Dr Olivier Ameisen (1953-2013)

Depuis dix ans il ne vivait plus que pour promouvoir le baclofène dans le traitement de la maladie alcoolique. On peut imaginer qu’il n’aurait pas aimé que sa disparition prématurée mette un terme à cette affaire hors du commun de santé publique (1)  

Il venait d’avoir 60 ans et il est mort au moment où il commençait à être entendu. Olivier Ameisen restera comme une personnalité médicale hors norme, une forme de météore dans les cieux tourmentés de la lutte contre les addictions. Il avait non sans courage tout dit de lui, ou presque, dans une autobiographie atypique publiée en 2008, «Le dernier verre», aux Editions Denoël. Un ouvrage né, expliquait-il alors, du silence de ses confrères face à une auto-expérience qui lui avait permis de continuer à vivre. Le silence de ses confrères pour ne pas parler d’une certaine condescendance, voire d’une véritable gêne.

Désintérêt pour l’alcool

Son histoire était-elle trop belle? Médecin après avoir été musicien, pratiquant la cardiologie aux Etats-Unis, il était devenu alcoolique et avait atteint des stades d’où l’on ne revient habituellement pas. Après avoir tout tenté pour briser cet esclavage suicidaire il avait in fine «tenté le baclofène». Personne ou presque ne savait, avant lui, que l’on pouvait utiliser ce vieux médicament neurologique pour soigner les malades alcooliques. Il expérimenta, augmenta les doses quotidiennes à des niveaux jusqu’à dix fois supérieurs au maximum autorisé. C’est ainsi qu’il avait atteint un stade inconnu: le désintérêt  pour les boissons alcooliques.

Il insistait: le désintérêt. Pas le dégoût ou la nausée. Pas l’abstinence radicale et définitive, unique objectif  de toute l’histoire de la désintoxication alcoolique mais une forme de détachement vis-à-vis de liquides pour lesquels on se serait, la veille, damné.

Regarder une bouteille de gin

Le malade pouvait regarder une bouteille de gin, voire prendre un verre mais ce verre n’avait plus d’intérêt et, surtout, n’en appelait pas tous les autres. La fin des ivresses, mais sans la rédemption de l’abstinence. Contrainte : le traitement médicamenteux était a priori destiné à être pris à vie.

Il y a cinq ans, son «Dernier verre» rencontra un très grand succès. Olivier Ameisen devint un habitué des studios radiophoniques et des plateaux de télévision. Sans toujours être bien compris. Il fit quelques adeptes dans le corps médical français et des milliers de malades alcooliques ou de leurs proches sont aujourd’hui persuadés qu’ils lui doivent la survie et la guérison. On estime aujourd’hui que plus de 50.000 personnes sont en France «sous baclofène» avec succès mais en toute illégalité.

Franches oppositions

La croisade de ce médecin suscita de nombreuses réserves et de franches oppositions médicales et réglementaires. Non sans raison. On ne disposait d’aucun essai clinique démontrant l’efficacité et l’innocuité du baclofène dans cette indication et à de telles doses. Pour des raisons qui restent encore à élucider, il fallu attendre plus de deux ans pour qu’une mobilisation officielle commence à se traduire dans les faits. Le promoteur du baclofène en nourrit de vives désillusions et put y percevoir une forme de trahison de la part de ses pairs.

En septembre 2012, il participait, sur France Culture, à l’émission «Science Publique» de Michel Alberganti (chroniqueur de Slate.fr). Il peinait alors à développer ses arguments comme il le faisait depuis 2008. En avril une centaine de personnalités, dont le Pr Didier Sicard, ancien président du Comité national d’éthique, lançaient un appel en faveur d’une «libération du baclofène». Un appel rappelant que l’alcool est directement à l’origine de cent morts prématurées chaque jour en France.

Elégance

Cet appel devait avoir un rapide prolongement. Le 3 juin 2013, Olivier Ameisen participait à l’hôpital Cochin de Paris à la première rencontre œcuménique sur le thème de «son» baclofène. Le Pr Jacques-Louis Binet, secrétaire perpétuel honoraire de l’Académie de médecine et président de séance le félicita «d’avoir le courage de ne pas prendre la parole». Cela ne manquait pas d’élégance. Il nous a semblé, alors, que le Dr Ameisen était, déjà, ailleurs. Il est mort le 18 juillet d’une crise cardiaque survenue durant son sommeil.

Cette nécrologie a initialement été publiée sur Slate.fr

(1) On peut, brièvement, évoquer aujourd’hui quelques points qui font (et feront) débat dans cette affaire. Le premier concerne les raisons précises qui peuvent expliquer le peu d’intérêt manifesté par le monde de l’alcoologie vis-à-vis du possible recours au baclofène ; et ce d’autant que l’éventail thérapeutique médicamenteux n’est pas, dans ce domaine, particulièrement riche. Peut-on postuler que ce faible intérêt est à l’origine des retards observés dans la mise en place des premiers essais cliniques ?

Faut-il à l’inverse imaginer que le caractère « marginal » du recours au baclofène dans la maladie alcoolique (et la médiatisation qui en a résulté) a aidé paradoxalement à sa diffusion via les milieux associatifs notamment ? Rien ne permet de l’exclue comme rien ne permet de l’exclure dans cette autre grande affaire de santé publique qu’est la cigarette électronique.

Certains ont pu comparer les travaux novateurs de Olivier Ameisen (et l’incompréhension  qui a suivi) à la célèbre affaire Ignace Philippe Semmelweis (1818-1865).  Les temps ne sont plus les mêmes qui permettraient le parallèle. Reste l’aveuglement collectif, ce mystère.  Sans doute faut-il ici lire ou relire la thèse de médecine du Dr Destouches. « Rien n’est gratuit en ce bas monde. Tout s’expie, le bien, comme le mal, se paie tôt ou tard. Le bien c’est beaucoup plus cher, forcément. »

 

 

3 réflexions sur “Dr Olivier Ameisen (1953-2013)

  1. Bonjour Jean-Yves.
    Je dois avouer que ça me chagrine un peu que vous disiez depuis quelques temps que la prescription hors AMM de baclofène dans l’alcool est « illégale ».
    Je pense que vous employez ce mot dans un but d’intelligibilité, et que vous savez bien que la pratique du hors AMM n’est pas illégale en soit. Ça ne préjuge pas, bien sûr, du caractère justifié de ces prescriptions, ni surtout du caractère justifié de toutes les prescriptions qui sont faites dans ce cadre. Mais « illégal » n’est pas le bon terme.
    Je me permets de vous signaler ma thèse de médecine, récemment soutenue, qui traite de ce sujet, et en particulier le chapitre dédié aux aspects réglementaires et juridiques de la prescription hors AMM:

    Cliquer pour accéder à ThèseGaborieau.pdf

    Au plaisir d’en reparler avec vous si vous le souhaitez,
    Thomas Gaborieau

  2. Merci pour votre lecture critique.

    La loi n’est certes pas le règlement. Mais comme vous l’avez compris il m’a semblé que le terme « illégal » était le meilleur pour qualifier la situation passée et présente – et ce dans l’attente de la disposition annoncée le 3 juin par le directeur général de l’Agence nationale de sécurité du médicament; disposition toujours non officielle.

    « Illégitime » ne serait pas sans vertu : prescrire du baclofène dans le traitement de la maladie alcoolique « n’est pas conforme au bon droit,à la loi, à la morale ».

    Il semble difficile, vous en conviendrez, d’aller ici jusqu’à « immoral ».

    En toute hypothèse ces interrogations sémantique nous aurons permis de prendre connaissance de votre thèse qui, baclofène ou pas, est et sera d’actualité.

    Bien confraternellement

    JYN

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