« Palladium »: le roman choc d’un comateux ressuscité

C’est l’un des événements de la rentrée littéraire 2013. Picaresque. Hallucinant. Asphyxiant. Un prix quasi-assuré. C’est aussi un parfait exemple de ce que peut-être aujourdhui la  » littérature de la douleur ». Cette douleur qui est à coup sûr, elle aussi,  un langage.

Une douleur exquise. A mettre entre toutes les mains. A commencer par celles des anesthésistes-réanimateurs. Et de toutes celles et ceux qui travaillent avec eux. L’auteur en est sorti à la fois vivant et, assure-t-il, radicalement différent. C’est ce qui attend, également, le lecteur.  

C’est un roman pré-encensé. Un roman déjà comme embaumé par les anatomopathologistes de la critique. Palladium est le premier ouvrage de Boris Razon. Boris Razon est journaliste, directeur «des nouvelles écritures et du transmédia» (sic) à France Télévisions. Il a fait ses humanités à l’Ecole normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud avant d’entrer au Monde.fr dont il est devenu rédacteur en chef en 2002. Sa fiche biographique dit encore qu’il «se passionne pour les langages numériques».

Journaliste, normalien et néanmoins romancier

Roman pré-encensé ? Etre journaliste peut-il aider à obtenir de bonnes critiques dès lors que vous publiez votre premier roman ? Pas nécessairement. C’est sans doute différent quand vous exercez dans les échelons hiérarchiques de cette étrange profession. Reste que ces 472 pages (imprimées à Mayenne sur papier recyclable) pourraient bien faire date.[1]

Nous sommes dans le service de réanimation neurologique de la Pitié-Salpêtrière ; à un jet de plume d’ange des chambres froides de l’Institut médico-légal (2, place Mazas). Juste un fleuve à traverser. Puis bientôt ce sera Raymond-Poincaré (Garches). Le fleuve laissera alors la place à l’autoroute : l’hôpital accueille celles et ceux qui y brisent leur colonne, leur crâne et qui perdent la conscience.

La réa de La Pitié

Palladium ? Le normalien Boris Razon aime le latin. Dérivé du grec, le terme est une allusion à la statue de Pallas, tenue pour gage de la conservation de Troie. On sait ce qu’il advint – et ce qu’il en est de la Grèce.Palladium désigne néanmoins toujours ce qu’un peuple considère comme sa durée. Au figuré on retiendra qu’il exprime tout ce qui est «le garant de la conservation d’une chose». Le propos vaut-il pour une personne ? Sans doute quand cette personne se rapproche dangereusement de sa mort. Palladium ne doit pas être un terme très usité dans le service de réa de la Pitié. A quoi songeront les réanimateurs et tous les membres des équipes de réanimation quand ils découvriront ce roman ?

Les réanimateurs sont-ils très éloignés du bourreau de l’Alice souterraine de Carroll ; ce Carrol que cite l’auteur. «Le bourreau déclarait qu’il était impossible de couper une tête s’il n’y avait pas un corps dont on pût la séparer (…). Ce bourreau n’avait jamais rien fait de semblable jusqu’à présent et il n’allait sûrement pas commencer à son âge.» Lewis ne nous donne pas la date de la mort du bourreau d’Alice. Ce bourreau aurait-il tenu de tels propos s’il avait connu l’anesthésie puis la réanimation ? Les réanimateurs sont-ils des bourreaux hospitaliers ?

Où est la vérité ? 

Dans Palladium tout semble sacrément vrai, aussi vrai que les multiples extraits du rôle infirmier. C’est ici une frise poétique qui parcourt la prose du noyé. Les faits, les faits certifiés ? Tout semble s’être passé il y a sept ans. L’auteur n’est pas avare de termes médicaux – comment ferait-il sans ? A-t-il appris à traduire tout cela ? Et qui traduira en langues étrangères si ce livre a le succès que l’on pressent, succès qu’il mériterait amplement ? Pour l’heure, un lexique est fourni après l’épilogue.

Joyce et Homère à la Salpêtrière

Le jargon médical est là mais on reste sec sur le diagnostic (Guillain-Barré ?). Et c’est cette sécheresse qui est ici richesse : la plongée dans les limbes et les enfers du coma vaut pour tous les comas. Palladium est un contraire inversé du Dr Gregory House, cette vieille écriture américaine qui faisait encore, il y a peu, les délices de la première chaîne de la télévision française. Chez House, on ne comprend certes pas tout mais House nous guide. Ici, Razon nous perd au fur et à mesure qu’il se recherche et se trouve. C’est Joyce et Homère à la Pitié-Salpêtrière. L’alcool hospitalier titre bien trop fort pour être charitable. Les ivresses sont spontanées. Et Boris Razon en a conservé la mémoire : elles sont le cœur de son livre, son essence. Ce sont ces ivresses qui nourrissent les hallucinations. Des ivresses de douleur dans lesquelles l’homme est muré. Il en sortira. Pour les écrire faute de pouvoir les dire.

Les infirmiers-coryphée

Ce n’est que plus tard qu’il prendra le clavier. Et son dossier médical sera notre coryphée tandis que le patient divague au bord du précipice. Ces minutes professionnelles éclairent ce roman-polar. Elles lui confèrent sa perspective. Même astuce pour le temps, ce temps qui passe si différemment quand nous sommes alités. Ici, le malade allongé pèche sur l’une des rives du Styx. Nous commençons à J-64. Puis le temps se dilate sur quatre cents bonnes pages.

Dire un mot de la fin ? On le peut : l’auteur a pu revenir des abîmes dès lors qu’il nous offre le journal de bord de sa remontée. Il ne nous demande pas de croire aux forces de l’esprit mais c’est tout comme. On ferme ces pages et l’on est conforté dans l’idée que l’on peut, entre les cils, entrevoir l’avenir. «Je te propose de sentir l’animal qui est en nous. J’ai été le théâtre d’un combat sans merci. Sous mes yeux la vie et la mort n’ont cessé d’en découdre et je les ai vues. Chacune des deux étaient en moi. Je suis le fruit de ce combat et je voulais en garder une trace. Ce livre est notre palladium.»

Vivre= une oxygénation forcée

Les distanciés objectiveront : c’est là un nouveau témoignage de décorporation. Mais un témoignage laïc, un témoignage paradoxal qui ne fait ni l’économie de quelques démons intérieurs ni celle de quelques âmes en réanimation. Les littérateurs verront-ils là un nouveau roman dans le genre, aujourd’hui florissant, de la «littérature de maladie» ? A coup sûr ; avec ce possible effet secondaire de la ventilation contrôlée : le passage de l’organique à la folie et au dérèglement de l’espace-temps. Normale ou pathologique, la vie n’est presque rien d’autre qu’une oxygénation forcée.

Dans la recension qu’il fait de Palladium pour le Monde des Livres (daté du 30 août), le philosophe Pierre Zaoui ose une référence. «Il faudrait peut-être renverser terme à terme la célèbre définition que donnait le physiologiste René Leriche (1879-1955) de la santé pour essayer, sinon de comprendre, du moins d’entrevoir l’expérience effroyable qui nous est ici décrite, écrit-il. Si la santé est la vie dans le silence des organes, alors la maladie devient la hantise de la mort dans le délire des organes.» Ainsi donc le chirurgien René Leriche[2] n’aurait pas disparu. On tiendra pour symptôme le fait qu’un responsable de la revueVacarme[3] cite, dans Le Monde, cet ennemi farouche de la souffrance qui fut longtemps voué à de tardives gémonies : il avait traversé cahin-caha des temps inhumains sans perdre sa foi en l’homme.

Vivre dans le silence des organes

Leriche avait appris à connaître les multiples mutilés de la première boucherie mondiale. Chirurgien vasculaire hors pair, il s’était penché sur le tronc sympathique pour mieux comprendre la douleur : comment opérer sans faire souffrir ? Il était mort dix ans après la seconde boucherie, soit avant les vrais triomphes de l’anesthésie-réanimation. Il avait eu le temps de cette définition : «La santé, c’est la vie dans le silence des organes».

Faut-il en changer ? Et que faire quand on ne sait plus faire taire ces mêmes organes ? Quand on approche de la fin et que cette fin n’est plus écrite ? Ici, le parcours romancé de Boris Razon trouve d’autres échos. Ce sont ceux des batailles contemporaines sur les champs de l’euthanasie et d’un droit qu’il y aurait au suicide médicalement assisté. Ces échos expliqueront également le succès de ce roman.

Soliloquer sa douleur

Ne pas perdre sa foi en l’homme ? A l’Institut médico-légal comme à la Pitié-Salpêtrière et à Raymond-Poincaré, beaucoup s’y emploient. Certains poursuivent aussi l’œuvre de René Leriche. Ils cherchent à descendre dans les profondeurs comateuses pour chercher les traces de la conscience humaine. Comme le Coma Science Group[4] que dirige à l’Hôpital universitaire de Liège le Pr Steven Laureys. Le philosophe Pierre Zaoui observe que palladium rime avec opium et laudanum. Et le Palladium de Boris Razon «énonce une vérité tragique de l’expérience aux limites de la maladie : elle ne grandit jamais, n’enrichit jamais ; ce qui ne nous tue pas nous rend plus triste». «On pourra toujours alors reprocher à ce premier roman certains défauts du genre, il n’empêche ; c’est un livre dont on ressort les yeux rouges, ému, déplacé» conclut-il.

Comment ne pas être ému devant une renaissance ? On peut aussi sortir de ce livre autrement. Bien vivant. Debout. Comme un peu plus grand. «La douleur est un langage» écrit Razon. Ou un soliloque.
[1] Razon B. Palladium. Paris : Editions Stock, 2013.

[2] Leriche R. Souvenirs de ma vie morte. Paris : Editions du Seuil, 1956.

[3] www.vacarme.org/.

[4] www.coma.ulg.ac.be/fr/.

Ce billet a initialement été publié  dans la Revue médicale suisse. 

 

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