Il suffit d’un verre (pour le sperme) et d’une paille (pour le faire)

Faut-il  toujours lire le prolixe Jacques Testart ? Biologiste de la reproduction, ce « pionnier » de « l’assistance médicale à la procréation » est  une personnalité atypique. Il aime et sait provoquer, ce qui n’est pas si fréquent dans ce milieu. Depuis un quart de siècle il mène quelques combats qui lui sont chers. Mais il le fait souvent en boucle, de manière un peu répétitive;  sans   faire l’économie, parfois, de quelques contradictions.

 Il en va différemment avec sa tribune publiée aujourd’hui dans Le Monde. Elle apporte quelques lumières dans la confusion grandissante et peu réjouissante à laquelle donne lieu l’examen par l’Assemblée nationale du projet de loi sur le « mariage pour tous ».

AMP ou PMA ? L’affaire est plus importante que pourrait le laisser penser l’inversion des trois majuscules. « En 1994, lors de la réflexion pour élaborer les premières lois de bioéthique, le législateur avait choisi de substituer le terme AMP (assistance médicale à la procréation) à PMA (procréation médicalement assistée), utilisé jusque-là, se souvient Jacques Testart.  Son argument était que la procréation ne constitue pas le sujet médical, la médecine ne pouvant qu’aider à réaliser cette fonction. Jamais autant qu’aujourd’hui politiques et médias n’ont adopté PMA plutôt qu’AMP, comme si on avançait dans une ère où s’affirme la fabrication technique de l’enfant. »

Est-ce avancer dans une nouvelle ère que de voir ainsi embouchées, quinze années plus tard, les trompettes de la PMA de préférence à l’usage qui était fait de l’AMP ? D’autres pourraient aussi, sans hésitation, parler de régression. Là où l’on peut rejoindre sans difficultés Jacques Testart c’est dans ce qui se joue aujourd’hui en France : les nouvelles demandes de procréation adressées à la biomédecine émanant de personnes généralement potentiellement fertiles.

Monopole des blouses blanches

« Tout a commencé dans les années 1970, quand la congélation du sperme a permis le développement de l’insémination artificielle avec donneur (IAD), les gamètes masculins pouvant alors voyager dans l’espace et dans le temps, une condition nécessaire à des prescriptions éthiques (anonymisation) et sanitaires (sélection et attribution des donneurs) » souligne Jacques Testart dans Le Monde. La France fêtera-t-elle cette année le quarantième anniversaire des Cecos créés par le Pr Georges David ? On sait ce qui suivit via la Fédération des Cecos : l’IAD devint  une pratique thérapeutique de professionnels spécialisés, « créant les banques de sperme, décidant des principes éthiques, gérant cette activité dans toutes ses dimensions, psychologiques, économiques, biologiques ».

Celui que l’on continue parfois à présenter comme le « père » du premier enfant né après conception in vivo ajoute que les partenaires de l’IAD (donneurs et couples receveurs) « se trouvaient dûment canalisés, analysés, évalués, appariés, archivés, remboursés ». « Nul ne protesta contre cette prise de pouvoir parce qu’il est plus confortable et rassurant d’être pris en charge par des spécialistes qualifiés que de trouver soi-même une solution ». Ce qui n’est sans doute ni faux ni en soi condamnable. Mais Jacques Testart (qui nourrit de nombreux griefs à l’endroit des docteurs en médecine) va plus loin : « et surtout parce que le nouveau monopole des blouses blanches sur la procréation masquait une évidence : nul besoin du corps médical pour déposer du sperme dans un vagin ! ». En blouse blanche ou pas, un biologiste de la reproduction aurait-il pu ?

Le nouveau droit réclamé (non pas à la PMA mais à l’IAD) par les couples composés de deux femmes vient réveiller cette vérité étrangement oubliée. Un sujet aujourd’hui très rarement évoqué et que nous avons pour notre part abordé sur Slate.fr et dans La Revue du Praticien Médecine Générale (N°894-janvier 2013).

Asepsie sexuelle exigée

Jacques Testart : « Depuis toujours, des couples infertiles ont recouru à l’insémination naturelle par un donneur ou un proche mais, si l’asepsie sexuelle est exigée, elle est à la portée de tous. Un réceptacle (un verre) pour  recueillir le sperme, puis une paille ou un cathéter pour l’administrer  si possible avec  l’aide  d’un spéculum, voilà à quoi peut se résumer la « technologie » ». On ajoutera que le franchissement du col n’est pas indispensable pas plus que le spéculum. On ajoutera aussi qu’aucun médecin concerné ne soutient qu’il réalise  ici une prouesse technologique.

Pourquoi dès lors faire appel au « pouvoir médical » ? Pour ne pas prendre les responsabilités qui s’imposent quant au choix du donneur, proche ou anonyme. Pour bénéficier aussi des garanties médicales (infectieuses et génétiques) et d’un profil phénotypique.

« Quand le débat actuel semble placer la GPA (gestation pour autrui) hors de la PMA, il oublie que la GPA implique l’IAD pratiquée sur la future mère porteuse, ajoute Jacques Testart. Dans les deux revendications (l’IAD pour les homosexuelles et la GPA pour les homosexuels) le geste technique est le même et peut se  de l’assistance médicale. » Ce qui là encore est pratiquement inaudible dans le concert médiatique actuel.

Le rêve des pèlerins

Jacques Testart peut aujourd’hui se prévaloir d’une forme de cohérence : s’agissant de couples hétérosexuels, il n’avait jamais approuvé la médicalisation de l’IAD et il est aujourd’hui  fermement opposé à la GPA, se rangeant dans cette fraction de la gauche souvent éloignée des extrêmes qui voit là une forme moderne d’esclavage. Mais comme souvent avec lui les choses sont toujours un peu plus complexes. Et le co-père d’Amandine, 31 ans,  rêve éveillé  à une situation politico-sociale différente (encore largement utopique reconnaît-il) où la convivialité prendrait une place réelle, le geste solidaire d’un ami pour aider un couple de femmes en offrant sa semence, ou même celui d’une sœur ou d’une amie pour prêter son utérus à un couple d’hommes ne le « choquant pas ».

Pour l’heure une chose est certaine : à écouter la qualité des débats en cours à l’Assemblée nationale point n’est besoin d’être devin pour savoir qu’il est encore loin, le paradis de l’Utopie. Mais il est vrai que les utopistes situent généralement leurs écrits dans des lieux imaginaires. Souvent  pour éviter la censure politique ou religieuse. C’est un pays lointain et mythique. C’est une  île inconnue par exemple ou encore une montagne. Généralement  inaccessible, mais qui a le mérite de faire rêver les pèlerins. Et les lecteurs.

 

 

 

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