Cigarette électronique schizophrénique

La ministre de la Santé s’engage contre le tabac. S’engage à très petit pas. Vraiment très petits. D’où, vendredi 31 mai, cette impression de très grand vertige entre le constat du fléau sanitaire et les mesures annoncées. On en vient ainsi, une fois encore à constater  le caractère schizophrénique de la gestion  de cette addiction légale, fiscalisée aux conséquences dramatiques. Pour autant l’affaire progresse et tous les espoirs ne sont pas vains. 

Qu’allait faire Marisol Touraine vis-à-vis de la cigarette électronique ?   On le sait désormais : encadrer (pus tard) et, dès maintenant,  dissuader. On verra ce qu’il en sera dans les semaines, les mois et les années à venir.  Qui l’emportera au final  de la volonté des vapoteurs et de la frilosité de la puissance publique ? Avec, déjà, une nouvelle question : et  si, au fond, la cigarette électronique n’était pas le sujet le plus important ?

Affronter crânement

Il faut reconnaître à Marisol Touraine une qualité assez rare à ce niveau de responsabilité : affronter crânement les sujets les moins faciles. C’est ici une vertu. Depuis trente-trois ans les ministres français de la Santé ne parlent  pas du tabac. Ou si peu, si bas que l’on ne s’en souvient pratiquement pas. Ils s’en désintéressent fort prudemment oubliant régulièrement qu’il s’agit ici de la première cause de mortalité prématurée évitable. A l’exception notable, il est vrai, de Claude Evin qui, entouré d’un cabinet volontariste  et des célèbres  « cinq sages » (Claude Got, Albert Hirsch, François Grémy, Maurice Tubiana, Gérard Dubois), parvint à franchir une étape historique en matière notamment d’interdiction de la publicité. Ne parlant pas de tabac ces ministres n’offraient aucune prise à la critique médiatique. Etant bien entendu que l’action du ministère des Finances dans ce domaine n’est jamais ou presque évoquée – sauf par la Cour des Comptes quand elle s’intéresse au tabagisme comme elle l’a fait de manière radicale en décembre dernier.

Le cas de figure est différent avec Marisol Touraine comme les journalistes ont pu le voir lors de la conférence de presse organisée ce vendredi 31 mai au ministère de la Santé dans le cadre de la Journée mondiale sans tabac. La ministre de la Santé a dressé le constat, rarement fait de cette manière aussi rapide et aussi frappante : 73 000 morts prématurées chaque année, soit  200 par jour. Un fumeur sur deux mourra d’une pathologie due à sa consommation de tabac. Consommation aujourd’hui en France repart à la hausse (+ 2% entre 2008 et 2011). Un jeune de 17 ans sur trois est consommateur de tabac, et une femme enceinte sur quatre. Un tabagisme  touchant  de plus en plus des personnes en précarité. France mauvaise élève de l’Europe. Dépendance majeure, supérieure d’une certaine façon selon la ministre à l’héroïne et à l’alcool.

Quelques mesures à venir

Face à ce constat, quelques mesures. Elles sont  résumées ici. En substance :

Chaque paquet de cigarettes, avant l’été 2014, portera un logo pour alerter les femmes enceintes. Cette mesure sera mise en œuvre après concertation, par publication d’un arrêté. Aujourd’hui en France, une femme enceinte sur 4 consomme du tabac.

Le projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2014 contiendra une mesure pour relever le défi du sevrage et inciter les jeunes fumeurs à arrêter le plus tôt possible.

Une extension des lieux ouverts sans tabac, par mobilisation, d’une part de certaines collectivités locales et, d’autre part, de la restauration et de l’hôtellerie.

Le premier volet de la campagne de l’INPES pour 2013 est lancé à l’occasion de cette journée mondiale sans tabac. Les jeunes et les fumeurs souhaitant arrêter en sont les cibles prioritaires.

Sur le chapitre depuis quelques jours très attendu de la cigarette électronique (un million ou presque d’utilisateurs en France), Marisol Touraine a, sur la base du rapport rédigé par le professeur Dautzenberg  rappelé que les risques sanitaires qui lui sont liés sont encore méconnus. Si rien ne permet une interdiction générale, ce produit n’est pas banal, notamment lorsqu’il contient de la nicitine

Les « électroniques » sont aussi des cigarettes

Marisol Touraine a donc décidé d’étendre aux cigarettes électroniques deux mesures aujourd’hui appliquées au tabac :

L’interdiction de la publicité s’applique dès maintenant et sans disposition nouvelle. Une circulaire précisera les modalités de cette interdiction.

L’interdiction de la vente aux mineurs sera mise en œuvre dès que possible par la loi et au plus tard dans la prochaine loi de santé publique.

Enfin, la ministre est favorable à l’interdiction de « vapoter » dans les lieux publics où il est d’ores et déjà interdit de fumer. Le gouvernement saisira sans délai le Conseil d’Etat pour que les possibilités juridiques de cette interdiction soient précisées.

Disproportion majeure

Comment ne pas être frappé par la disproportion majeure entre le constat et ce qui est annoncé et qui entrera (ou pas) en vigueur à des échéances plus ou moins lointaines ? Pour l’heure les commentaires de la presse sont mesurés, l’essentiel portant sur la cigarette électronique dont tous les commentateurs ou presque tiennent pour acquis son interdiction dans les lieux publics.

Les personnes assistant à la conférence de presse n’ont pas pu ne pas être surpris entre l’exposé dramatisé du constat des dégâts sanitaires et la forme de détachement de la ministre à l’énoncé des mesures. Surpris, aussi, de la manière dont la ministre  a annoncé la manière dont elle « percevait » la cigarette électronique qui ressemble «furieusement» à la cigarette de tabac.

Un arbitrage modérateur de Matignon ou de l’Elysée

 Et maintenant ? Lemondedutabac fidèle reflet de la perception le la lutte contre le tabac par les professionnels du tabac livre aujourd’hui sons analyse des informations de la veille . Comme souvent, très intéressant:

 «  Les annonces de Marisol Touraine se sont avérées relativement modérées, en comparaison avec certaines déclarations précédentes de la ministre. Pas de mention des paquets génériques, ni de la suppression des linéaires, par exemple. Comme si un certain souci d’équilibre s’était imposé. Du moins, provisoirement. Y a-t-il eu un arbitrage « modérateur » de la part de Matignon ou de l’Elysée ? Deux choses sont sûres : Bercy et les Douanes ont du insister pour se faire entendre lors d’une réunion interministérielle qui s’est tenue lundi dernier. Et les buralistes ont mis en avant leurs arguments sur le marché parallèle, à travers les manifestations régionales de ces derniers jours Les médias sont énormément revenus sur la cigarette électronique et la volonté de réglementer de Marisol Touraine pour laquelle « vapoter » correspond bien « à fumer ». Et la tendance générale indique clairement que l’on va vers une réglementation. Conformément à l’esprit du rapport Dautzenberg. Peut-être même au-delà. Sur ce point, le débat ne fait que commencer. »

Deux millions de morts prématurées en trente ans

De fait le débat ne fait  que commencer comme le rapporte aujourd’hui Le Parisien qui voit les vapoteurs entrer en résistance ;

«Nous appelons tous les utilisateurs de cigarettes électroniques à faire entendre leur voix et leur volonté de se libérer de la cigarette. Une nouvelle ère s’ouvre et nous ne resterons pas dans le passé, prisonniers du tabac», expliquent dans un texte commun Norbert Neuvy, président du producteur e-Liquide D’Lice, Mickael Hammoudi, président du collectif des acteurs de la cigarette électronique (CACE), Stéphane Roverso, gérant de Vapostore, et Ghyslain Armand, blogueur de ma-cigarette.fr. Selon eux, «La cigarette électronique est en passe de réussir ce que les campagnes de prévention ont entamé depuis des années: sortir le fumeur de la spirale du tabac».

Interdictions ou pas nous en saurons plus sous peu. Pour l’heure, en France,  deux cents personnes meurent chaque jour prématurément pour avoir consommé du tabac. Soit environ 730 000 depuis dix ans. Et plus de deux millions depuis trente ans.  Et l’on sait, en juin 2013, que le tabac est la principale cause de mort évitable. A suivre.

 

3 réflexions sur “Cigarette électronique schizophrénique

  1. Lorsqu’on lit les 28 recommandations issues de ce rapport il semble qu’il y ait un traitement du politique qui n’est pas en adéquation avec les préconisations des experts qui semblent plus mesurés sur le sujet.

    Il est étonnant que les études déjà réalisées ne soient pas plus souvent cités, il semble y avoir un intérêt à diaboliser la cigarette électronique qui devient le nouveau marronnier des journalistes.

    Pour ceux que cela intéresse, les 28 recommandations des experts sont résumées ici :

    http://www.happysmoke.fr/blog/rapport-et-avis-dexperts-sur-la-e-cigarette/

  2. Depuis la rédaction de votre article et la publication de ce fameux rapport de nombreux témoignages sont venus alimentés le début.
    Un des derniers en date est celui du Professeur Gilbert Lagrue qui est un pionnier de la tabacologie, http://www.ecig-arrete.fr/blog/avis-tests-et-temoignages/14-09-2013-235529-surprise-cigarette-electronique.html

    Madame la ministre devrait prendre en considération ces remarques car nombreux sont les tabacologues, pneumologues et autres médecins à avoir pris position POUR la cigarette électronique.
    Pourquoi ne pas organiser un débat télévisé avec des spécialistes de la santé ?

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