Tour de France : Froome sous le cagnard, dans l’ombre d’Aicar

Les journalistes ne savent plus comment parler de ce cycliste britannique né au Kenya. Le monstre a « dompté le Ventoux ». Le spectacle continue, toujours un peu plus pimenté de questions médicales, biologiques et éthiques. A venir:  l’Alpe d’Huez. A deux reprises. Le même jour.

Cela s’est passé peu après le défilé. Des armées amies africaines avaient défilé sur les Champs et le président de la République avait, optimiste depuis les jardins du Palais du même nom, affirmé que les Français devaient garder espoir. Coûte que coûte. Le soleil dardait ses rayons sur la France et la France attendait le Tour au Ventoux, mont pelé. Ronronnement des caméras. Attentes programmées sous le cagnard (1) ou sur canapés climatisés. Et puis soudain ce que l’on aurait jadis nommé performance et que l’on hésite aujourd’hui a qualifier.

Un géant en Provence

On en trouvera quelques images ici, offertes par France Télévisions et reprises sur le site Huffington Post. C’est une nouvelle fois la pêche dans la mare au superlatif. L’homme « plane », il a « dompté » le Ventoux. « Un géant en Provence » titre La Nouvelle République du Centre Ouest qui ne sait plus quoi penser. Et comme on ne sait plus quoi penser on ne sait plus quoi dire. Les commentateurs commentent en abyme. A la radio (RTL) on « met des guillemets au mot exploit » (sic). On regarde le grand Froome comme on regarde les monstres en cage, mélange d’effroi et de plaisir. Une part du spectateur – son surmoi – s’indigne. Une autre – plus proche  du ça –  est émoustillée.  Quant au moi il fait, comme toujours, comme il peut.

Poursuite de l’écrémage 

Dans ces conditions le compte-rendu officiel de la 15ème étape a les délices d’un cocktail soviétique concocté par Moscou et Orwell. Extraits :

« (…) Le Maillot Jaune, inquiété sur la route de Saint-Amand-Montrond, remis en cause par la supposée vulnérabilité de son équipe, a apporté lors de l’ascension finale la preuve de sa supériorité sur tous ses rivaux. L’explication s’est jouée dans la deuxième partie de la montée, et plus particulièrement à 7,5 km de l’arrivée, où le patron de la course a déposé notamment Alberto Contador sur une accélération spectaculaire. (…) L’écrémage continue parmi les favoris, bien qu’à partir des 9,5 derniers kilomètres, le collectif de Sky se transforme en duo, avec Richie Porte et Chris Froome qui maltraitent leurs adversaires. Un kilomètre plus loin, le duo en question n’est plus accompagné que d’Alberto Contador et de Roman Kreuziger. Puis le Maillot Jaune déclenche à 7,5 km de l’arrivée une accélération imparable qui laisse sur place Contador et Kreuziger. Face à cette attaque, les 20 secondes d’avance de Quintana ne pèsent pas lourd. Rejoint puis déposé par Froome, le Colombien revient à sa hauteur et l’accompagne jusqu’à la banderole des 2 kilomètres. Mais le Britannique, qui a légèrement temporisé, a encore une nouvelle attaque à porter, à 1,5 km de la ligne. Quintana n’est pas en mesure d’y répondre. Chris Froome remporte en solitaire sa troisième étape sur le Tour de France, et creuse un écart conséquent sur ses premiers rivaux, qui restent Bauke Mollema et Alberto Contador… tous deux à plus de 4 minutes. » 

Le nouveau poison a deux noms

« Ecrémage » et « déposé » sont signifiants. Immanquablement le serpent du poison ressurgit. Commentant l’une de nos chroniques consacrée à l’EPO cycliste sur Slate.fr un spécialiste nous accuse d’avoir « quelques trains de retard ». Il ne dit pas combien. « De nos jours, vous trouver des peptides qui vont stimuler votre EPO endogène, écrit-il. Plus besoin d’injection de la molécule même. Idem pour l’hormone de croissance. On en injecte plus. On stimule artificiellement la production endogène. Impossible de détecter quoi que ce soit. Par ailleurs, n’oublions pas que dans le cas du maillot jaune du tour actuel, il y a de forte présomption d’utilisation de 5-aminoimidazole-4-carboxamide ribonucléotide plus connu sous le nom d’Aicar qui est réputé pour ces capacités à vous débarrasser du moindre gramme de graisse et de produire du muscle sans effort. Le dopage est entré de plein pied dans l’ère de la manipulation génétique. Pour un médecin de base, c’est devenu du chinois. C’est bien ce qui différencie de nos jours les coureurs. C’est celui qui a sous la main le scientifique le plus pointu qui gagnera, quelques soient ses capacités de départ. »

Le langage d’Aicar

Aicar ? Il y a précisément cinq ans le mot apparaissait dans les colonnes du Monde (édition du 3 août 2008). Extraits

« Verra-ton bientôt dans les pharmacies un nouveau médicament, administrable par voie orale, qui permettra de bénéficier de toutes les vertus métaboliques d’un exercice physique intensif sans avoir à en supporter les contraintes et les souffrances, écrivions-nous alors. Telle est en substance la question soulevée par la publication, jeudi 31 juillet, sur le site Internet de la revue Cell, des spectaculaires résultats obtenus par un groupe de chercheurs américains et sud-coréens dirigé par Ronald M. Evans (Howard Hugues Medical Institute, La Jolla, Californie).

Ils expliquent avoir identifié deux substances qui ont pour effet d’induire la plupart des réactions physiologiques que déclenche l’exercice physique. Au vu d’une série d’expériences menées chez la souris, il apparaît notamment que leur administration permet une augmentation de la consommation cellulaire des graisses et des capacités d’endurance. Les chercheurs ont déjà fait savoir qu’ils avaient, en collaboration avec l’Agence mondiale antidopage, développé un test de dépistage qui pourrait être mis en œuvre lors des Jeux olympiques de Pékin. »

« Aux frontières du dopage génétique »

« Nous sommes concrètement aux frontières du dopage génétique, nous expliquait Michel Rieu, conseiller scientifique de l’Agence française de lutte contre le dopage. Ces résultats, à la fois très intéressants et problématiques, sont issus de recherches qui ont été lancées il y a plusieurs années. Ils s’inscrivent dans le vaste champ des recherches visant à agir sur les récepteurs cellulaires et, par leur intermédiaire, sur les gènes impliqués dans la physiologie et le métabolisme des fibres musculaires. Nous savons qu’il est possible d’agir sur la cascade des événements moléculaires à l’origine de ces phénomènes. Il reste à savoir si les chercheurs américains ont trouvé la voie la plus efficace et, si oui, l’usage médical ou non qui pourra en être fait. »

Marathon mouse

L’affaire avait commencé en 2004 lorsque Ronald M. Evans et ses collaborateurs avaient, par manipulation génétique, créé des modèles expérimentaux de souris capables de réussir le double des performances musculaires des souris normales. Dénommés « souris marathoniennes », ces rongeurs présentaient des modifications notables de la trame de leurs fibres musculaires. Les animaux ne grossissaient pas, même quand ils étaient soumis à une alimentation hypercalorique. De la même manière, leurs différents paramètres biologiques sanguins, en sucres et en lipides, restaient alors dans les limites de la normale.

Ces résultats avaient pu être obtenus en modifiant d’emblée l’activité du gène dénommé PPAR-delta, qui joue un rôle-clef dans le métabolisme cellulaire. Restait à savoir si des résultats équivalents pouvaient être obtenus à partir d’une modulation de l’activité de ce gène, grâce à l’administration d’une molécule chez des animaux dont le patrimoine génétique n’avait pas été modifié. Une réponse positive était donc fournie en 2008 avec la mise au point de deux molécules (dénommées Aicar et GW 1516) qui, données à des souris normales, permettaient d’obtenir des améliorations équivalentes des performances musculaires et des changements métaboliques.

Quand les souris n’étaient pas des hommes

Après administration quotidienne d’Aicar durant un mois, les souris étaient capables de se déplacer – dans une cage tournante ou sur tapis roulant – sur des distances de 44 % supérieures à celles de leurs congénères non traitées. Dans d’autres conditions expérimentales, des performances encore plus spectaculaires (allant jusqu’à 68 % d’améliorations) peuvent être obtenues à partir du composé GW 1516.

Sous le cagnard d’août 2008 le pharmacologue David Mangelsdorf (université du Texas) estimait  que l’on disposait là de la recette miracle qui permettrait de bénéficier des avantages de l’exercice physique sans avoir à le pratiquer ? Michael Rennie, spécialiste de physiologie à l’université de Nottingham, rappelait que  les souris ne n’étaient pas des hommes  ? C’était il y a cinq ans. Cinq ans seulement.

 

(1) « Cagnard » est un terme fort goûté durant l’été en général, pendant le Tour en particulier. Chacun sait qu’il nous vient de l’occitan canhard qui désigne un abri au soleil. Ce qui incidemment rendrait quelque peu ridicule l’expression « sous le cagnard ». Heureusement le provençal est là qui voit là un lieu non ventilé où le soleil donne tout ce qu’il sait durant les plus belles journées d’été. « Ne reste pas en plein cagnard, tu vas t’ensuquer ! » De l’occitan assucar (« assommer »), lui-même de suc (« sommet du crâne »). D’où l’association psychiatrique de ce verbe du premier groupe avec l’usage qui peut être fait des médicaments neuroleptiques (ensuqué pouvait jadis signifier décervelé)

On sait peut-être moins, sauf à ouvrir un dictionnaire étymologique que canhard est moins  lui-même issu de l’ occitan canha ou de son synonyme canhassa  qui est une forme méridionale de la paresse (de la fainéantise) la racine canis laissant entendre que le fainéant se se prélasse comme un chien. Cagnard, version adjectif, qualifie celui qui n’aime pas à bouger ; ce qui correspond assez mal à l’image donnée par Christopher Froome dans l’après-midi du 14 juillet 2013 dans son ascension du mont Ventoux. Vieilli c’est le lâche, le poltron : « C’est un cagnard, un grand cagnard ! »

L’acception provençale s’est élargie : avec les congés payés et la mode du bronzage à tout va le cagnard (hier encore lieu ensoleillé et abrité du vent où se prélassait les chiens) devient le lieu où l’on prend le soleil en somnolant.   « J’allais faire la sieste dans un cagnard ensoleillé, entre les racines d’un pin, au creux d’un rocher, au fond d’une anse secrète ou dans un de ces petits postes de guet toujours nichés dans une situation inattendue…» — (Blaise Cendrars, L’Homme foudroyé, 1945.)

 

 

 

 

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