Pilules : il peut y avoir quelque chose de sain au royaume du Danemark

Comment faire pour qu’en France une majorité des 2,5 millions de femmes abandonnent leur contraception actuelle sans être exposées au risque de grossesse non désirée ? C’est la question sanitaire centrale de la crise médicale et politique des pilules de troisième génération. L’exemple récent du Danemark est de ce point de vue riche d’enseignements. Les voici.  

 Le Danemark fait-il partie de la Scandinavie ? C’est la question qui nous est venue à l’esprit à l’écoute de Dominique Maraninchi. Nous étions lors de la conférence de presse du 11 janvier organisée par Marisol Touraine au ministère de la Santé ; conférence de presse consacrée à la crise sanitaire des pilules de troisième génération ; conférence de presse à laquelle nous venons de consacrer un billet sur ce blog. Danemark et Scandinavie ? Nous aurions alors parié que le Pr Marninchi  commettait une erreur géographique majeure. Placé à la droite de la ministre de la Santé, le directeur général de l’Agence nationale de la sécurité du médicament (ANSM) évoquait alors brièvement, trop brièvement, l’exemple du Danemark confronté il y a peu à la problématique qui constitue aujourd’hui en France une crise sanitaire majeure. Comment parvenir à faire en sorte que le corps médical modifie ses prescriptions de contraceptifs oraux de manière à réduire un risque (récemment établi et de nature thromboembolique) inhérent aux pilules de troisième et quatrième générations ?

Pill scare

Faute, comme toujours, de moyens suffisants d’investigation les médias ne disposaient (du moins nous semble-t-il)  jusqu’alors que de l’exemple britannique du Pill scare ; un phénomène du type de celui qui risque d’être observé en France dans les prochaines semaines et les prochains mois : l’augmentation notable du nombre des demandes d’IVG du fait d’un abandon d’une contraception. Un phénomène résultant d’une dramatisation médiatique brutale aussitôt potentialisée  par une  politique incohérente de gestion de crise. D’emblée la hantise du Pill scare avait été évoquée par les gynécologues-obstétriciens. Ainsi le Pr Bernard Hédon (CHU de Montpellier), président du Collège national des gynécologues-obstétriciens français (CNGOF) répondant à un entretien publié le 17 décembre sur le site Slate.fr.

Extrait:

« Cette médiatisation particulièrement agressive est extrêmement dangereuse, s’inquiète le Pr Hédon. Il faut ici se souvenir de 1995 quand une campagne de presse similaire a accusé les premières pilules de troisième génération. L’origine en était la publication d’une étude scientifique mettant en lumière une augmentation du risque thrombotique: ‘’On a ensuite découvert qu’il y avait un biais statistique dû au fait que ces mêmes pilules avaient été présentées comme “meilleures” que les précédentes. Toujours est-il que cette médiatisation a été suivie, en Grande-Bretagne et en France notamment d’une augmentation importante, de l’ordre de 50% des IVG dans les trois mois qui ont suivi. De nombreuses publications médicales et scientifiques ont par la suite analysé ce phénomène. Il ne me semble pas que les médias concernés s’y soient intéressés’’.»

Un mois plus tard les médias s’y intéressent et, corollaire ou pas, cette menace est désormais très sérieusement prise en compte par le ministère de la Santé. Marisol Touraine a ainsi indiqué lors de la conférence de presse du 11 janvier qu’elle accorderait la plus grande attention à cette question. «Tout sera mis en œuvre pour éviter que les inquiétudes actuelles se traduisent par une diminution de la contraception et par une augmentation du nombre de grossesses non désirées, a-t-elle ainsi souligné en conclusion de son intervention. Je serai très vigilante sur ce point et suivrai l’évolution de ces pratiques. »

 British Medical Journal

Le même jour, donc, le Pr Maraninchi évoquait les vertus de l’exemple danois. Il expliqua en substance que ce pays était parvenu, sans crise ouverte ni affolements médiatiquement induits, à réduire massivement et en quelque mois la proportion des femmes sous pilules des deux dernières générations sans abandon de la contraception. De fait l’expérience danoise apparaît comme tout particulièrement édifiante. En 2010 la proportion des femmes danoises sous pilules de troisième génération avait atteint  87%. Or une étude nationale fondée sur une cohorte danoise avait mis en lumière et confirmé l’existence d’une élévation du risque thromboembolique. Cette étude dirigée par le Pr Øjvind Lidegaard, Lidegaard fut publiée en 2009 dans les colonnes du British Medical Journal comme on peut le voir ici.   Une nouvelle étude menée par la même équipe fut publiée en 2011 toujours dans le BMJ comme on peut le voir ici. Les pilules de troisième génération constituait encore en 2011 la grande majorité des ventes de contraceptifs oraux (70%). En juin de cette année là de très fermes recommandations furent alors formulées auprès des prescripteurs : les pilules de deuxième génération devaient être prescrites en première intention.

Est-ce la fermeté des recommandations où les capacités auditives des prescripteurs danois ? Toujours est-il que  le recours aux pilules de deuxième génération a rapidement doublé entre la mi-2011 et la mi-2012 comme l’ont montré les données de surveillance du marché par les pouvoirs publics. Les recommandations furent réitérées en avril 2012. En juin 2012, les pilules représentaient 67% du marché danois (contre 31% pour celles de troisième et quatrième génération). Soit une inversion totale des tendances par rapport à 2010 (respectivement 87% et 13%). Les dernières données disponibles montrent que cette tendance se poursuit sans que l’on ait observé une augmentation du nombre des IVG. Ce phénomène n’est pas unique. On le retrouve notamment aux Pays-Bas où les pilules de dernières générations ne sont plus utilisées que par environ 10% des femmes hollandaises ayant recours à des contraceptifs oraux.

Hamlet

Ainsi donc il est possible de réduire massivement  une surexposition des utilisatrices de contraceptifs oraux de troisième et quatrième générations et ce sans effets secondaires majeurs. On observera toutefois que le Danemark avait fait ici l’économie d’une crise médiatiquement induite. Il serait fort utile, désormais, de disposer de l’état actuel (et des évolution ces dernières années) du marché des contraceptifs oraux en fonction des différentes générations de pilule dans les pays de l’Union européenne. On pourrait même s’étonner que ces états comparés des lieux ne soient pas déjà connus sinon rendu publics. De même peut-on s’étonner que, de manière rétrospective, la France (pays où les taux de contraception orale sont particulièrement élevés) n’ait pas mené d’enquête de cohorte du type de celles conduites au Danemark. Ou que les publications danoises du BMJ n’aient pas en temps et en heure mobilisé les autorités sanitaires françaises. La crise d’aujourd’hui ne serait pas.

La Scandinavie inclut-elle le Danemark ? Avons-nous bien fait de ne pas parier sur la supposée erreur géographique du Pr Maraninchi ?  « La Scandinavie comprend, au sens le plus strict, la Norvège et laSuède, qui se partagent la péninsule de Scandinavie, nous dit Wikipédia qui ne ment jamais. Au sens le plus courant, on ajoute le Danemark, qui partage avec les deux premières nations une histoire et une culture communes. La Scandinavie est en effet la terre d’origine d’une partie des peuples germaniques et des Vikings. »  Danemark et Grande Bretagne ? Peut- être est-ce l’une des  raisons pour laquelle de William Shakespeare fit dire à son Hamlet de bien méchante choses sur l’empire-royaume danois ? Mais on sait aussi qu’après le célèbre passage sur la question de l’être ou pas on entend :

Whether ’tis nobler in the mind to suffer
The slings and arrows of outrageous fortune,
Or to take arms against a sea of troubles,
And, by opposing, end them.

que l’on peut traduire par:

Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir
la fronde et les flèches de la fortune outrageante,
ou bien à s’armer contre une mer de douleurs
et à l’arrêter par une révolte ?

 Ce qui peut être compris comme un hymne à l’action. Dans tous les domaines ;  y compris dans celui parfois douloureux et à très hauts risques de la politique du médicament. Y compris, qui sait, en France.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s