Cigarettes électroniques : French adults only

C’est le grand feuilleton de santé publique de notre époque. Et il s’élabore sous notre nez. Les députés viennent de voter l’interdiction de la  vente aux mineurs de la e-cigarette. Aujourd’hui un jeune sur trois âgé de moins de 18 ans fume en France. Où est l’erreur ?

Jeudi 27 juin les députés ont voté un amendement interdisant la vente des cigarettes électroniques aux moins de 18 ans. Le même jour un autre amendement a été rejeté : il proposait de réserver la vente des mêmes cigarettes dans les bureaux de tabac. Le premier amendement était l’œuvre du député (PS, Rhône) Jean-Louis Touraine soutenu par son groupe. Le second du député (UMP, Nord) Thierry Lazaro.

Publicité et lieux publics

Marisol Touraine, ministre de la Santé s’est aussitôt félicitée, dans un communiqué de presse, ainsi que sur son blog, de la célérité avec laquelle le Parlement avait décidé de légiférer sur ce sujet. On se souvient qu’il y a moins d’un mois Mme Touraine avait annoncé un plan de lutte lors de la journée mondiale de lutte contre le tabac. A l’Assemblée nationale la ministre  a rappelé ses autres mesures concernant la cigarette électronique :

. l’interdiction de la publicité, qui s’applique dès maintenant, et sans disposition nouvelle. Une circulaire précisant les modalités de cette interdiction sera publiée dans les prochains jours ;

. la saisine du Conseil d’Etat par le gouvernement, pour que les possibilités juridiques de l’interdiction de « vapoter » dans les lieux publics (où il est d’ores et déjà interdit de fumer) soient précisées.

Nicotine plus que goudrons

La ministre de la Santé souligne, parlant de la cigarette électronique : « Si rien ne permet une interdiction générale, ce produit n’est pas banal, notamment lorsqu’il contient de la nicotine. »   C’est donc bien la nicotine (et non les goudrons) qui  fait que le tabac est le tabac.

On sait que sur ce dossier majeur de santé publique Mme Touraine a fait sienne les analyses et les conclusions du rapport du pneumologue Bertrand Dautzenberg. Elle avait elle-même confié la rédaction de ce rapport au président de l’Office français de prévention du tabagisme. Le vote de l’amendement du 27 juin démontre sans ambiguïté aucune qu’il existe une volonté politique claire d’assimiler la cigarette électronique à un produit du tabac. L’amendement du Pr Jean-Louis Touraine -l’un des rares responsables politiques français, médecin par ailleurs,  engagé dans la lutte contre le tabagisme (1) – était soutenu par le groupe socialiste et la mesure a été fort opportunément  introduite par un amendement au projet de loi consommation.

Défaut de soins

Résumons. Un nouveau « produit » permettant aux fumeurs de ne plus consommer de tabac est apparu récemment en France. Il serait (de source gouvernementale) utilisé aujourd’hui par près d’un million de personnes en France. Chacun de ces nouveaux « vapoteurs » a investi entre cinquante et cent euros pour acquérir ce nouveau dispositif. Tous les éléments scientifiques et médicaux disponibles convergent pour dire que son usage réduit considérablement les risques sanitaires majeurs inhérents à l’inhalation des goudrons et des fumées du tabac. Rien ne permet à l’inverse d’affirmer de manière certaine que l’usage de ce « produit » est totalement dénué de risque.

Résumons encore. Soulignant sa détermination sans faille a lutter contre le tabagisme,  première cause de mortalité prématurée évitable en France, la ministre de la Santé a rappelé que cette addiction fiscalisée est  directement responsable de 73 000 morts par an. Elle a aussi rappelé qu’aujourd’hui en France, à 17 ans, un jeune sur trois fume régulièrement. On peut en conclure que la loi qui interdit la vente de tabac aux mineurs n’est pas totalement respectée. Et ce alors que la tabac ne peut, selon la loi, être vendu en dehors des bureaux du même nom. La future loi qui interdira la vente de la cigarette électronique aux mineurs le sera-t-elle mieux de l’actuelle ? La question mérite d’autant plus d’être soulevée que les mêmes députés ne souhaitent pas que les cigarettes électroniques soient vendues par les buralistes.

Réduction des risques

On peut le dire autrement : pourquoi interdire à un mineur que l’on n’a pas pu empêcher de devenir fumeur d’acheter – à ses frais et (qui sait ?) à ses risques- une cigarette électronique qui lui permettrait de ne plus inhaler goudrons et fumées cancérigènes ? Pour un peu on parierait que des hommes de loi et autres avocats se penchent sur cette question de droit et de santé publique.

Ce  nouveau chapitre n’est sans doute pas le seul à mettre en lumière la dimension quelque peu schizophrénique de la lutte publique contre le tabagisme. Une dimension brutalement éclairée par l’entrée de la e-cigarette dans le paysage national. Pour l’heure on perçoit assez mal de quelle manière l’action publique vis-à-vis des fumeurs et des « vapoteurs » s’inscrit (ou pas) dans la continuité  de la politique de réduction des risques engagée, depuis un quart de siècle en France, contre certaines toxicomanies.

1 On lira ici son récent rapport d’information de l’Assemblée nationale rédigé avec le député (UMP, Moselle) Denis Jacquat d’évaluation des politiques publiques de lutte contre le tabagisme.

9 réflexions sur “Cigarettes électroniques : French adults only

  1. Quand j’ai lu le rapport Dautzenberg, je me suis dit que l’on touchait le fond, mais j’ai cru que la Ministre ne suivrait pas ces recommandations absurdes.

    Donc, nous sommes dans la situation où la bière sans alcool et le champomy seraient interdit à la vente aux mineurs de peur de les inciter à la consommations de boissons alcoolisées.

    C’est à l’aune de ce type de décision et de vote « urgentissime » que l’on mesure la faillite de nos institutions politiques sanitaires.

    Nous sommes face à de la vraie Médecine 2.0 : les plus grands progrès récents contre les deux plus grands fléaux sanitaires européens ne sont pas issus de la science et ont échappé à la chaîne administrative : il s’agit du baclofène et de la cigarette électronique.

    Et comme prévu par Thomas Kuhn, le système en place moribond emploie son énergie résiduelle à combattre ces candidats libres qui ont le culot de réussir là où il a échoué.

    Honte à vous Marisol Touraine. Vous n’avez définitivement rien compris aux enjeux sanitaires.

    • Cher Dominique Dupagne

      Merci pour ce commentaire. L’une des difficultés que nous rencontrons dans l’analyse des politiques de santé publiques est de se garder des réactions passionnelles qu’elle peuvent susciter. C’est tout particulièrement vrai de celles touchant aux assuétudes.

      Pour l’heure il me semble que le fait le plus marquant est la radicalité absolue des missionnaires anti-tabac qui croise pour la première fois avec l’abstinence-soft que propose l’alternative électronique. Un parallèle pourrait être fait avec l’alcoolisme. Qui l’emportera, de l’exorciste ou du judoka?

      Dans ce combat l’une des questions essentielles à poser aux responsables sanitaires concerne la prise en charge du sevrage: pourquoi le fumeur n’est-il pas soutenu par la collectivité quand il entreprend de se libérer de sa servitude fiscalisée ? Nous répondra-t-on qu’il doit payer pour ses péchés ? Et dans ce cas, que répondrons-nous ?

      A suivre.

  2. Bonjour,

    En fait, je crois qu’on touche véritablement à la façon dont la société appréhende la notion de « drogue ». Au fond, ce qui est reproché à la cigarette, ce n’est pas uniquement qu’elle est mauvaise pour la santé ! La présence d’une substance (faiblement) psycho-active, la nicotine suffit à la considérer comme indésirable. Si l’e-cigarette résout grandement le problème de la dangerosité médicale, elle reste « drogue » par la nicotine qu’elle contient. Et comme les autres drogues (et aussi une partie des autres objets d’addictions comme les jeux d’argent), elle est interdite aux mineurs. Son autorisation ou interdiction aux mineurs dépasse ainsi (et hélas) largement le domaine de la santé publique, et s’aventure sur celui encore plus politique de la (dé)pénalisation des stupéfiants…

    Merci pour cet article !

    • Merci pour votre commentaire,
      Je vous rejoins. La focalisation-cristallisation sur la nicotine est un symptôme intéressant dans cette polémique naissante. Et ce d’autant que cigarette électronique ne veut pas toujours dire nicotine. Faut-il l’interpréter comme l’expression d’une quête radicale (« religieuse ») contre le « démon » de la modification chimio-induite de l’état de conscience ? Quête qui n’aurait de sens qu’avec l’obtention de l’abstinence ? Qui peut répondre ?
      A suivre

  3. Il est déconcertant de voir le peu de logique dont font preuve nos politiques (encouragés il faut le dire par les associations de lutte contre le tabac qui n’ont pas compris l’importance du rôle que pourrait jouer la e-cigarette dans cette même lutte). Un produit légal qui tue un fumeur sur deux est peu combattu (voire protégé), alors qu’il existe une alternative considérablement moins dangereuse (il n’y a pas besoin d’attendre une décennie pour s’en rendre compte!) a été adopté par un nombre croissant et exponentiel de fumeurs qui souvent sans même le vouloir vraiment abandonnent très vite cette fameuse tueuse (la cigarette)!
    Pourquoi accepte-t-on que l’on puisse consommer de l’alcool (substance addictive) modérément, mais pas de la nicotine ? Dès l’instant où le risque pour la santé est considérablement diminué…
    Les positions moralistes barrent la route à la réduction du risque. Il est temps que les choses changent.

    • Merci pour ce commentaire,

      Vous résumez parfaitement en quelques lignes deux des points essentiels de cette affaire majeure de santé publique.
      Le premier est l’articulation entre le pouvoir politique et l’addiction tabagique.
      Le second concerne les rapports entre la morale et l’addiction.

      1 Les responsables politiques français font-ils preuve de « peu de logique » dans la gestion de cette affaire ? De nombreux éléments convergents le laissent penser et un réquisitoire pourrait sans mal être dressé. La question qui importe, me semble-t-il, est d’en comprendre les véritables raisons ; sans avoir recours, si possible, aux théories du complot. Pourquoi assimiler la nicotine aux fumées de goudron ?

      2 Les positions moralistes barrent-elles la route à la réduction du risque ? Voilà un bien beau sujet pour les élèves de l’Ecole des hautes études de santé publique.

      Il faudrait ici, en toute logique, replacer l’affaire de la cigarette électronique dans le contexte de la politique de réduction des risques telle qu’elle est menée depuis un quart de siècle en France – ce non sans courage par certains responsables politiques de gauche et de droite.

      Qui s’y emploiera ? Après-demain il sera déjà trop tard.

      A suivre

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