Eric Abidal : mieux comprendre son miracle

Greffé du foie en mars 2012 ce footballeur a retrouvé hier l’équipe de France. Une histoire  moins rare qu’on pourrait le croire. Un solide message d’espoir. Reste à mieux comprendre ce qui s’est passé chez lui comme chez quelques autres sportifs de haut niveau. Que nous disent ces corps miraculés ?

Le 1er mars 1963, à Denver (Colorado) le Pr Thomas Starzl tentait la première greffe de foie au monde. C’était chez un enfant de 3 ans atteint d’une malformation gravissime des voies biliaires. Le petit malade mourut lors de l’intervention. Cinquante ans plus tard la transplantation hépatique est une intervention qui n’émeut plus guère. On en réalise environ un peu plus d’un millier chaque année en France. Et si les greffons disponibles étaient plus nombreux (et les budgets hospitaliers moins serrés) cette greffe serait encore plus pratiquée : plus de deux mille personnes sont en liste d’attente et la fréquence des cirrhoses hépatique d’origine alcoolique fait que ce nombre pourrait être nettement plus élevé.

Hommage entre les lignes

Aujourd’hui âgé de 87 ans le Pr Starzl imaginait-il en 1963 que les greffés du foie pourraient avoir une qualité de vie équivalente à celle qu’ils avaient avant que leur état de santé justifie la transplantation de cet organe ? Le cas Eric Abidal est une parfaite démonstration de cette révolution thérapeutique. Ce footballeur international fêtera le mois prochain ses 34 ans. Il vient d’être sélectionné par Didier Deschamps pour jouer le 14 août sous le maillot de l’équipe de France contre la Belgique.  C’est là un retour que l’on pourrait qualifier de miraculeux, ou de stupéfiant,  mais dont les titres de la presse sportive ne font pas grand cas.

Il en a été ainsi hier 14 août à l’occasion du match amical Belgique-France (0-0). Sa sélection n’était en rien un « cadeau » du sélectionneur Didier Deschamps (les initiés saisiront) et  Eric Abidal a joué (pleinement) les 90 minutes. Respectueux les hommages journalistiques étaient entre les lignes. Dans la sirupeuse hystérie ambiante (commentaires de France Télévisions aux championnats du monde d’athlétisme de Moscou) ce ne sont pas les moins beaux.

« Tumeur au foie »

Formé à  l’AS Lyon-Duchère, club de CFA-2, Eric Abidal  rejoint  l’AS Monaco en 2000 puis gagne Lille (2002-2003) avant l’Olympique lyonnais et le maillot de l’équipe nationale en 2004. En 2007 il est transféré (pour environ seize millions d’euros) sur le couloir latéral gauche du FC Barcelone. Il s’ exprimera à merveille :  Ligue des champions,  championnat d’Espagne,  coupe d’Espagne,  supercoupe d’Europe, supercoupe d’Espagne et coupe du monde des clubs.

Drame : le 15 mars 2011 que le FC Barcelone annonce que son défenseur  souffre d’une « tumeur au foie » et qu’il doit subir une intervention  chirurgicale. Il sera alors opéré en urgence par le Dr Josep Fuster Obregon à la Barna Clinic de Barcelone. Six semaines plus tard il réintègre le groupe catalan pour affronter le Real Madrid en demi-finale retour de Ligue des champions. La presse retiendra les acclamations du Camp Nou quand le jeune conalescent  remplace le célèbre Carles Puyol à la 90e minute.

Retour à Wembley

A la mi-mai Abidal redevient  titulaire et  le FC Barcelone remporte officiellement le titre de champion d’Espagne. Le défenseur gauche entend jouer la finale de la ligue des Champions, le 28 mai contre Manchester United. Il la jouera. A Wembley Barcelone l’emporte (3-1). À l’issue du match, Puyol et Xavi, capitaines habituels, lui transmettent leur brassard et le laissent, le premier, soulever le trophée : c’est une assez belle façon de saluer son retour en première ligne, deux mois seulement après sa sortie du bloc opératoire.

Rechute un an plus tard, jour pour jour. Le 15 mars 2012 le club catalan annonce que son héros doit subir une greffe du foie. C’est la seule solution après une récidive de son carcinome hépatocellulaire survenu après une hépatite. Après une fuite l’affaire, qui n’était pas destinée à être rendue publique, sera largement médiatisée. Diverses rumeurs circulent alors laissant entendre que la greffe aura pu être aisément réalisée du fait de la notoriété du greffé. En réalité il s’agissait d’une greffe partielle avec donneur, le lobe hépatique greffé  étant offert par l’un de ses cousins. Le 10 avril, jour de l’intervention pratiquée par le Dr Juan Carlos Garcia-Valdecasas , la victoire du FC Barcelone (4-0 contre Getafe) est dédiée au joueur.

Greffé, il rejouera

Eric Abidal pourra-t-il ou non rejouer ? Ils sont nombreux à l’espérer,  nettement moins à le penser Parmi eux le Pr Jean-Daniel Chiche, responsable du Pôle réanimation du groupe hospitalier Cochin (Paris). « Il est vrai que j’étais l’un des rares à affirmer que Eric aller rejouer, a-t-il expliqué à Slate.fr. Je le connaissais et je savais à quel point il était prêt à se battre, à quel point il désirait rejouer au football. Je savais qu’il était peu vraisemblable d’imaginer qu’il puisse participer à l’Euro 2012. Mais on pouvait raisonnablement parier sur le fait que ses capacités de récupération sont bien au-delà de la moyenne.»

Un mois plus tard le joueur quitte l’hôpital de Barcelone, En octobre il reprend l’entraînement. En décembre il a le feu vert médical. En mars il joue sous les couleurs de l’équipe B de son club et en avril il retrouve les honneurs de la place de titulaire en équipe première.  Puis c’est ensuite l’annonce du retour à Monaco après une absence de onze ans. Et la sélection nationale.

La Fondation « Life-Priority »

« Tout en fut pas toujours simple du côté de l’équipe médicale barcelonaise, résume le Pr Chiche. Certains faisaient barrage, redoutant notamment les possibles accidents pouvant résulter d’une reprise de la pratique du football. Mais Eric avait un argument fort : il faisait valoir qu’on lui avait dit qu’après sa greffe il aurait une vie normale. Or pour lui la vie normale c’est la pratique du football. Dès lors comment s’y opposer dès lors que les paramètres biologiques montraient que son nouveau foie remplissait ses fonctions ? »

Président de la Société européenne de réanimation et directeur d’une unité de recherche Inserm le Pr Chiche a appris à connaître Eric Abidal qui est l’un des « ambassadeurs »  de la fondation médicale « Life-Priority » qui soutient notamment le développement des activités de réanimation médicale. « Son cas est exemplaire de ce que la médecine peut nous apprendre des capacités de récupération du corps humain après une greffe de foie mais aussi plus généralement après un traumatisme, souligne-t-il. Il n’est pas le seul sportif de haut niveau dans ce cas. Il y a eu notamment le joueur de rugby Jonah Lomu qui a été greffé du rein. Et dans un autre cas le cycliste Lance Armstrong. Les affaires de dopage le concernant ne doivent pas faire oublier qu’il constitue un formidable exemple médical de récupération après un cancer testiculaire ayant atteint un stade avancé. »

De ce point de vue on observe une forme de frilosité médicale à tenter de comprendre précisément les raisons de ces cas d’exception.  « C’est d’autant plus regrettable qu’il y a là des leçons dont pourraient, d’une manière ou d’une autre, bénéficier l’ensemble des patients, estime le Pr Chiche. Il est remarquable d’observer par exemple à quel point la reprise de l’entraînement de Eric Abidal a été corrélée à une amélioration de ses paramètres biologiques. »

 Le footballeur-ambassadeur

« Tous les greffés du foie ne peuvent évidemment pas être comparé à ce patient, ajoute le Dr Stéphanie Faure, (service hépato-gastroentérologie et transplantation du Pr Georges Pageaux, CHU Saint-Eloi, Montpellier). Les âges et les indications sont souvent très différents. Mais il est vrai que certains de nos patients nous étonnent par leurs capacités de récupération. Nous assistons chez eux à une forme de renaissance. Le traitement immunosuppresseur indispensable après une greffe est aujourd’hui le plus souvent réduit à la prise de quelques comprimés par jour ce qui facilite amplement un retour à une grande qualité de vie. Outre l’effet très positif sur les malades greffés et sur ceux qui sont en attente de greffe la médiatisation des cas comme celui d’Eric Abidal est aussi un formidable message assurant la promotion du don d’organe, que ce soit après sa mort ou lorsque cela est possible, pour le rein et le foie, de son vivant. »

Plus près de la renaissance que du miracle Eric Abidal est une forme de footballeur-ambassadeur. Il reste à mieux comprendre, médicalement, le message que son corps entend nous délivrer.

Ce billet reprend pour partie une chronique initialement publiée sur Slate.fr

 

 

 

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