« Santé mentale en prison » : de quoi peut-elle encore être le nom ?

Une page atypique dans Le Monde de ce 13 avril 2013. Comme venue de l’ancien temps. Quand les intellectuels (de gauche) traitaient volontiers de prison et de folie, de pouvoir et de psychiatrie, d’enfermement et d’antipsychiatrie.

Une page atypique qui nous fait prendre le pouls du temps qui passe.  Depuis Londres The Economist regarde  la France. Il cite Jean-Marie Rouart qui écrit dans Paris Match. Il évoque Le Monde, Libération et Mediapart. Il  parle de Jérôme Cahuzac. Il dit que rien ne va plus dans notre pays et que moins d’un an après l’élection présidentielle règne  une troublante sensation de fin de règne de fin de règne (en français dans le texte).

S’intéresser, pourtant, à la « santé mentale en prison ». Toujours. Hasard ou fatalité la sortie dans quelques jours aux éditions Max Milo d’un ouvrage « anti-DSM » (1). Réveillera-t-il les passions ou les passions sont-elles mortes ?     

Le Dr Anne Dulioust « n’en peut plus ». A 56 ans elle est, depuis  2011, chef de pôle de l’Etablissement public de santé national de Fresnes (EPSNF, Val-de-Marne), l’un des huit hôpitaux sécurisés qui prennent en charge les détenus malades. Et Le Monde rapporte qu’elle  a dit être scandalisée (le 27 mars, dans un courrier « aux autorités compétentes ») de « la réalité de l’état de santé des personnes âgées détenues ». Elle se confie au dernier quotidien du soir dans un long entretien recueilli par Franck Johannès.  Elle raconte qu’avant d’occuper ses fonctions elle avait  « la conviction que les détenus devaient bénéficier des mêmes soins qu’à l’extérieur ». Puis elle est tombée de haut.

Difficultés pour trouver des places d’hébergement pour personnes dépendantes. L’EPSNF dispose de 80 lits et huit patients (68 ans en moyenne) sont atteints de démence. « Tous ont un état incompatible avec la détention. Deux autres patients, de 67 ans et 71 ans, présentent des insuffisances respiratoires extrêmement sévères, ils sont sous oxygène, précise-t-elle. L’un est là depuis maintenant quatorze mois, l’autre depuis trois mois. Une première expertise a conclu à une incompatibilité de son état avec la détention, mais à une  » compatibilité avec la détention à l’hôpital de Fresnes «  ! Or, l’EPSNF n’est pas un lieu de détention où les gens vont passer quinze ou vingt ans, mais un lieu de soins. »

Selon elle 15% des patients de l’EPSNF n’ont rien à faire en détention, et ce n’est pas admissible. « On estime que, dans la population générale, de 2 % à 8 % des plus de 60 ans sont atteints de démence. Or, 3,5 % des détenus ont plus de 60 ans. Et on retrouve en détention la plupart des facteurs de risques qui favorisent la démence : le diabète, les maladies cardiovasculaires, le tabac, les carences nutritionnelles, l’anxiété, l’inactivité… Il y aurait ainsi en prison 200 détenus atteints de démence, qui devraient être pris en charge dans des structures spécialisées. »

800 euros par jour par patient et parfois pendant des années

La loi du 4 mars 2002 (loi Kouchner) dispose que les détenus dont le pronostic vital est engagé ou dont l’état de santé est incompatible avec la détention de voir leur peine suspendue, mais elle est insuffisamment appliquée. Des efforts ont été faits pour les handicapés physiques. Mais rien n’a été prévu pour les handicaps mentaux ou cognitifs. Chaque patient coûte environ 800 euros par jour – c’est à peu près le tarif de l’hôpital public. A Fresnes, on a des patients hospitalisés depuis des années. L’un d’eux a reçu une balle dans la tête, il est dément, il ne peut pas faire plus de trois pas sans aide, mais une expertise psychiatrique n’a pas exclu un risque de récidive. On le garde donc à l’hôpital, il paraît qu’il est dangereux. Encore faudrait-il qu’il ait la capacité physique de récidiver.

Question du Monde : y a t-il encore des gens qui s’indignent ? « Quand je parle de ces cas autour de moi, les gens trouvent ça indigne. Quand je dis qu’il y a des gens de 87 ans en détention, ils n’en reviennent pas. Mais ce n’est pas un sujet porteur. Même chez les médecins. Mais qu’est-ce donc qu’un sujet porteur ? Et qui le sait ? Qui donne le signal du départ aux lanceurs d’alerte ? Qui fait que les prothèses mammaires PIP tiennent le haut du pavé avant de devoir céder la place à un AVC et aux pilules « 3G  » ? Qui soutiendra que les capacités d’indignation n’étant pas infiniment extensibles les perturbateurs endocriniens (le bisphénol A au tout premier chef) prennent peut-être la place du scandale multiforme des addictions fiscalisées ou de l’usage sociétal qui est aujourd’hui fait des médicaments psychotropes ? Qui sera demain accusé, devant le tribunal de l’opinion, d’avoir fait diversion en agitant des scandales sanitaires potentiels au détriment d’autres, bien réels

Démence (perte d’autonomie) et démence-folie. La santé mentale en prison ? Le Monde rappelle que la dernière enquête d’ampleur remonte à 2006 et que ses résultats étaient plus qu’inquiétants : de 35 % à 42 % des détenus sont considérés comme « manifestement ou gravement malades ». Huit hommes détenus sur 10 et plus de 7 femmes sur 10 « présentent au moins un trouble psychiatrique, la grande majorité cumulant plusieurs troubles ». On lira sur ce thème «  Etude épidémiologique sur la santé mentale des personnes détenues en prison « , pour le groupe Cemka-Eval. »

Les troubles anxieux sont les plus fréquents (56 % des hommes), suivis des troubles thymiques – de l’humeur, notamment la dépression – pour 47 % d’entre eux ; 38 % des détenus incarcérés depuis moins de six mois présentent une addiction à la drogue, 30 % aux boissons alcooliques. Et un quart des détenus souffrent d’un trouble psychotique (dont 9,9 % de schizophrènes, 11,4 % de psychotiques, 0,1 % de bouffées délirantes aiguës).

« Force est de reconnaître que la prison est un lieu de maladies, le constat est sans appel, indiquait le député Etienne Blanc dans un rapport de 2009, ajoute Le Monde. Sur le plan somatique, la population carcérale française reste une population surexposée au VIH, aux hépatites et à la tuberculose, une population fortement touchée par différentes formes d’addiction et à la santé bucco-dentaire profondément dégradée. Sur le plan psychiatrique, le taux de pathologie est vingt fois supérieur en détention à celui observé en population générale et le recours aux soins de santé mentale y est dix fois supérieur. »

La Borde, Félix Guattari, Jean Oury

Etait-ce « mieux avant » ? Sans doute pas. Du moins la psychiatrie, les fous, la folie étaient-ils présents dans les débats et l’imaginaire collectifs. On évoquait leur « sortie ». On parlait d’eux. On parlait avec déraison des raisons qui pouvaient faire qu’ils étaient ce qu’ils étaient devenus. Puis la génétique arriva. Puis le classement à l’américaine des désordres mentaux sous la vague grossissante des psychotropes (1). Puis les idéologies, dit-on, s’estompèrent. Où sont-elles passées. Le reverrons-nous un jour ?

Nulle relation de cause à effet sans doute.  Mais la folie s’effaça, rentra dans le rang. On la retrouve aujourd’hui en prison. S’étonner ? S’indigner ?  Nous nous souvenons d’un reportage pour Le Monde en compagnie de Félix Guattari (1930 -1992). Nous partîmes de la rue des Italiens, direction la célèbre (alors)  clinique de la Borde dans le Loir-et-Cher. C’était il y a précisément vingt-six ans, fin mars 1987. Puis nouveau voyage, pour la Revue médicale suisse.  Il y a quinze ans. Le docteur Jean Oury confiait être surpris de constater le nombre croissant de fous dans le métro de Paris comme les rues des grandes villes. Que dirait-il aujourd’hui ? Qui le lui demandera ?

La folie réapparaît, de temps à autre, dans les médias sous le visage  de l’horreur. On s’indigne. Hier encore, au temps de Nicolas Sarkozy, cela donnait lieu à des lois de circonstance. Sans effet.

Et aujourd’hui ? Christiane Taubira, ministre de la Justice, et Marisol Touraine, ministre de la Santé, ont annoncé après une visite le 1er décembre 2012 à l’hôpital de Fresnes la création d’un groupe de travail  « santé-justice ». Il devrait rendre ses conclusions en juin. Attendons juin. Juin 2013.

(1) Il s’agit de la sortie prochaine (le 25 avril et aux éditions Max Milo) de « Tristesse business, le scandale du DSM » du Dr Partrick Landman (psychiatre libéral, psychanalyste et juriste, pédopsychiatre). Il a été président de la Convention psychanalytique.  L’auteur entend, dans cet ouvrage « dénoncer les effets pervers et les absurdités du DSM. Vaste tâche. Nous y reviendrons avant sa sortie et sur ce blog.  Dans l’attente, le « mot de l’éditeur » :

« « La nouvelle édition de cette bible médicale, en plus des 421 troubles mentaux déjà répertoriés, intègre 200 nouvelles maladies psychiques et modifie leur appréhension médicale. En 10 chapitres, cet ouvrage dénonce les effets pervers et les absurdités du DSM : Collusion entre la communauté scientifique et l’industrie pharmaceutique. Pression des laboratoires pharmaceutiques à visées financières. Risques de précarisation des malades. Médicamentation à outrance et dangerosité pour le patient. Exclusion des fondements de la psychologie. – Sur les 175 rédacteurs du DSM 95 ont des liens financiers avec l’industrie pharmaceutique. – Depuis Le DSM IV, 15 jours de symptômes de l’état dépressif suffisent pour une prescription de psychotrope. Auparavant les délais étaient de 2 mois. – Avec le DSM V, 45 millions d’Américains seront atteints de troubles mentaux, le nombre d’enfants bipolaires sera multiplié par 40, les cas d’autisme par 20. – En France, la sécurité sociale, les caisses d’allocations se basent sur le DSM pour établir les droits des malades. L’évolution des catégories entraînera la perte de ressources pour certains. – Sous couvert d’hyperactivité, de nombreux enfants ont été médicalisé aux amphétamines. – La plupart des étudiants en médecine n’auront pas d’autre approche de la psychologie que ce manuel. » »

 

 

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