») était la cause directe de son AVC survenu en 2006 et du handicap (65%) qui en résultait. Accusations graves.

« Après le coupe-faim Médiator, la pilule « Méliane »? Les deux affaires n’ont a priori aucun point commun si ce n’est Me Philippe Courtois et Me Jean-Christophe Coubris. Ces deux avocats se sont spécialisés dans la défense des  intérêts des victimes de l’ancien coupe-faim des Laboratoires Servier » écrivions-nous alors sur Slate.fr le 17 décembre. Nous ajoutions que cette affaire venait relancer les questions inhérentes à l’innocuité des médicaments présents sur le marché. Et qu’elle rappelait aussi la complexité de la prise en charge médicale d’une contraception hormonale. Et enfin qu’elle mettait enfin en lumière les ambiguïtés ou les dysfonctionnements des procédures de mise sur le marché de prescription et de remboursement par la collectivité des spécialités pharmaceutiques.

Et nous poursuivions en publiant un entretien avec le Pr Bernard Hédon (CHU de Montpellier), nouveau président du Collège des gynécologues-obstétriciens français (CNGOF).  L’affaire avait fait l’objet de différentes reprises dans les médias. Elle avait aussi été traitée  dans quelques « blogs médicaux », dont Atoute.org, celui de Dominique Dupagne.

L’étrange lapsus où « pilules » deviennent « prothèses »

Deux semaines plus tard, et une nouvelle fois à la veille d’un week-end a priori favorable aux exploitations médiatiques en boucle, deuxième salve. Les plaintes sont au nombre de trente. Et si elles ne sont pas encore déposées , elles le seront bientôt. En janvier auprès du tribunal de Bobigny disent les avocats qui, travaillant au sein du même cabinet bordelais Courtois, Coubris & Associés  sont à nouveau en action.

Me Coubris a expliqué au Monde avoir été sollicité en quinze jours  par trente autres victimes. Comme dans l’affaire du Médiator (son cabinet assisterait 2 500 victimes) il entend « sensibiliser la population ». A d’autres médias il dira avoir reçu « des dizaines de lettres et de coups de fils » et que le nombre de trente « devrait encore « augmenter dans les semaines à venir ». Sur France Info Me Courtois s’exprime également comme on peut l’entendre ici.  Où l’on perçoit un étrange lapsus, l’avocat parlant des firmes pharmaceutiques comme étant « des fabricants de prothèses ». Lapsus signifiant ? Et si oui, signifiant quoi ? Est-ce la défense des utilisatrices des prothèses de la marque PIP dans laquelle le cabinet est également spécialisé ?

« Titulaire d’un DESS de Droit de la Santé, Philippe Courtois s’est spécialisé dans la défense et l’indemnisation des victimes d’accidents corporels, peut-on lire sur le site de son cabinet.La perte de son frère aîné dans un accident de la circulation explique sa grande motivation à conseiller et à assister les victimes d’accidents de la route et leur famille dans toutes leurs démarches pour obtenir la sanction des responsables et l’indemnisation des victimes. Issu d’une famille médicalePhilippe Courtois a été sensibilisé très tôt au problème des erreurs médicales et des contaminations post-transfusionnelles et a souhaité s’investir totalement dans la cause des victimes. »

Reste l’essentiel : la dénonciation de ce type de scandales sanitaires par voie de presse, cette amplification d’actions contentieuses à venir, sert-elle ou dessert-elle la santé publique ? Quelles sont ses conséquences positives et celels qui ne le sont pas ? Sans doute est-il un peu tôt pour répondre.

A la mi-décembre le Pr Dominique Maraninchi, directeur de l’ANSM avait déclaré à l’AFP que les pilules de «troisième génération» étaient encore beaucoup trop souvent prescrites «d’emblée» en France: elles correspondent toujours à environ 50% du volume total des ventes ce qui semble une proportion notablement trop élevée aux yeux des spécialistes de cette question.  Le Pr Maraninchi ne proposait toutefois alors aucune solution pour corriger cette situation. Une nouvelle fois, la puissance publique apparaissait comme démunie pour faire respecter les règles de prescriptions médicamenteuses et ce alors qu’elle est  la seule à les définir et à avoir les moyens d’agir. Comment comprendre? C’est l’un des mérites des « affaires » sanitaires que de conduire à soulever ce type de questions.

Pourquoi interdire le remboursement et laisser sur le marché sans expliquer ?

A la suite de l’émotion soulevée par la première plainte pour AVC  l’ANSM lançait, le 21 décembre, une nouvelle mise en garde sur son site vis-à-vis des pilules de troisième génération.  Une nouvelle fois il était demandé aux prescripteurs, afin de minimiser les risques de thrombose liés aux contraceptifs oraux, de privilégier les pilules de deuxième génération, de rechercher les facteurs de risque avant toute première prescription , d’informer les patientes des signes avant-coureurs de thrombose et de surveiller la tolérance de la pilule prescrite. Il se murmure que l’ANSM lancera par ailleurs en janvier une étude des ventes pour vérifier l’efficacité de ses mises en garde. Qu’en a-t-il été des précédentes ? Et que se passera-t-il si on découvre que, précisément, elles ne sont pas suivies d’effet ?

Autre source majeure d’incompréhension collective : Marisol Touraine, ministre de la Santé a annoncé mi-septembre sa décision de faire procéder au non remboursement par la Sécurité sociale des pilules de troisième génération. Cette mesure  prendra effet à compter du 30 septembre 2013. Cette décision a été prise après les conclusions rendues par la Commission de transparence de la Haute autorité de santé (HAS), qui a relevé « un risque de complications thrombo-veineuses  deux fois plus élevé que chez les femmes sous pilules de deuxième génération».  Entre 1,5 et 2 millions de femmes prendraient aujourd’hui ce type de contraceptif en France ; contraceptif qui apporte selon les professionnels des avantages certains pour certaines femmes mais dont rien en justifie une consommation à ce point massive. Là encore on demeure surpris que la puissance publique ne soit pas mieux documentée sur un tel sujet alors même qu’elle peut tout savoir des prescriptions, des délivrances et des remboursements de ces médicaments contraceptifs.

La puissance publique n’est pas seule. On doit pouvoir expliquer dans les médias de grande audience la réalité de la situation. Expliquer avec pédagogie, sans outrances ni conflit d’intérêt, les bénéfices et les risques de ces contraceptifs. Expliquer (aussi et surtout)  les véritables  raisons qui font que l’on décide de ne plus rembourser des médicaments largement prescrits et consommés tout en les laissant sur le marché. Expliquer pourquoi  le ministère de la Santé, l’ANSM,  la HAS, ainsi, pourquoi pas, que l’assurance-maladie et assurances complémentaires) semblent incapables de peser sur les prescriptions médicales et de corriger une situation dès lors que les recommandations en vigueur ne sont plus respectées.

Les énergies et les compétences sont là et la chose ne semble pas insurmontable. Cela pourrait par exemple prendre la forme de documentaires télévisés équilibrés suivis de débats contradictoires. Mais voilà : ce genre journalistique, en France, n’existe guère. L’expérience montre que les souhaits pour la nouvelle année ont une chance non négligeable de se réaliser. L’émergence d’un tel traitement médiatique de ces affaires sanitaires en est un que nous formulons volontiers pour l’année 2013: une année qui dans quelques heures pointera le bout ce son nez, et ce  en dépit des prophéties gentiment et  largement médiatisée d’un calendrier élaboré, nous dit-on, par les  Mayas.

 

1 Le quotidien révèle dans son édition datée des 30-31 décembre et 1er janvier que Me Jean-Christophe Coubris « a été sollicité » par « trente autres victimes des pilules de troisième et quatrième génération ». Toutes ces femmes  souhaitent porter plainte contre les laboratoires fabricants (Bayer, Schering, Merck, Pfizer). Ces femmes sont âgées de 17 à 48 ans. Elles ont « subi des AVC ‘’quinze d’entre elles’’, des embolies pulmonaires  ‘’trois cas’’, des thromboses veineuses et des phlébites ». Elles « en ont parfois gardé de graves séquelles : tétraplégie, hémiplégie, épilepsie, aphasie… L’une d’entre elles, Caroline, 25 ans, est décédée d’un AVC en 2006. »

« Ce décès est le sixième recensé par l’AVEP depuis 2009, souligne Le Monde. Depuis la publication dans Le Monde daté du 15 décembre d’une série d’articles sur le sujet, neuf femmes se sont manifestées auprès de l’association pour signaler des phlébites graves, embolies pulmonaires et un accident vasculaire cérébral (AVC). Nous avons, au Monde, reçu témoignage d’une embolie pulmonaire et d’un AVC. »

2 « Pilule : Sophie, 21 ans, sauvée par un article du « Monde ». » annonce … Le Monde en une. Page 14 un article intitulé « Pilule de 4e génération : ce Noël que Sophie, 21 ans, a failli ne jamais fêter ». Où il est  raconté l’histoire d’une jeune fille qui, à l’âge de 21 ans, « souhaite prendre la pilule pour la première fois et pour se débarrasser de quelques boutons disgracieux ».

Prescription de « Jasmine » (Bayer) par un généraliste. Remplacée par son générique à l’initiative d’une pharmacienne. Suit une longue série d’erreurs et d’insouciances médicales avant que, grâce à l’alerte lancée par Le Monde sur sa double page (datée du 15 décembre) consacrée à la première plainte déposée (alerte reçue par sa mère sur son I-Phone) le diagnostic d’embolie pulmonaire soit fait in extremis au service des urgences du CHU de Nantes.

« Pour Sophie et ses parents, les fêtes de Noël ont cette année un goût « particulièrement savoureux ». Le goût du bonheur qui a failli disparaître, emporté par l’acné, une pilule contraceptive de quatrième génération, un médecin bien léger et le scepticisme général » résume le quotidien.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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