Baclofène et cigarette électronique: l’impuissance publique

Pourquoi ne progresse-t-on pas collectivement  dans la lutte contre les deux fléaux majeurs de santé publique que sont l’alcoolisme et le tabagisme ? Rapide regard sur les trente-trois années qui viennent de s’écouler.

Il y a trente-trois ans le Pr Jean Bernard remettait à Valéry Giscard d’Estaing  un rapport collectif 1 visant à mieux lutter contre le fléau de l’alcoolisme. On ne compte plus, depuis, la somme des documents, recommandations et propositions de loi faites sur le même thème au gouvernement et au Parlement. Il en va de même pour cet autre fléau majeur qu’est le tabagisme. S’il a pris de nouvelles formes (le binge drinking notamment) l’alcoolisme demeure. Et les hommes continuent, en France, à s’intoxiquer massivement avec les produits dérivés du tabac, rejoints par une proportion croissante de femmes et de (très) jeunes filles.

Que s’est-il passé depuis un tiers de siècle sur ces deux fronts ? Beaucoup et peu à la fois. Le regard sur le tabac a changé. Personne ne conteste plus la servitude pathologique massive que constitue l’assuétude au tabac. Et une large proportion de l’opinion a accepté l’idée que toutes les boissons alcooliques exposaient à un risque de dépendance, les vins et les bières comme les alcools « forts ». L’ « alcoolique » a disparu, remplacé par la personne « malade de l’alcool », une évolution sémantique qui n’a rien de superficiel. Plus généralement le « rapport Roques » (1998) 2 a, en France, consacré l’évolution du regard collectif sur la classification des substances psychotropes ; que ces dernières soient licites ou pas. C’était déjà là un écho lointain au célèbre sketch de Coluche (1975) sur les vertus comparées du haschich et de l’alcoolo-tabagisme.

Jérôme Cahuzac, Claude Evin, Michel Charasse

Sur les deux fronts de l’alcoolisme et du tabagisme l’évènement majeur de ces trois dernières décennies aura été le dispositif législatif dit « Loi Evin ». Promulgué en 1991 avant d’être complété, amendé et parfois dénaturé il aura, au final, marqué une étape importante dans l’action publique contre ces deux fléaux contemporains. Une étape caractérisée notamment par la mise en œuvre parfaitement réussie de la lutte contre le tabagisme passif dans les espaces publics. Cette loi n’avait une ampleur certaine que parce qu’elle était sous-tendue par une réelle volonté politique. Aujourd’hui ministre du budget, Jérôme Cahuzac se souvient-il de l’époque –il y a plus de vingt ans – où membre du cabinet du rocardien Claude Evin il ferrailla avec succès contre Michel Charasse alors aux finances à propos des cigarettes « Chevignon » de la Seita ? Que ferait aujourd’hui le Dr Cahuzac s’il était confronté à un problème similaire ?

On peinerait à chercher, depuis cette date, une logique affirmée de santé publique dans ces deux domaines. On peinerait surtout à chercher quels sont les objectifs précis de l’action politique  en termes de volumes de consommation et de réduction de la  mortalité prématurée. Tout se passe comme si la politique courageuse de réduction des risques entamée dès la fin des années 1980 dans le champ des drogues illicites ne pouvait être déclinée ailleurs ; notamment vis-à-vis du des drogues licites lourdement fiscalisées dans lesquelles on peut inclure les jeux de hasard et d’argent.

 Un demi-million de fumeurs électroniques

Deux dossiers témoignent aujourd’hui du relatif désintérêt de la puissance publique : celui du baclofène et celui de la cigarette électronique En matière de prise en charge médicamenteuse de l’alcoolisme on observe une peu banale valse-hésitation de l’Agence nationale de la sécurité du médicament (Ansm). Les autorités sanitaires ont laissé depuis quelques années en toute connaissance de cause un nombre croissant de prescripteurs ne pas respecter les indications officielles de ce médicament. Elles les ont ensuite mis en garde contre les risques qu’ils encouraient mais sans jamais prendre d’initiatives pour tenter d’établir ce qu’il en était de l’efficacité et de l’innocuité de cette molécule. On ne sait donc toujours rien de cette substance dans la nouvelle indication qui était proposée sur la foi d’une unique auto-expérience largement médiatisée auprès du grand public.

Le parallèle peut être fait avec la cigarette électronique aujourd’hui utilisée (à leur frais) par un demi-million de personnes souffrant d’une dépendance au tabac. Ce phénomène se développe sans que la puissance publique cherche à établir si cette méthode permet de rompre avec une consommation hautement toxique et si ce procédé est ou non sans danger. Quant aux médecins ils sont, de facto, exclus du système incapables de donner une information pertinente à leurs patients concernés par le tabac. On n’ose imaginer que ces désintérêts chroniques tiennent au fait que les produits alcooliques et tabagiques sont lourdement taxés par la puissance publique.

1 Intitulé « L’alcoolisme, rapport au président de la République » ce rapport a été édité par La Documentation française (ISBN : 2110005645) qui n’en conserve plus aujourd’hui la trace comme on nous l’a confirmé auprès de la bibliothèque de cette institution.

2 Du nom du Pr Bernard Roques, qui avait remis en 1998 un rapport sur la dangerosité des drogues à Bernard Kouchner alors secrétaire d’État à la Santé.

 3 http://referentiel.nouvelobs.com/archives_pdf/OBS1373_19910228/OBS1373_19910228_044.pdf

 

 

 

 

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