Le steak était presque vivant

In vitro, la nouvelle viande est arrivée. Elle est issue de cellules souches bovines adultes. Les amis des bêtes applaudissent. Plus d’élevage, plus d’abattage: partant, plus de souffrance. Que diraient-ils s’il avait fallu détruire un embryon de veau ?

Cela se passait hier à Londres. Et voici ce qu’en a dit la BBC (section science et environnement). De ce côté-ci de la Manche ce fut nettement plus superficiel. On a perçu l’affaire comme une sorte de galéjade d’Europe du nord. Derrière les rires hystériques des studios pointait un peu d’angoisse. C’est bien le moins quand un tremblement de terre s’annonce. Pour le reste, comme souvent, le superficiel l’emporta. Comme souvent l’insignifiant.  Les foules en retiendront l’image d’un « burger » qui n’en était pas un. Mais qu’est qu’un « burger » (1) ? Depuis l’affaire (anglaise…) de la vache folle et l’entrée dans les coulisses de l’agro-alimentaire on sait ce qu’il peut en être. Dans la carcasse tout n’est pas bon mais tout peut devenir mangeable – il suffit pour cela d’un peu d’imagination, d’un centrifugeur et de congélateurs. La grande distribution et l’aveuglement induit par la publicité feront le reste.

Le mythe avant la thérapeutique

Burger in vitro ont répété les gazettes du monde entier. Burger in vitro on retiendra. Burger in vitro pour ne pas dire in vivo. Superbe opération planétaire de communication à l’œil. Tous les médias l’ont goûté – et le fabricant tout particulièrement. Ainsi donc les dés sont jetés : avant-même d’être une thérapeutique les cellules souches sont sur la table –elles prennent  la dimension du mythe.

Le lundi 5 août, à Londres on avait (pourquoi ?) invité Hanni Rützler. Hanni Rützler est une nutritionniste autrichienne professant l’écologie aux Etats-Unis. A Londres Mme Rützler a eu ce mot historique : « La consistance est bonne, pas molle. Ça tient en bouche. Il n’est pas aussi juteux que ce que j’attendais ». On ne sait pas qu’elles étaient les attentes de la nutritionniste autrichienne en matière de tenue en bouche, de consistance et de caractère juteux. Et sans soute ne le saura-t-on jamais. Tout comme on ne connaîtra (sans doute) jamais les conditions de cet essai qui n’était ni randomisé ni en double aveugle. Tout juste saura-t-on que le spectacle avait été financé par Sergeï Brin, l’un des fondateurs de Google. Et que le burger in vitro (140 grammes) aurait nécessité trois mois de fabrication et 250 000 euros –  et qu’il était l’œuvre d’un certain Mark Post, spécialiste de physiologie vasculaire à l’université de Maastricht. Désormais célébrité assurée.

Boucherie virtuelle

L’argumentaire développement durable était au rendez-vous : pour le chercheur néerlandais cette technologie de boucherie virtuelle est un moyen de répondre aux besoins croissants en viande d’une population également croissante (besoins doublés d’ici 2050).  Viandes in vitro à volonté  sans les inconvénients de l’élevage intensif, ses émissions de gaz à effet de serre, ses  polluants chimiques, ses abattoirs inhumains, ses escalopes de veau trop tôt séparés de leur mère. Sans oublier que les cellules souches ne sauraient se limiter au bovin. Le mouton, la chèvre et le cheval bien sûr. Mais aussi l’antilope, le faisan, le marcassin en terrine, la marmotte en civet. Et tous les poissons de la création. Et peut-être même l’escargot au beurre d’ail, la tortue en soupe.

On plaisante ? Rien n’est moins sûr. Pour l’heure les experts font la fine bouche. De la viande ce burger in vitro ? Allons donc, il ne s’agit que de muscles ! Et encore. Manquent à l’appel le gras de Salers, le persillé de l’Aubrac, le sang qui fait saliver les amateurs. Tout ce que la médecine castratrice interdit. « La viande consommée est aussi le résultat de l’action d’enzymes qui attendrissent les muscles après l’abattage »  rappelle, cité par Le Monde Jean-François Hocquette. M. Hocquette est directeur de recherches (croissance et métabolisme du muscle) à  l’Institut national de la recherche agronomique. L’Inra dont on aurait presque oublié qu’il créée des animaux d’élevage par clonage et se refuse à les commercialiser pour la boucherie.

Manger de la viande sans faire souffrir ?

A Londres, le burger de Mark Post avait été élaboré à partir de cellules souches prélevées dans le muscle de l’épaule d’un bovin bien vivant et qu’il n’a pas fallu abattre (du moins abattre pour cela). Ces cellules furent ensuite sont cultivées, multipliées à l’infini sou formes de fibres qui furent ensuite assemblées. Le tous saupoudré de facteurs de croissance, d’antibiotiques et nourri aux sérums d’origine animale.

On peut voir quelque chose de troublant, voire de cocasse dans le fait  que ce type de tentative peut être financé  par des associations de protection des animaux comme la puissante PETA. « Pour les végétariens, la piste peut sembler intéressante, car elle permet de continuer à manger de la viande sans la souffrance animale et les problèmes environnementaux. Mais ne plus consommer de viande reste moins cher et plus simple. Et des produits simili-carnés à base de végétaux imitent déjà le goût et la texture de la viande » explique  Aurelia Greff, porte-parole de l’Association végétarienne de France – elle aussi citée par Le Monde.

Le porc de Coluche

« L’avenir du bœuf hors sol est peut-être déjà tranché » sourit Le Monde entre ses lignes. Est-ce seulement l’avenir trop humain de ce bovin qui est ici tranché ? Et celui des bouchers-charcutiers ?  Ne serait-ce pas plutôt la nécessité même de tuer pour se nourrir de viande qui est ici en jeu ? Question : la chair qui ne résulte pas de la mort est-elle encore de la viande ? Y –t-il une différence autre que symbolique entre un burger in vitro et un burger de soja ? Allons-nous désormais dévorer du symbole ? A dire vrai cela ne serait pas vraiment nouveau. Et quel intérêt a la viande si on l’obtient sans sacrifice ?

Coluche avait expliqué un jour que l’on pouvait manger de la viande sans tuer les animaux. Prenant l’exemple du jambon il faisait valoir que l’ablation d’une cuisse ne nécessitait nullement l’abattage du cochon. Coluche était un humoriste français  mort en juin 1986. C’était avant que les médias parlent des cellules souches. C’était précisément au moment où le prion pathologique de la vache folle émergeait. Dans la verte campagne anglaise. Il y a vingt-sept ans.

(1) Est comme chacun sait une aphérèse de hamburger. Le Larousse de la Toile est bien pauvre : « Sorte de sandwich rond, produit de base de la restauration rapide. (On distingue les hamburgers, les fishburgers, etc.) ». Comment, il est vrai, lutter avec Wikipédia [ hamburger ] et sa luxuriante culture gratuite à une portée de clic ?

 

 

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