L’Ordre et l’avortement : la question de l’oubli et celle de l’hypocrisie

Février 1973 le Pr Jean-Louis Lortat-Jacob, président du Conseil de l’Ordre dénonce ouvertement les médecins partisans du droit des femmes à avorter. Février 2013 le Dr Michel Legmann, successeur du Pr Lortat-Jacob demande  sur France Culture que la France ne pèche  pas « par hypocrisie » (comme elle l’avait fait avec la loi Veil)  dans le domaine des pratiques procréatrices interdites en France. C’était il y a quarante ans. Quarante ans déjà. Quarante ans seulement.  

Où va l’Ordre des médecins ? Il y a quarante ans, en février 1973 le président du Conseil de l’Ordre des médecins était le Pr Jean-Louis Lortat-Jacob. Il manifestait haut et fort son opposition à la dépénalisation de la pratique de l’interruption volontaire de grossesse. L’affaire était parfaitement résumée alors dans les colonnes de L’Express. Cet hebdomadaire avait été fondé en 1953 par Jean-Jacques Servan-Schreiber, comme supplément politique du journal libéral Les Échos.

Le titre a donc vingt ans d’âge quand il publie, le 12 février 1973, un article  signé Paul Echevin et J.-V. Manevy. Il est intitulé « Les hors-la-loi de l’avortement et on pourra le lire ici. Il dit aujourd’hui (en quelques dizaines de lignes de manière explicite) le ton que pouvait alors avoir (et corollaire le rôle que pouvait jouer), la presse d’information générale. Et notamment, outre L’Express un journal qui s’appela à ses débuts France Observateur , un quotidien qui se nomme, toujours, Le Monde ; et qui a, hier, nommé pour la première fois de son histoire une femme à sa tête. Natalie Nougayrède .

Ahurissants propos

L’Express, il y a 40 ans :

« Six cents médecins en tête, les partisans de la libération sont passés de la clandestinité la rébellion ouverte. La majorité, encore, préfère la politique de l’autruche, annonce l’hebdomadaire.  Nous sommes tous des hors-la-loi.  » En huit jours, des centaines de personnes – avorteurs, avortées ou complices – se sont ainsi exposées aux rigueurs du Code. Du même coup, elles ont fait voler en éclats la loi de 1920 qui interdit, en France, toute interruption de grossesse autre que celle qui est destinée à sauver la vie de la mère. Une fois de plus, avec cette admirable persévérance dans l’absence d’imagination, les dirigeants français ont engendré la crise. La peur des réformes engendre l’infraction et encourage la rébellion ouverte. De grâce, déclare M. Georges Pompidou au cours de sa conférence de presse du 9 janvier, ne mêlons pas ce problème de l’avortement à nos querelles électorales. Lundi dernier, M Jean Foyer, ministre de la Santé publique, renchérit:  » Il est déplorable, dit-il, qu’une opération politique soit déclenchée en période électorale sur un problème aussi grave. « 

Ahurissants propos! Les Français vont décider de leur avenir pour les cinq prochaines années, et il faudrait se taire sur un des plus graves problèmes du monde moderne! Si le pouvoir désirait sincèrement que la -querelle de l’avortement n’ajoute pas à ses difficultés – assez sérieuses sans cela, il est vrai – que n’a-t-il, lorsqu’il le pouvait, saisi le Parlement! Or, il y a deux ans et demi, le Dr Claude Peyret, député U.d.r. de la Vienne, déposait sur le bureau de l’Assemblée un timide projet de révision de la loi de 1920. Il n’a jamais été examiné.

L’escalade

Pendant tout ce temps, les avortements clandestins continuaient : 2 000 par jour, selon des estimations sérieuses. La situation était explosive: elle a explosé. Jeudi après-midi, dans l’amphithéâtre de l’hôpital Lariboisière, à Paris, des médecins du GIS (Groupe information santé) ont expliqué pendant deux heures, aux habitants du quartier alertés par tracts, la méthode d’avortement par aspiration, mise au point par -l’Américain Harvey Karman. Une canule souple de 6 8 mm de diamètre, garnie de caoutchouc mousse, est introduite dans l’utérus. Une grosse seringue aspire alors l’?uf fécondé. Une petite douleur: c’est fini. Les partisans de l’avortement libre sont donc passés de la clandestinité à la rébellion ouverte. Et c’est l’escalade. En quelques jours. L’autre samedi, Le Monde jette sur la place publique un manifeste signé de 330 médecins. Ils déclarent  » pratiquer des avortements ou aider – selon leurs moyens, à ce qu’ils soient réalisés en dehors de tout trafic financier ».

Lundi dernier, Le Nouvel Observateur  donne les noms des praticiens. Le lendemain, la liste s’allonge. Et rassemble aujourd’hui plus de 400 noms. En dépit d’une dénonciation publique du Pr Jean-Louis Lortat-Jacob,   président du Conseil de l’Ordre des médecins, qui désigne les signataires du manifeste comme une « association de malfaiteurs », la police est dans l’impossibilité d’inquiéter un seul d’entre eux. Elle devrait les poursuivre tous. Mauvais, en période électorale.

A visage découvert

 Assurés d’être protégés par le grand nombre de ceux qu’ils représentent, six d’entre eux apparaissent, mardi, visage découvert, devant les journalistes, les photographes et les caméras de la télévision. Un seul accepte de livrer son nom, le professeur agrégé Bruno Azan. Il est 20 heures, au moment de la plus forte écoute, sur la 2e chaîne. « Ce que nous voulons, dit-il, c’est la fin de l’avortement clandestin, l’abrogation de la loi de 1920, la liberté totale de l’avortement, son remboursement par la Sécurité sociale. « 

Le lendemain, mercredi, nouvelle « provocation » . Ils sont deux cents, cette fois, membres de l’Association nationale pour l’étude de l’avortement (Anea). Parmi eux, beaucoup de sommités, couvertes de titres et de distinctions. Le Dr Raoul Palmer, les Prs Paul Milliez, Alexandre Minkowski, Pierre Simon. Ils déclarent: «  Nous avons fait des avortements. » Et réclament, eux aussi, l’abrogation de la loi de 1920. Sans souhaiter, cependant, la liberté totale d’avorter. Ils travaillent en collaboration étroite avec un groupe de théologiens catholiques qui s’est exprimé en janvier dans la revue des jésuites Etudes.

Devant cent journalistes, ils accusent l’Ordre des médecins d’être le responsable du sabotage des textes sur la contraception et du maintien de la « loi scélérate ». Le Dr Palmer attaque: « La véritable association de malfaiteurs, dit-il, c’est le Conseil de l’Ordre. » Le Pr Simon réclame même la démission immédiate de son président, le Pr Lortat-Jacob, « désavoué par l’ensemble des médecins ». En effet, cette année, bon nombre de praticiens « oublient » de payer leurs 300 francs de cotisation à l’Ordre. Comme si une consigne avait déjà circulé.

En toute sécurité

 Jeudi matin, nouvelle action illégale. Le GIS publie à 5 000 exemplaires un petit livre orange et bleu:  » Oui, nous avortons È. Pendant ce, temps, sont recueillies dans les rues de Paris, sur les marchés de banlieue, autour des lycées, dans les universités, des milliers de signatures destinées à soutenir l’action des médecins qui veulent, avant tout, faire sortir l’avortement de la clandestinité. L’enquête qu’a menée L’Express l’a confirmé: l’interruption de grossesse se pratique désormais en toute sécurité dans les services gynécologiques de nombreux hôpitaux. Dans plusieurs quartiers de Paris et en banlieue, les médecins, assistés de paramédicaux, animent de véritables « centres d’interruption de la grossesse ». Las, des centaines de femmes sont avortées. Ou, selon leur état, dirigées vers les services gynécologiques libérés de la loi. Ou, encore, vers les pays libéraux la Grande-Bretagne, les Pays-Bas où le coût d’un avortement est peu élevé. Jamais vers les cliniques de luxe, qui, depuis longtemps, tournent la loi pour libérer des privilégiées de la fortune.

L’objectif des médecins de l’illégalité est en effet, avant tout, d’aider les femmes de condition modeste.  » Notre action n’aboutira pas à la suppression totale des avortements clandestins, affirme le Dr Palmer, président de l’Anea, mais je suis persuadé qu’elle permettra d’éviter la moitié de ces avortements dans les milieux les plus pauvres. « 

Les  » 600  » ont rompu le silence parce qu’ils savaient l’opinion réceptive. La campagne électorale, crée une caisse de résonance exceptionnelle.  » Demandez aux députés sortants, conseillent les rebelles aux électeurs, pourquoi ils ont saboté la loi sur la contraception, pourquoi ils n’ont pris que des semblants de mesures sur l’éducation sexuelle, pourquoi ils n’ont rien fait pour faire cesser les avortements clandestins…  » Depuis près de deux ans, le manteau de Tartufe n’a cessé de se déchirer. Depuis que, le 5 avril 1971, 343 femmes mobilisées par le M.I.F. déclarent publiquement s’être fait avorter. Ce dont elles s’accusent remonte à plus de trois ans. Elles sont donc protégées par la prescription. Dix-huit mois plus tard, c’est devant un tribunal que deux d’entre elles déclarent: « J’ai avorté il y a deux ans » (Delphine Seyrig) ; « Et moi, il y a dix-huit mois » (Françoise Fabian).

(…) En France, les partisans de l’abrogation de la loi de 1920 ne sont pas tous d’accord pour que la liberté d’avorter soit totale. Les deux cents insurgés de l’Anea admettent l’avortement dans cinq cas précis – menace grave pour la santé de la femme, risque de malformation grave pour le fœtus, maladie mentale grave de la mère, mineures de 15 ans-, indications sociales d’une gravité indiscutable. Une commission de spécialistes donnerait son avis sur chaque cas. »

Pas de palabres

 Le groupe des « 400 «  – membres du GIS, pour la plupart – s’insurge, lui, contre toute à de non idée de commission, assimilée à de nouveaux tribunaux, perpétuant la culpabilité de la femme face à l’avortement. « Il n’y a pas besoin de palabres, disent-ils, lorsqu’une femme est fermement décidée à interrompre sa grossesse. Le rôle du médecin n’est pas de s’ériger en juge. Et la procédure retardera le moment de l’intervention. (…) Cette situation ne paraît pas effrayer le Pr Jean Bernard, le célèbre hématologue, qui a consacré sa vie à soigner les enfants atteints de leucémie. Partisan de l’abrogation de la loi de 1920, il déclare à L’Express : « C’est aux médecins, en conscience, comme ils le font toute leur vie, de décider s’ils doivent ou non recommander un avortement. Je souhaiterais beaucoup, ajoute-t-il, qu’après l’abrogation de la loi, il y ait une période d’observation et d’étude de quelques années, au terme de laquelle on pourrait faire le point et tirer des enseignements. » Même les plus radicaux des hors-la-loi sont d’accord pour affirmer que l’avortement ne doit pas devenir l’instrument de la régulation des naissances. »

Où va l’Ordre des médecins ? Le professeur Jean-Louis Lortat-Jacob était né le 30 août 1908. Il est mort le 1er juillet 1992. « Membre de l’Académie de médecine, président du conseil de l’ordre des médecins d’avril 1970 à juin 1981, on retiendra de lui l’image d’un homme intransigeant, controversé, opposant farouche à l’avortement volontaire » écrivit alors Le Monde.

Quarante ans plus tard  le « national » est présidé par Dr Michel Legmann. Le président  était aujourd’hui l’invité de l’émission de Dominique Souchier sur France Culture. Emission au titre démoniaque : « Une fois pour toutes ». Emission que l’on peut réécouter ici. Déserts médicaux conduisant à l’incitation et/ou à la contrainte ; Ephad désormais considérés comme des espaces de possibles privations des libertés ; fin de vie et débat avec l’Académie comme on vient de le voir ; indignations médicales après les accusations du Pr Even sur les statines  etc.  Et puis les menaces de la Direction générale de la santé vis-à-vis des médecins qui pourraient être impliqué dans des circuits conduisant des (milliers de ?) femmes françaises pour bénéficier de pratiques de procréation médicalement assistée prohibées en France.

Il s’agit ici pour l’essentiel d’IAD pratiquées au bénéfice de femmes homosexuelles, mais aussi de femmes ne pouvant bénéficier d’un don d’ovocytes du fait de la pénurie qui prévaut en France. Les médecins avaient été menacés (5 ans de prison, 75 000 euros d’amende) comme l’Ordre l’indique sur son site en reproduisant la lettre du Directeur général de la santé. Dans le sillage du Parisien la presse d’information générale  avait aussi fait écho début février à ces menaces.  Et l’institution ordinale avait  pris position sur cette question comme on peut le voir sur son site.

L’Ordre soulignait alors « sa confiance en ces praticiens dans leur exercice quotidien sur ce sujet si difficile et si sensible qu’est le mal-être, la pathologie du couple et le devenir de l’enfant ». Il s’indignait « de la pratique de l’amalgame notamment médiatique de l’ensemble de la profession avec l’exercice délictueux de quelques-uns dans un réseau commercial, voire financier de marchandisation du corps humain, au mépris des règles déontologiques » et assurait « que de tels faits, s’ils s’avèrent réels et prouvés, ne manqueraient pas d’être soumis aux instances disciplinaires pour peu que les autorités l’en informent, cas par cas.

Ne pas être en retard d’un train comme avec la loi Veil

Aujourd’hui le président du « national » critique vertement son confrère directeur général de la santé. Et il confirme. Oui les médecins doivent donner aux femmes et aux couples concernés les adresses à l’étranger. C’est un « devoir d’humanité de s’occuper de ces couples là ». Rappelons aussi qu’il s’agit pour l’essentiel de cliniques privées spécialisées à but lucratif qui rémunèrent leurs donneuses d’ovocytes. Non ces médecins ne doivent pas céder aux tentations de ces mêmes cliniques qui proposent de les rémunérer pour cette aide. Un sujet d’autant plus d’actualité que ces cliniques (le plus souvent espagnoles) souffrent de la crise économique et cherchent à recruter coûte que coûte.

Le Dr Legmann dit être d’accord avec les propos –tenus sur France Info – de son confrère François Olivennes, gynécologue-obstétricien exerçant dans le secteur privé. Il réclame la possibilité légale, en France, pour les femmes homosexuelles d’avoir recours à l’1AD et de ne plus aller gare du Nord à Paris pour en bénéficier une heure trente plus tard à Bruxelles. « Nous ne devons pas nous retrouver dans la même hypocrisie que celle qui a entouré le contexte de la loi Veil sur l’IVG, tonne-t-il. Or nous en sommes-là ! Nous ne devons pas être en retard d’un train comme nous l’avons été avec l’IVG. »

Sans doute pris par le temps Dominique Souchier n’a pas ici relancé le successeur du Pr Lortat-Jacob sur le sujet. L’émission avait pour titre « Une fois pour toutes ».

 

 

 

 

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