Néo-Codion® : de quoi es-tu donc le nom ?

Les Français tousseraient-ils ? Pourquoi dévorent-ils tant, et depuis si longtemps, ce dérivé opiacé ? Tout le monde (ou presque)  connaît la réponse. Mais il ne faut pas la prononcer. Pourquoi ? 

Qui dira la profondeur ouatée des tiroirs en merisier de la pharmacopée française ? Prenons le cas du Néo-Codion®  des Laboratoires Bouchara-Recordati. Entrez dans une pharmacie. Demandez deux boîtes. Dans la seconde le regard officinal se fait noir. Ou miséricordieux. La préparatrice pince les lèvres. La pharmacienne ronchonne. C’est fait; vous venez de descendre à très grande vitesse tous les rolons de l’échelle de la considération sociale. Une boîte, cela passerait encore (elle peut être vendue sans ordonnance). Mais deux c’est la déchéance : ainsi donc vous êtes en manque. Vous le savez mieux que d’autres, mais on tient à vous le faire savoir. Et cela rien de thérapeutique.

Nous venons d’acheter une boîte de Néo-Codion® . Dans une pharmacie ligérienne et « prix maximum conseillé ». Sur les rives de la Loire les pharmaciennes d’officine  font rarement de cadeaux. Quatre euros et cinquante centimes pour de « 20 Comprimés Enrobés ». Le tout dans une boîte certifiée  « garantie d’inviolabilité ». Deux vrais blister ici, pas du pelliculé diurétique pour ongles effilés.

Le vieux logo art déco

Néo-Codion® et temps suspendu. C’est le même logo art déco vert et marron que celui des boîtes d’un homme de peine connu   dans les vignes de notre enfance. Etaient-elles cylindriques et en fer blanc ? Un demi-siècle, vraiment ? Le même emballage cartonné, à coup sûr, que ceux retrouvés plus tard sur certains trottoirs parisiens; quand la jeunesse était dorée et sa misère bien noire.

Quel âge a t-il donc ce vieux et bon Néo-Codion®  ? Une certitude: jusqu’en 2003 il fut pris en charge par la solidarité sécuritaire sociale ? Quand avait-il commencé à l’être ? Seules les archives de Bouchara-Recordati (68 rue Marjolin à Levallois-Perret) pourraient répondre. Si elles étaient ouvertes. Sans doute a-t-il  l’âge canonique de sa seule et unique indication : « traitement  symptomatique  des toux non productives gênantes ». Plus précisément, il est écrit sur notre boîte à 4,50 euros : « préconisé pour calmer les toux sèches d’irritation chez l’adulte ».

Pavot somnifère

Le Néo-Codion® c’est d’abord une affaire de nom : il ne contient pas que de la codéine. Mais restons sur la codéine. Savez-vous que que la méthylmorphine (un synonyme) est l’une des substances contenues dans le pavot somnifère (Papaver somniferum) ? Savez-vous qu’elle tire d’ailleurs son nom du grec kôdé  qui désignait (déjà)  la tête de pavot. Qu’elle est depuis très longtemps utilisée comme un produit antidouleur (mais aussi comme un antitussif du fait de son effet dépresseur sur les centres respiratoires) ? Que c’est une version mineure de la morphine, dont elle ne partagerait pas les puissants effets d’attraction et d’accoutumance ?

Il a Codion et il y a Néo. A savoir du sulfogaïcol (un expectorant) et un peu d’extrait mou de Grindelia (à des fins phytothérapeutiques) . La Grindelia qui n’est pas sans rappeler le pissenlit comme on le voit ici. Ses fleurs, sinon ses racines. « Médicament non soumis à prescription médicale ».  Taux de remboursement 0%. Voie orale. 1 comprimé contient 15 mg de codéine base. Conseil : ne pas dépasser 120 mg par jour. Soit un tout petit peu plus que les quatre comprimés recommandés sur la boîte.

Les souffrances d’Howard Hugues

Néo-Codion® Parmi ses effets secondaires, la codéine peut produire un état général de somnolence. Elle peut également induire une sorte d’état d’euphorie assez caractéristique des opiacés. Au rang de ses (nombreux) utilisateurs célèbres figure le milliardaire américain Howard Hughes: il utilisait dit-on la codéine afin de calmer de fortes douleurs liées à des traumatismes neurologiques et squelettiques causés par de nombreux accidents d’avion. On veut bien croire les belles histoires d’un américain tabloïd.

Longtemps il n’y eu pas d’actualité  pour cette rente de situation antitussive vivant en hors-sol. Jusqu’à l’alerte que vient de lancer le Comité pour l’évaluation des risques en matière de pharmacovigilance (Prac) de l’Agence européenne du médicament (EMA).  Les experts de cette institution souhaitent limiter l’utilisation de la codéine pour la prise en charge de la douleur chez l’enfant.  Déjà en juillet 2012, l’EMA avait commencé à réévaluer des médicaments contenant de la codéine utilisés comme antalgiques  chez l’enfant. L’ensemble des personnes concernées sont désormais invitées à « parler de cette question avec leur médecin et/ou leur  pharmacien ». Qui le sait ?

Sirops enfants et nourrissons

La décision du Prac résulte de la transformation en morphine de la codéine par l’enzyme CYP2D6. Dans certains cas (chez les «métaboliseurs rapides CYP2D») la transformation est excessivement rapide: chez ces personnes les concentrations sanguines de morphine sont plus élevées, d’où un risque toxique mais aussi un risque d’insuffisance respiratoire. Ce risque accru théorique avait déjà, en pratique, été mis en évidence aux Etats-Unis avec des cas mortels. Une nouvelle évaluation de ce risque (menée par l’EMA) fait apparaître des cas survenus pour l’essentiel après l’ablation des amygdales – mais aussi des végétations adénoïdes pour la trop bruyante apnée obstructive du sommeil. (1)

En France l’Agence nationale de sécurité du médicament reprend l’affaire sur son site. Elle semble y oublier le Néo-Codion® antitussif pour ne se souvenir que du Codenfan® antalgique. Comme on peut le voir ici. Or il existe bel et bien aussi un Néo-Codion sirop enfant  (plus de 13 kg, sans prescription) et un Néo-Codion nourrisson (sans prescription ni codéïne).

Canular

Venons-en au fait, connu de tous ou presque. Ferait-on encore tousser en écrivant que  la codéine est pour l’essentiel aujourd’hui utilisée comme produit de substitution par les toxicomanes aux opiacés ? Et ce au même titre que la méthadone et la buprénorphine. Utilisée comme produit de substitution certes, mais sans avoir les lettres de noblesses des molécules reconnues comme actrices majeures de la politique dite de « réduction des risques ».

L’affaire n’est pas nouvelle. Ainsi ce texte retrouvé grâce aux archives du 5-7 rue des Italiens :

« Canular pharmaceutique  

La plaisanterie est édifiante. Depuis quelques jours, des dizaines (des centaines ?) de pharmaciens d’officine de Paris et de la banlieue reçoivent une étrange  » circulaire  » datée du 1er juin, imprimée sur papier à en-tête des  » Laboratoires du docteur E. Bouchara  » et signée par ce dernier.

 » Madame, Monsieur, explique-t-on, nous allons vous faire parvenir, sous quinzaine, un matériel publicitaire visant à soutenir la campagne de promotion de notre produit anciennement présenté comme ayant valeur de  » sédatif de la toux « , le Néo-Codion. « 

La chose n’aurait rien d’extraordinaire si le médicament concerné, le Néo-Codion, ne posait depuis plusieurs années un vrai problème de toxicomanie. Cela s’explique par la présence dans ce médicament de codéine, une substance dérivée de l’opium qui permet, semble-t-il, lorsque le produit est consommé à fortes doses (plusieurs dizaines de comprimés par jour), de calmer les douleurs du syndrome de sevrage.

 » Un public de plus en plus large ayant élu le Néo-Codion pour un usage quotidien d’une tout autre nature, nous nous voyons contraints de supprimer toute référence aux affections de la gorge, explique la prétendue  » circulaire « . Sans que sa composition soit en rien modifiée, le Néo-Codion doit désormais se tourner ouvertement vers la clientèle nouvelle qui, beaucoup plus assidue que l’ancienne, a permis depuis quelques années d’assurer une augmentation de plus de 80 % sur la production de notre laboratoire. (..). Sachant que nous devons remercier l’ensemble de votre profession pour la façon dont elle nous a aidés à fidéliser une clientèle jeune, par nature instable, nous ne doutons pas de votre collaboration tout au long de ce mois promotionnel.  » Le document explique, en outre, que tout acheteur de six boites de Néo-Codion recevra  » un tee-shirt publicitaire vert et blanc à l’emblème de notre produit « .

M. Philippe Bouchara, PDG de la société fabriquant ce médicament, et ses collaborateurs accordent la plus grande attention à cette  » fort mauvaise plaisanterie « . Le Néo-Codion en comprimés représente en effet 15 % de leur chiffre d’affaires (300 millions de francs, dont 30 % réalisés, à l’exportation).

Le cas du Néo-Codion est particulièrement révélateur des failles de la réglementation actuelle. N’importe qui, en effet, peut acheter une boite de comprimés sans ordonnance, celle-ci n’étant réclamée que pour plusieurs boîtes. Or l’expérience montre que la plupart des pharmaciens ne font aucune difficulté à vendre plusieurs boites au même client, arguant soit que son état le justifie, soit qu’il pourra en toute hypothèse se les procurer chez des pharmaciens concurrents.

Une plainte contre X… doit être prochainement déposée par les Laboratoires Bouchara, et l’ordre a été alerté. L’un des risques, non négligeable, serait aussi que certains des propriétaires d’officines pharmaceutiques prennent un tel document trop au sérieux »

Ce texte de juin 1988  fut publié dans Le Monde. Ainsi il y a un quart de siècle pouvait-on acheter plusieurs boîtes sans ordonnance. Or si l’on ne peut plus le faire aujourd’hui c’est ( écrit sur notre boîte) en vertu d’un « arrêté du 22 janvier 1957). L’Agence nationale de sécurité du médicament saura-t-elle élucider ce mystère ? Nous lui posons de ce pas la question.

Méthadone du pauvre

Que représente le Néo-Codion aujourd’hui en France ? Nettement moins que jadis. Interrogée  la société Celtipharm (2) situe néanmoins les ventes sur un an à hauteur d’un peu plus de 3 millions d’unités adultes (boîtes de comprimés et flacons de sirop) à la fin juin 2012; et à 2,9 millions à la fin juin 2013. Méthadone du pauvre ? Sans aucun doute. Et sans doute est-elle utile à ceux qui traversent leurs enfers opiacés. Mais pourquoi le cacher à une époque qui se drape dans la transparence ? Pourquoi faudrait-il taire la réalité, pas toujours ouatée, des vieux tiroirs en ronce de noyer ?  

 

(1) Le Prac, qui reconnaît l’association entre codéine et risque de dépression respiratoire, publie une série de recommandations: . les médicaments contenant de la codéine ne doivent plus être utilisés pour traiter la douleur aiguë modérée chez les enfants de plus de douze ans, sauf si la douleur ne peut être soulagée par d’autres analgésiques comme le paracétamol ou l’ibuprofène; . la codéine ne doit pas être utilisée chez les enfants de moins de 18 ans qui subissent une ablation des amygdales ou des végétations pour traiter l’apnée obstructive du sommeil, et ce en raison des troubles respiratoires préexistants de ces patients; .  la notice des médicaments concernés devrait mentionner les effets indésirables possibles en cas de troubles respiratoires et déconseiller dans ce cas l’utilisation de la codéine. Il importe aussi de souligner que les risques d’effets secondaires avec la codéine existent aussi pour les adultes, connus comme «des métaboliseurs ultra-rapides», ainsi que pour les jeunes mères qui allaitent. Pour l’EMA, la codéine pour traiter la douleur chez l’enfant n’est pas plus efficace que les analgésiques non opioïdes comme le paracétamol ou l’ibuprofène.

(2)   Celtipharm est une société française spécialisée dans le recueil et le traitement de l’information sur le circuit du médicament et des produits commercialisés en officines.    

2 réflexions sur “Néo-Codion® : de quoi es-tu donc le nom ?

  1. Bonjour,

    A Genève, J’ai vécu une décennie sous héroïne à une époque – les années 80 – où la prise en charge des toxicomanes aux opiacés était dans les limbes. L’Etat et l’opinion public nous stigmatisaient et seuls quelques médecins privés acceptaient les patients singuliers et un peu honteux que nous étions. La préparation des laboratoires Bouchara fut effectivement une « méthadone » du pauvre quand la prescription de ce substitut était encore difficile à obtenir. Depuis la cité de Calvin, on sautait dans le tramway qui dessert la frontière française où à quelques pas de la station, des pharmaciens pas dupes mais compatissants nous délivraient sans problème les comprimés contenant de la codéine et si je ne me trompe pas de la morphine (sr) qui ne figure plus dans sa composition actuelle. Un jour, lors d’un séjour à Paris, en passant devant les établissements Bouchara, j’ai eu une pensée émue pour ce laboratoire qui produit les pastilles vertes qui permirent à une génération ou deux de tenir dans les périodes de manque ou de sevrage. Il y a 30 ans, ça n’était pas rien.
    Bien à vous

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