Marisol Touraine, un rêve de grand reporter.

La ministre de la Santé a accordé un entretien au Journal du Dimanche. Entretien que l’on ne trouvera pas sur la version papier du quotidien dominical. Ce qui, heureusement, n’a en rien interdit les reprises médiatiques et politiques. Avec un bonus. Sur le site de l’hebdomadaire dominical (et sur son blog personnel) Marisol Touraine réserve une information la concernant; une information qui ne manquera pas de surprendre les journalistes. Et peut-être même ceux qui ne le sont pas. La voici. 

21 juillet 2013. C’est l’été sur la France. Mais pour le ministre de la Santé c’est presque la canicule. Comme à chaque poussée de thermomètre depuis dix ans. Dix ans déjà ; souvenons-nous de 2003. L’InVS aux abonnés absents. On connaît la suite. Et à chaque nouvelle annonce publicitaire ou pas (« Voici les conseils de santé pour ne pas souffrir des trop grandes chaleurs ») on peut mesurer le chemin parcouru. Un recul qui démontre que la puissance publique peut, encore et toujours, faire des progrès majeurs en matière de santé publique.

C’est l’été pré-caniculaire le Tour de France (« La fête et les jambes », écrivit Blondin Antoine) arrivera de nuit sur le Champs. Une première pour son centenaire. 21 juillet, c’est aussi l’heure des marronniers. Comme celui des hommes politiques en vacances. Où sont-ils, que font-ils ? Le marronnier est certes moins exotique depuis que (toujours la canicule…) les ministres ont obligation de bronzer (pêcher, lire, somnoler, travailler etc.)  à une heure (ou presque) de leur ministère. Et les ministres se prêtent volontiers au jeu.

Entre Bourgogne et île d’Yeu

C’est le cas de Marisol Touraine, ministre de la Santé qui se confie au Journal du Dimanche. Beaucoup de travail (le dossier des retraites) entre sa maison de Bourgogne et l’île d’Yeu. Et un petit tour d’horizon des dossiers en cours. Comme la question du don du sang, des homosexuels masculins et des comportements sexuels (1). Et puis la question, lancinante, du fléau tabac dont les prix viennent d’augmenter.

L’hebdomadaire dominical interroge la ministre sur les moyens de parvenir à son engagement d’une baisse de la consommation. « La question du prix est un des enjeux, ce n’est pas le seul. Le tabac tue 73.000 personnes par an. Un jeune sur deux qui fume en mourra, rappelle la ministre de la Santé. Les données de santé publique sont dramatiques et incontestables. Simplement, on ne meurt pas du jour au lendemain, les maladies liées au tabac frappent progressivement. Il est difficile d’apprécier un risque lorsqu’il n’est pas immédiat. La difficulté est là. Nous devons mettre en place des politiques qui permettent de transformer le rapport au tabac. Dans dix ou quinze ans, lorsqu’on regardera en arrière, on se demandera comment on pouvait vivre ainsi. »

Il faut relire ces deux phrases : « Nous devons mettre en place des politiques qui permettent de transformer le rapport au tabac. Dans dix ou quinze ans, lorsqu’on regardera en arrière, on se demandera comment on pouvait vivre ainsi. »

De quelle manière ?

« Il faut une mobilisation générale contre le tabac. Un logo rappelant la dangerosité du tabac pour les femmes enceintes va être apposé sur chaque paquet de cigarettes. Une aide au sevrage sera proposée, notamment aux jeunes. Il faut aussi instaurer davantage de lieux sans tabac. Je souhaite que des villes s’engagent dans cette voie par le dialogue et créent des espaces sans tabac, qui pourrait être des parcs, des cités universitaires, des plages, devant les écoles. Est-il normal que des mères, des pères ou des nounous fument dans un parc public où jouent les enfants? Je ne le crois pas. Le tabac tue, il n’y a pas de résignation à avoir par rapport à cela. Il y a eu une hausse  qui s’inscrit dans le cadre d’une politique de santé publique plus générale. Est-ce que j’aurais souhaité une hausse plus importante? Oui. Pour autant, c’est une hausse significative. On ne peut pas réduire la politique antitabac à une politique fiscale. »

21 juillet 2013. En ce dimanche d’été les médias radiophoniques reprennent le souhait ministériel de l’extension des interdictions (parc, cités universitaires, plages, parvis des écoles). Ils en font une mesure acquise (ce qui est loin d’être le cas). Avec de nombreux commentaires comme le résume lemondedutabac.com, site des professionnels de la fabrication et de la distribution. Pourquoi un tel étonnement ? En fait la ministre de la Santé ne fait ici que décliner le contenu de sa conférence de presse tenue le 31 mai lors de la « Journée mondiale sans tabac » et que nous avions rapporté sur ce blog. Elle le fait en ne revenant toutefois pas sur le sujet majeur qu’est la cigarette électronique. Pourquoi ? Nous ne le saurons pas.

Que dirait le titulaire du maroquin de Bercy ?

On peut ici avancer une analyse. Posons que cette distanciation vis-à-vis d’une drogue est un mouvement « libérateur » sans équivalent dans le champ des addictions. De ce point de vue les autorités sanitaires peinent étrangement à réagir. Et les autorités françaises sont loin d’être les seules et les moins vertueuses. Elles cherchent à répondre au mieux à un phénomène qui les dépasse et avec lequel elles ne pourront, avant longtemps, être en phase. Où il est démontré que si l’addiction peut être contrôlée (réglementée, fiscalisée etc.) les tentatives de libération à ces mêmes addictions sont des affaires hautement plus complexes.

C’est dire l’importance que l’on peut accorder à cette autre phrase de la ministre de la Santé : « On ne peut pas réduire la politique antitabac à une politique fiscale. ». Une phrase qu’il faut entendre à double ou triple sens. Une phrase qui en toute logique devrait conduire à une demande d’entretien avec l’actuel titulaire du maroquin de Bercy sur la question de l’action de son ministère en matière de lutte contre une consommation qui tue prématurément 73000 personnes en France chaque année.

Comment pouvons-nous vivre ainsi ?

Au terme de l’entretien (que l’on peut découvrir ici) Marisol Touraine réserve une surprise : « Marisol par Touraine » : une vidéo de 108 secondes. Son engagement en politique, son métier de juge en Conseil d’Etat.  Dans une autre vie, sans politique, sans Conseil d’Etat mais avec un peu de rêve et de folie.  « Je crois que j’aurais aimé être grand reporter. » dit la ministre.

C’est un bien beau métier que celui de reporter, qu’il soit grand ou pas Les éléments que la ministre de la Santé connaît, mieux que d’autres, quant au dossier de la lutte contre le tabagisme feraient, à n’en pas douter, un très beau reportage. Un reportage difficile sur le continent noir des addictions, aux frontières de l’action publique. Un reportage comme on n’en fait plus et comme le journalisme d’investigation n’en a jamais fait. Un reportage en profondeur plus qu’en surface. Pour publication dans dix ou quinze ans, lorsque l’on « regardera en arrière » et que l’on se demandera « comment nous pouvions vivre ainsi », le 21 juillet 2013.

(1) Nous avons traité de ce sujet délicat sur ce blog il y a deux ans et il y a un an. Rien ne semble avancer.

(Le J. du D. : « Un rapport préconise de lever l’interdiction pour les homosexuels de donner leur sang. Y êtes-vous favorable? »

Marisol Touraine : « Il n’est pas souhaitable d’empêcher le don du sang sur la base de l’orientation sexuelle. En revanche, la pratique sexuelle est un critère dont il faut  tenir compte, qu’on soit homosexuel ou hétérosexuel. Comment garantir au receveur la sécurité du sang qui lui est transfusé? C’est la question. C’est pour cela que j’ai saisi le comité consultatif national d’éthique, dont j’attends l’avis dans les prochaines semaines. »

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