Les morts de l’alcool ont été 20 255 (en 2006) et 49 000 (en 2009). Un mystère français.

La radio peut aussi être un formidable outil thérapeutique. France Inter vient une nouvelle fois de le montrer. En abordant publiquement une question qui fait peur et fâche : la fin annoncée du mythe centenaire de l’abstinence alcoolique sans laquelle il n’est point de salut pour les alcooliques.

Mais la radio peut aussi entrer en résonance avec les polémiques. Un exemple d’actualité qui témoigne une nouvelle fois du peu d’appétit de la puissance publique pour de tels sujets.  

Comme les grandes équipes les bonnes émissions ne meurent jamais. Ou alors très lentement. « Le téléphone sonne » de France Inter fête cette année son trente-cinquième anniversaire 1. Lundi 18 mars deux spécialistes sont invités,  les  Prs Michel Reynaud (chef du service addictologie à l’hôpital Paul-Brousse de Villejuif) et Philippe Jaury, médecin généraliste et addictologue à l’Université Paris-Descartes.

On (ré)écoutera ici même, si on le souhaite, cette émission radiophonique. Elle fournit la démonstration que l’on peut, au-delà des poncifs,  aborder à une heure de grande écoute un grand sujet de santé publique : comme l’émergence d’un nouveau concept (paradigme est plus apprécié chez les intellectuels) : le possible retour à une consommation raisonnée de boissons alcooliques chez des personnes devenues malades de l’alcool. Des alcooliques pour lesquels le salut ne passait jusqu’ici que par l’abstinence totale, absolue, définitive et radicale. Tous les alcoologues (et plus encore les malades alcooliques) vous diront que c’est là, sinon un nouveau paradigme, du moins un évènement considérable. Une nouvelle donne assez complexe comme l’expliquait il y a trois ans déjà, sur Slate.fr, le Dr Philippe Batel (hôpital Beaujon, Clichy).

Cette nouvelle approche est sous-tendue de diverses manières par deux spécialités pharmaceutiques aux propriétés radicalement différentes : le baclofène et le nalméfène. Le premier est bien connu du grand public, des médecins et des malades. Le second ne tardera guère à l’être. Une guerre ouverte semble opposer les deux camps Les prescriptions et les ventes du premier continuent à progresser de manière constante alors même qu’il n’a pas toujours pas officiellement d’AMM et que l’ANSM ne semble rien faire pour faire raisonnablement avancer la situation dans un sens positif. Les laboratoires danois Lundbeck  sont en négociation confidentielles avec les autorités compétentes françaises pour obtenir un prix et un remboursement par la collectivité. Peut-on en savoir plus ? Nous y reviendrons.

Pour l’heure Lundbeck fait savoir que son Selincro® (nalméfène) est le « premier traitement autorisé dans la réduction de la consommation d’alcool », et qu’il  vient de recevoir son autorisation de mise sur le marché européen. Elle précise qu’il s’agit là d’une nouvelle option thérapeutique pour les patients adultes dépendants ayant une consommation d’alcool à haut risque : dans les essais cliniques  Selincro® « a réduit de près de 60% la consommation d’alcool après six mois de traitement ». Un marché non négligeable pour la firme qui souligne qu’en Europe, plus de 90% des quatorze millions de patients dépendants à l’alcool ne sont pas traités de manière pharmaceutique.

Nous en étions à nous féliciter de l’apport que pouvait sur ce thème apporter une radio généraliste. A nous demander aussi pourquoi il semble impossible que la télévision (publique ou privée) puisse élaborer (ou faire élaborer) des documentaire ou des débats sur des thèmes aussi « grand public ». Quand nous est parvenu un message de l’Institut de Recherches Scientifiques sur les Boissons (Ireb) contestant, de facto, le titre  de l’émission du 18 mars (« La consommation d’alcool responsable de 49 000 morts par an »). Il faut ici préciser ce qu’est l’Ireb 2.

Communiqué de l’Ireb :

« Suite à la publication par le Service de biostatistique et d’épidémiologie de l’Institut Gustave Roussy d’une étude estimant à 49.000 le nombre de décès imputables à l’alcool en 2009 en France, l’Institut de Recherches Scientifiques sur les Boissons (Ireb) rappelle qu’une étude du même type publiée par le Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDC, INSERM) en 2010 avait abouti à une estimation plus de deux fois inférieure, soit 20.255 décès imputables à l’alcool pour l’année 2006. Une augmentation des décès de plus de 100% en trois ans, alors que la consommation totale d’alcool est en constante diminution, pose le problème des méthodes d’évaluation de la mortalité attribuable à l’alcool en France aujourd’hui. » De fait il y a un problème. Pour ne pas dire un mystère.

De fait il y a un problème. Pour ne pas dire un mystère. Et l’Ireb, diplomate et princier, de faire la proposition suivante : « A la demande de plusieurs membres de son comité scientifique, l’Ireb proposera aux différentes équipes de recherche et institutions scientifiques concernées de se concerter pour définir une méthodologie de calcul consensuelle à même de fournir aux décideurs politiques, aux observateurs et à l’opinion, les données les plus fiables possibles. » Nous suivrons ce qui résultera de cette étrange tentative de médiation.

Les références de deux études ici mentionnées par l’Ireb sont les suivantes :

Etude CépiDC – INSERM 2010 : Rey G., Boniol M., Jougla E.. Estimating the number of alcoholattributable deaths: methodological issues and illustration for French data 2006. Addiction 105 :1018-1029, 2010. Son abstract est disponible ici.

Etude IGR 2013: Guérin S., Laplanche A., Dunant A., Hill C. Alcohol-attributable mortality in France. European Journal of Public Health, Mars 2013. Son abstract est disponible ici.

Un citoyen français pourrait se demander pourquoi c’est une structure financée par les grands alcooliers industriels qui cherche à connaître la vérité sur les dégâts majeurs causés par l’alcool. Et ce à propos de deux études menées par des chercheurs travaillant dans des institutions publiques. Est-ce dire que les autorités sanitaires sont ici aux abonnés absents ? Cela mériterait, qui sait, un nouveau chapitre du « Téléphone sonne ».

1 Cette émission  a été créée en 1978 par Gilbert Denoyan. Elle est diffusée du lundi au vendredi de 19 h 20 à 20 heures. Entre 1984 et 2012 elle a été présentée par Alain Bedouet. Elle l’est désormais par Pierre Weill .

 2 Présentation officielle :

« Fondé en 1971, à l’initiative de sociétés productrices et distributrices de boissons alcoolisées, l’Ireb a pour mission de contribuer à la recherche alcoologique, à la fois par les études que l’Institut conduit pour son nom propre (Observatoire « Les Français et l’Alcool », Enquêtes « Jeunes et Alcool ») et par les travaux qu’il subventionne. A la suite d’un appel d’offres annuel, son comité scientifique, composé d’experts indépendants et bénévoles, attribue de manière autonome des subventions aux travaux en alcoologie d’une trentaine d’équipes de chercheurs du secteur public, en sciences biomédicales et sciences humaines. Plus de 500 programmes de recherches ont été subventionnés à ce jour. Dans le cadre de sa mission, l’Ireb entend être à la fois un organisme de recherche, une source de documentation et un lieu d’information sur l’alcool. »

On peut en savoir plus sur les noms des sociétés productrices qui financent cet Institut en allant sur son site.

Soit : Bacardi Martini France, Brasseries Kronenbourg, Cusenier, Heineken  France, Rémy Cointreau, Pernod, Ricard

 

 

 

 

 

 

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