La mort annoncée du journaliste d’Europe 1

Où sont les limites de la liberté de la presse ? Justifie-elle le ‘mépris’ le ‘harcèlement’, le ‘manque de respect’ ? Vastes questions soulevées par un fait divers en marge d’une curieuse affaire française d’addiction féminine à la chaîne de Ponzi. Le jugement vient d’être rendu : un mois de prison (avec sursis), 250 euros d’amende, 300 euros de dommages et intérêts.

On ne lit jamais assez la presse quotidienne régionale. Par exemple La Nouvelle République du Centre Ouest. Ainsi cet article du vendredi 25 janvier publié dans l’édition d’Indre-et-Loire de ce quotidien.  Nous sommes ici aux frontières de la santé publique, avec néanmoins présence de violence et d’addiction. En 2011, durant les vacances de Noël, la presse nationale découvrait l’existence, dans le Jardin de la France, d’une femme dont les agissements n’étaient pas sans rappeler ceux d’un certain Bernard Madoff. Une déclinaison ligérienne du scandale américain. En miniature, certes, mais avec les mêmes prises de risques qui laissent généralement les observateurs comme pantois.

La « Madoff du Chinonais » avaient  alors titré les gazettes. Petite erreur : la femme, elle aussi esclave de la trop belle  chaîne de Ponzi ,  résidait à Benais. C’est une commune proche de Bourgueil et donc assez loin de Chinon. On trouvera ici un petit résumé de l’affaire publié à l’époque dans Libération. Peu après la découverte de l’ampleur du scandale  voici que la demeure de la coupable désignée prend feu. Intérêt médiatique accru. A Benais,  François Coulon, journaliste d’Europe 1, cherche des témoignages dans la petite commune. Comment faire sans interroger les locaux.  La suite de l’histoire était racontée hier au Palais de Justice de Tours.

« Le 30 décembre le journaliste  allait pour frapper à la porte d’une maison située sur les hauteurs de la commune pour interviewer un habitant ; celui-ci arrive avec une grosse voiture. Énervé, ce dernier lui ordonne de « décoller », puis répète : « Décolle, t’es mort ! ».  Il le frappe à la tête et lui met un coup de pied dans l’arrière-train pour le faire déguerpir. Il tente même de s’emparer du magnéto du journaliste lorsqu’il s’aperçoit que celui-ci l’a enclenché 1. Les menaces ont d’ailleurs été entendues sur l’antenne, rapporte aujourd’hui le chroniqueur judiciaire de La Nouvelle République. Le fils de cet habitant arrive en voiture mais le journaliste arrive à filer. Ce dernier consulte un médecin, lequel constate des douleurs, des ecchymoses puis conclut à l’absence d’interruption temporaire de travail. » Où l’on découvre incidemment que la présence  d’ecchymoses et les plaintes d’un patient ne suffisent pas à un obtenir un certificat médical d’ITT. Du moins dans le Jardin de la France.

« Tes morts ! » ou « T’es mort ! » ?

Conscient d’avoir mal agi, l’habitant a prévenu lui-même les gendarmes. Pour Me Pascal Rouiller, l’avocat du journaliste, cet habitant fait partie des gens qui écoutent la radio, regardent la télé, mais ne supporte pas d’être interrogé : « Mon client exerce le métier de journaliste depuis trente ans. Il a couvert de nombreux évènements, des situations dangereuses comme les grèves de pêcheurs et n’a jamais connu d’incident. Il lui a fallu attendre trente ans pour avoir des menaces de mort. » Au parquet, le procureur Lacotte ne revient pas sur les faits et requiert un mois de prison avec sursis et 350 € d’amende. Où l’on découvre incidemment que le fait d’écouter la radio ou de regarder la télévision fait  de vous un citoyen qui doit « supporter d’être interrogé ».  En sus du paiement de la redevance.

Le journaliste de La Nouvelle République poursuit : « En défense, Me Jacques Siekluki veut mettre en doute non pas les pratiques « des »journalistes, mais « d’un » journaliste. Il cite plusieurs personnes, dont la maire de Benais, exaspérées par l’insistance du reporter : « La liberté de la presse n’autorise pas le mépris, le manque de respect, le harcèlement. »  Pour demander la relaxe sur les menaces de mort, l’avocat se lance dans une explication sémantique. Selon lui, son client a dit « Décolle tes morts ! », et non« Décolle, t’es mort ! ». Où l’on confirme la nécessité de bien articuler dès lors qu’un journaliste radio vous demande de répondre à ses questions. A l’inverse le journaliste, ce traducteur professionnel,  se devrait impérativement savoir décrypter ce qui lui est déclaré.

« Lié à la communauté des gens du voyage, son client ajoute « Tes morts ! » lorsqu’il veut être insultant » nous apprend fort heureusement La Nouvelle République. Il est vrai qu’à l’oral la présence, ou pas, de l’apostrophe ne permet guère de faire la part entre l’apostrophe et la menace de mort.  Jugement : un mois de prison avec sursis, le prévenu étant reconnu coupable sur l’ensemble des infractions, 250 € d’amende et 300 € de dommages et intérêts. La demande de constitution de partie civile d’Europe 1 avait été jugée irrecevable. La liberté dont jouit la presse d’enquêter et d’interroger n’est pas menacée. Même à Benais.

1 Un sonore de l’altercation (39 secondes) est disponible ici même. Attention : on y entend une définition fort peu amène de la profession de journaliste.

 

Une réflexion sur “La mort annoncée du journaliste d’Europe 1

  1. Un bel article virtuose.

    Une phrase, juste une, me froisse un peu: « l’on découvre incidemment que la présence d’ecchymoses et les plaintes d’un patient ne suffisent pas à un obtenir un certificat médical d’ITT. Du moins dans le Jardin de la France. »

    Je passe sur la condescendance envers ce médecins « de région ». Cependant, si ce médecin devait rédiger un certificat de coups et blessures (obligation déontologique), il pouvait estimer que l’ITT serait de zéro jour.

    En effet, l’incapacité TOTALE de travail (et non temporaire) est d’après la revue du praticien (p.799 Juin 2012) « la période, en jours, pendant laquelle une victime d’agression ou d’accident ne peut réaliser tout ou partie d’au moins une des activités nécessaires à sa vie quotidienne, comme se déplacer, se nourrir, se laver, s’habiller et aller aux toilettes. »

    Peut-être que mon éminent collègue ligérien en a juger ainsi?

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s