Tiers payant: pourra-t-on demain soigner gratuitement ? (suite à l’ire du Pr Vallancien)

L’annonce-choc de Marisol Touraine n’a pas provoqué de raz-de-marée. Ni indignation, ni enthousiasme. Plutôt une forme de résignation. Les médias d’information générale ont déjà tourné la page numérique. Pourtant la question demeure : la gratuité (apparente) conduira-t-elle à une surconsommation suicidaire ?

On peut tout dire sur ce sujet. Il en irait peut-être autrement si, abandonnant jacobinisme et décisions ex cathedra, le gouvernement expérimentait. Avec les principaux intéressés. 

Comme bien des chirurgiens Guy Vallancien aime donner de la voix. Sur les estrades et dans les médias. Il vient de récidiver dans Les Echos. Sous le titre « Demain on soigne gratis ! » (1).

Extraits : « Ah ! La bonne nouvelle ! La ministre de la Santé lance le tiers payant pour les actes médicaux. (…) Comment peut-on accepter d’ouvrir la porte à toutes les dérives consuméristes aussi démagogiques qu’inefficaces ? La gratuité pour les personnes éligibles à la CMU et à l’AME a montré les dangers de surconsommation d’un système déresponsabilisant que l’on veut étendre à toute la population. Conséquence assurée : la multiplication des consultations qui, au nom de la sacro- sainte démocratie sanitaire et du « j’ai droit », ne pourront être refusées par les médecins. Comment vouloir réduire le déficit des comptes sociaux en empilant ces mesures dispendieuses, dont l’impact en termes de santé publique reste inconnu ? »

Payer pour ne pas souffrir

 Ce spécialiste d’urologie réputé lui qui participa à l’une des interventions sur François Mitterrand poursuit :   « Connaissez-vous un bien de consommation que l’on ne paye pas et qui ait vu son marché stagner ou diminuer ? Les arguments selon lesquels, grâce à ces consultations gratuites, on désengorgera les urgences sont affligeants et témoignent de la méconnaissance du terrain. Quant à la protection contre les vols des caisses des cabinets médicaux, l’argument reste anecdotique et son traitement relève du ministre de l’Intérieur. Que je sache, quand je vais au marché, les étals affichent leurs prix et je paye, or se nourrir est vital ! Devrais-je donc demander la gratuité pour mes repas ? » Payer pour se nourrir et ne pas payer pour ne pas souffrir ? Pour ne pas mourir ?

Le Pr Vallancien et la collectivisation-étatisation

La rancœur, la colère et l’émotion peuvent s’entendre. Elles n’interdisent pas non plus de chercher à comprendre.

Guy Vallancien exhorte les foules : « Cessons d’être irresponsables en matière de santé ». Bien au-delà des  propositions éparses du plan « Stratégie nationale de santé » il perçoit le rêve d’un « grand système de santé étatisé ». Un système qui gérerait mieux que tout autre l’accès et la dispensation des soins, la prévention et la prise en charge des conséquences sociales des maladies et accidents. « Malheureusement, alors qu’aucun pays n’a adopté ce mode d’organisation à cause de sa lourdeur et de sa faible efficience, nous nous y engouffrons au pire moment. Le candidat devenu président n’avait prévu aucune réforme de fond d’un système sanitaire qu’il ignorait. Son gouvernement, confronté aux difficultés, cherche tous les biais pour limiter la casse et paraître à l’écoute du peuple, saupoudrage médiatique qui ne peut rivaliser durablement avec un grand projet politique longuement pensé et mûri. »

Jack Ralite et les Soviétiques

 On pourrait presque rapprocher  l’expression de cette angoisse de celle qui animait, il y a trente-deux ans, un autre urologue parisien prédisant  dans le Figaro Magazine l’arrivée des troupes soviétiques dans les hôpitaux de l’AP-HP (après la nomination de Jack Ralite au ministère de la Santé). Un chirurgien qui, par la suite, vit également François Mitterrand dans un bloc opératoire. Et qui ke fit savoir.

Tiers payant médical ? Tout ou presque peut-être dit à son endroit. Et tout, ces jours derniers, le fut dans les médias. Pourfendeur de l’immobilisme de Marisol Touraine Claude Leicher, président de MG France fit des commentaires positifs en attendant du concret. «Cela permettrait de désengorger les urgences des hôpitaux, qui paraissent gratuites parce qu’il n’y a pas d’avance de frais, alors que les généralistes semblent au contraire coûteux», plaide Claude Leicher. On sait ce que répond son confrère Vallancien.

 Marchés de quartier ou hypermarchés syndicaux  ?

 Sans surprise le président de la puissante CSMF parla de « carcan épouvantable » et de son effroi devant « une étatisation du système ». Avec un argument-choc : « cette mesure pourrait coûter 3,50 euros par acte au praticien» (le médecin devra veiller à se faire rembourser par les « complémentaires santé » (2), ce qui lui rajoutera une charge de gestion).

Et le président de la CSMF ne craint pas de filer la métaphore alimentaire et inflationniste de son confrère Vallancien : « si vous supprimez les caisses dans un supermarché, la consommation explose! ». On observera aussi qu’il la file en préférant la grande surface aux étals des marchés de quartier. Pratiques personnelles ou considérations syndicales ?

L’expérience méconnue des pharmaciens d’officine

 Mais encore ? Peu de regards sur les pays étrangers (3). Aucun commentaire sur la dimension symbolique du paiement de la main à la main au cabinet. Aucun chiffre documenté sur les effets de surconsommation qui serait inhérente à la « gratuité pour les personnes éligibles à la CMU et à l’AME » (dixit Guy Vallancien). Aucune référence aux effets sur la consommation médicamenteuse du tiers payant dans les pharmacies d’officine (le temps n’est pas si loin où les pharmaciens refusaient comme la peste un système qui voyait disparaître l’argent liquide de l’officine ; on voit ce qu’il en est aujourd’hui).

Nous sommes une nouvelle fois ici dans l’impasse du jacobinisme et du discours ex cathedra. Pourquoi ne pas descendre de la chaire et, modestement, expérimenter. Nous saurions enfin si le fait qu’un tiers prennent en charge le rasage augmente la fréquence des passages chez le barbier. Etant bien entendu par ailleurs que le rythme de la pousse des poils de barbe ne varie pas.

 

(1) Le lecteur appréciera ici le remplacement de raser par soigner. Rappelons que le rasage offert reporté au lendemain trouverait son origine dans l’initiative d’un barbier rusé. Il  aurait affiché l’annonce de la gratuité  à la porte de son  échoppe. Puis il répondait  à ceux qui réclamaient la gratuité de leur rasage que c’était « pour demain ». La formule peut être aisément transposée aux promesses politiques dès lors qu’elles ne sont pas associées à des engagements datés et inamovibles. Exemple d’actualité : la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim.

 

(2) Nous avons dit il y a quelques jour l’importance que l’on pouvait accorder au dernier ouvrage (23,90 €) de Didier Tabuteau publié chez Odile Jacob (véritable  livre de chevet après les annonces de Marisol Touraine sur le tiers payant).

On pourra aussi bientôt s’intéresser de près à un autre ouvrage qui dénonce le « scandale » des « complémentaires santé ». Il est signé de Frédéric Bizard, blogueur sur le site Huffington Post  et maître de conférences à Sciences po ce médecin vétérinaire dirige Salamati Conseil, « Société d’étude et de conseil spécialisée sur le secteur de la santé, Salamati Conseil a pour cœur de métier la stratégie d’entreprise, l’économie de la santé, les affaires publiques, le lobbying et l’accès au marché ». Son ouvrage (14,90 €), édité chez Dunod, sera en vente à compter du 9 octobre.

Extrait du communiqué de presse : « Garanties incompréhensibles, appropriation des remboursements de l’assurance maladie dans les garanties, pratiques commerciales douteuses, offres non personnalisées, opacité des conditions commerciales et des frais de gestion des mutuelles… la liste des scandales de ce secteur dénoncés dans ce livre est longue. La réforme du secteur s’impose donc sauf à laisser la couverture du risque santé se dégrader dans notre pays. »

(3) Exception remarquable : Le Figaro (du 23 septembre).

« En Europe, avancer les frais d’une consultation chez le généraliste relève de l’exception. Le système du tiers payant est appliqué presque partout ailleurs dans l’Union européenne. Parmi les vingt-huit pays membres de l’UE, seuls quatre exigent des patients qu’ils avancent le paiement d’une consultation chez le généraliste. En Belgique, au Luxembourg et en France, le patient paye son médecin, avant d’être remboursé par son assurance-maladie.

En Suède, les consultations sont payantes jusqu’à un certain seuil (fixé à 900 couronnes par année, soit environ 90 euros), au-delà duquel elles deviennent gratuites. Les patients n’ont alors plus à avancer les frais, leur caisse d’assurance-maladie prenant directement en charge les paiements. En Croatie, le patient ne paye pas le généraliste mais s’acquitte d’une franchise de 15 kunas (environ 2 euros) à chaque consultation.

Dans les autres pays européens, le système de «prestations en nature» est appliqué. Il implique la prise en charge des frais médicaux basiques, parmi lesquels la consultation d’un généraliste, par les caisses d’assurance-maladie publiques, nationales ou locales. Mais cela n’est valable que dans le parcours de soins suivi dans le public. Dans la plupart des pays européens, les patients ont le choix de se faire soigner au sein de structures publiques, dont les actes sont pris en charge par l’assurance-maladie, ou auprès de praticiens libéraux.

S’ils choisissent de se tourner vers le privé, les patients doivent alors avancer les frais et ne seront remboursés que sur la base d’un tarif défini par l’organisme public. Comme en France, certains pays européens ont adopté le principe du médecin référent. Il leur garantit à la fois une prise en charge de leurs consultations par les organismes publics et celle des soins des spécialistes vers lesquels ils seront orientés. En Grande-Bretagne, le patient doit ainsi s’enregistrer chez un «general practicioner» situé dans les environs de son domicile pour bénéficier de la gratuité des soins. Les Danois s’inscrivent, eux, sur la liste d’un médecin généraliste, qui ne peut avoir plus de 2000 patients.

Les Européens ne sont pas égaux face aux honoraires de leurs médecins. Consulter un généraliste revient dix fois plus cher au Royaume-Uni qu’en Suède! Outre-Manche, les consultations sont prises d’assaut et l’attente incite certains patients à se tourner vers les cabinets privés. Mais il faut y mettre le prix: entre 95 et 135 euros pour un médecin généraliste.

L’Italie et le Portugal font également partie des pays européens où la médecine généraliste coûte le plus cher: le tarif d’une consultation peut y monter jusqu’à 90 euros. À l’inverse, la Suède fait figure d’exemple en termes de tarifs abordables: seulement 14 euros pour consulter un généraliste à Stockholm. La Finlande, la Belgique, la Lettonie et la France complètent le tableau des bons élèves, avec des honoraires compris entre 11 et 23 euros. »

 

 

 

Une réflexion sur “Tiers payant: pourra-t-on demain soigner gratuitement ? (suite à l’ire du Pr Vallancien)

  1. je ne comprend pas qu’il y est aussi peu de réaction a l’annonce de MST sur le 1/3 payant. Je suis révoltée est prête a faire la grève de télétransmission. réagissez !!!!!
    Comme vous le dites cela ne solutionne rien pour désengorger les urgences, ne diminuera surement pas les dépenses de sécu ( voire les augmentera) et qu en est t il de notre dépendance qui deviendra encore plus grande / a la sécu et qu’en est il de notre crédibilité. Demandez au psy si on peut travailler sans demander d’argent en retour?????

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