« L’urine par terre et le reste au mur, façon Lascaux … »

On peut tout montrer de nos jours, même la vieillesse. Du moins dans les films et quand elle est encore présentable. Il en va différemment des espaces clos, des établissements qui concentrent le quatrième âge et les souffrances indicibles. Les médias n’entrent pas. Sauf parfois. Comme aujourd’hui. Les âmes sensibles s’abstiendront. On y parle de compactage à l’aube des protections hygiéniques destinées à l’incinération ; de brossage de dents (pas les siennes). De mort. De la vie d’une  aide-soignante dans un Ehpad.    

Les espaces où l’on s’approche collectivement de la mort sont des espaces de solitude concentrationnaire. On ne les montre pas dans les débats devant caméras sur le droit de mourir dans la dignité et la fin de vie plus ou moins médicalisée. Même les « caméras cachées » se refusent à y entrer. Que révèleraient-elles ? Que nous sommes tous, sinon coupables, du moins concernés ? Que l’augmentation constante de l’espérance de vie humaine n’est pas stricto sensu une bonne chose ? Et que pour réduire ici la souffrance collective l’argent de la collectivité est sinon suffisant du moins nécessaire ? Qu’il y a une légère hypocrisie à débattre dans les éthers de la fin de vie sans jamais parler économie ?

Comment prendre en compte tout cela face à la crise économique qui s’éternise, le chômage qui gagne, les jeunes qui piétinent et l’inefficacité de la médecine de ceux qui ne sont déjà plus des seniors ? Le journalisme peut ici retrouver sa raison d’être. Mieux ce « journalisme écrit » dont on ne cesse de dire qu’il meurt quand il s’agit de celui imprimé sur papier journal. Et ce journalisme croise alors, au mieux avec cette entité multiforme et dévorante qu’est la santé publique. Est-ce exagéré que dire qu’il trouve là pleinement sa raison d’être ? La page 3 de l’édition d’Indre-et-Loire de La Nouvelle République du Centre-Ouest  est de ce point de vue exemplaire. Les propos ont été recueillis par Agnès Aurousseau à l’Etablissement hospitalier pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) de La Vasselière situé sur la commune de Monts (Indre-et-Loire). L’établissement a été en grève. Les langues se délient. Voici l’article (les gras sont d’origine) :

Le quotidien à l’Ehpad de La Vasselière, à Monts, est de plus en plus pénible pour les aides-soignantes. Après la grève, il y a 15 jours, témoignages concrets.

C’est vrai qu’avant, on n’entendait jamais parler de La Vasselière. Mais l’agrandissement de l’été dernier — de 83 à 118 résidents, avec deux unités Alzheimer — n’a pas été compensé par une hausse suffisante du personnel. Les aides-soignantes commencent à craquer. Après deux jours de grève mi-janvier, deux d’entre elles ont décidé de nous raconter (*).

> 7 h. Après avoir regardé les transmissions du personnel de nuit, Catherine Méric arrive avec ses collègues dans les étages. Elle a des années d’expérience et travaille à La Vasselière depuis dix ans, comme aide-soignante de jour. Elle gagne environ 1.300 € par mois. « Le petit-déjeuner est apporté par les agents hôteliers. Nous, nous nous chargeons de laver les résidents, qui ont droit à une douche minimum par semaine, à tour de rôle. On fait chaque lit en grand une fois par semaine. La toilette quotidienne, c’est mettre les bas à varices, la toilette au lit — intime ou entière si les personnes ne peuvent pas bouger — ou au lavabo. On n’a plus le temps de leur couper les ongles, de leur brosser les dents ou les appareils dentaires. » Il y a trente-quatre résidents par étage.
> 9 h. Entre-temps, les sonnettes commencent à s’affoler. « Nous avons du matériel pour lever les personnes, mais pas assez, on doit le faire circuler entre les personnes et entre les ailes, très longues, de l’étage. C’est difficile de demander à un octogénaire de faire vite ; il est compliqué de respecter leurs habitudes. » Certains déjeunent dans leurs chambres, d’autres sont emmenés, très souvent en fauteuil roulant, à la salle commune, au rez-de-chaussée. « Il y a embouteillage devant les ascenseurs. Tous ne sont pas patients ! » Et tout retard pris le matin décale d’autant la journée. Le personnel a droit à une pause de dix minutes, en décalé.
> 12 h. Normalement, la toilette est terminée. « Si tout va bien ! Car certaines personnes sont agressives ou corpulentes, et il faut attendre un collègue. » Il y a aussi l’admission des nouveaux résidents et la formation des nouveaux collègues. Le turn over est une réalité désormais dans l’établissement. C’est l’heure du repas ; il faut à nouveau descendre dans la salle collective, ou dans une plus petite salle pour les personnes les plus faibles. Le personnel a droit à vingt minutes pour son propre déjeuner. Il faut ensuite faire remonter tout le monde dans les chambres.
> 14 h 20. Fin du service pour Catherine, qui doit avoir rempli ses fiches de transmission pour les collègues de l’après-midi. Souvent, elle déborde de son horaire. Un décès peut également survenir. La moyenne d’âge est de 88 ans (hors unités Alzheimer).
> 15 h. Le ballet des sonnettes repart. Il faut à nouveau changer ceux qui se sont salis; distribuer des médicaments, mettre les personnes à la sieste, préparer le goûter. Les promenades au jardin ne sont plus possibles, faute de bras. Des activités sont proposées par une animatrice, récemment embauchée à plein temps. Une nouvelle tournée de mise aux toilettes s’instaure. Le personnel de l’après-midi peut disposer d’une demi-heure de pause. Le mardi et le jeudi, il faut procéder au ravitaillement en protections. Le vendredi, c’est recharge de sacs-poubelle et de produits désinfectants.
> 18 h. Début du repas dans la petite salle à manger. A 18 h 30, c’est le dîner du soir dans la salle collective.
> 19 h. Début du coucher. Il faut changer les protections et déshabiller les résidents.« C’est aussi le moment où monte l’angoisse, dès qu’il fait nuit. Les résidents ne s’imaginent pas comment cela se passe en institution. » Quatre-vingts résidents, c’était une taille maximale, selon le personnel. Au-delà, le travail ne peut plus être fait correctement. « C’est pour cela que nous demandons cinq postes et demi en plus ! », insistent les grévistes de mi-janvier.
> 21 h. Marie-Pierre Jouret prend son service. De nuit depuis cet été, elle est dans l’Ehpad depuis six ans. Sa collègue est arrivée plus tôt et a commencé la distribution de médicaments. « Il faut continuer le couchage, si les filles de jour n’ont pas eu le temps de le faire ; c’est souvent le cas. Les sonnettes sont à fond… Il y a aussi des cris, des hurlements. »
> 22 h 50. Tout le monde est couché au troisième étage. Il faut aller au deuxième pour les médicaments et les changes. Toutes les chambres sont vues.
> 23 h 30. Arrivée dans l’unité Alzheimer de dix-neuf résidents. « C’est la surprise, ou pas. Ils peuvent être tous très calmes, couchés ou non. On peut trouver de l’urine par terre et le reste au mur, façon Lascaux… Il y a souvent besoin de ménage. On s’occupe aussi, deux fois par semaine, de réapprovisionner en linge. » Interrupteur arraché, avec fil à nu, ou vieillard ayant mangé son savon sont des situations constatées. Pause dîner pour le personnel. Les sonnettes résonnent aussi de nuit.
> 2 h. Nouveau tour de change, pour lequel on réveille tous les résidents. Surveillance de la température et des perfusions. Mise au bassin ou aux WC, si nécessaire. Il peut y avoir nécessité d’appeler le Samu ; il n’y a pas d’astreinte d’infirmière en semaine. Cela prend aussi du temps, pour préparer le malade et le descendre.
> 3 h 45. Fin du premier tour de change des protections. Il faut faire le ménage dans la petite salle à manger, l’infirmerie et vider les poubelles de l’infirmerie.
> 4 h 30. Nouveau tour pour changer les protections des résidents qui en ont besoin. On visite à nouveau chaque chambre. Le ménage est fait, si nécessaire, dans les deux unités Alzheimer.
> 5 h – 5 h 30. Il faut descendre au sous-sol pour compacter les protections (c’est également fait par les collègues de jour), ensuite incinérées par une entreprise. Ces opérations demandent beaucoup de manutention.
> 6 h. Fin du service de Marie-Pierre, après la rédaction des transmissions aux collègues de jour. « Au quotidien, le personnel vit dans la culpabilité. »

(*) Ces horaires sont fondés sur des services type, « quand tout se passe bien ».

 

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