Boire moins, s’enivrer plus : c’est le nouveau paradoxe français

L’Inpes vient de rendre public sa première cartographie des addictions par régions ; addiction licites ou non. On y verra un tableau désespérant (verre à moitié vide) ou un nouveau levier d’action (verre à moitié plein).

Dans tous les cas l’expression d’un symptôme national du mal de vivre des plus jeunes. Et la démonstration chiffrée des failles (ou des limites) de l’action collective dans ce champ essentiel de la santé publique.     

La Bretagne est aujourd’hui sur toutes les Une. Cette terre celte est-elle une grande région d’addictions ? Contrairement à bien des lieux communs on n’y compte pas plus de buveurs ni de fumeurs réguliers qu’ailleurs en France. En revanche les Breton(e)s se distinguent bien du reste de la France par des niveaux élevés d’ivresse élevés ainsi que par « une forte expérimentation des autres drogues ».

Ivresses bretonnes

Plus d’un Breton sur quatre s’enivrent au moins une fois dans l’année. Et 15% s’enivrent  au trois fois – soit près du double de la moyenne nationale (8%). En moyenne hebdomadaire ils ne consomment pas plus de bière, « d’alcools forts » ni de vin que le reste des Français.  La proportion des fumeurs  de tabac (28%) y est équivalente à celle du reste de l’Hexagone. Les Breton(ne)s se distinguent aussi par leur appétence plus ou moins expérimentale pour le cannabis (36%) ainsi que pour  les poppers (7%), les champignons hallucinogène (5%), la cocaïne (5%) et l’ecstasy (5%).

Cartographie régionale

C’est l’un des nombreux et riches enseignements fournis par l’étude originale que vient de rendre publique l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES), informations disponibles sur le site de cet institut. Elle fournit ainsi une cartographie régionale des consommations de produits psychotropes addictifs,  que ces derniers soient licites ou illicites. Cette cartographie correspond –pour des raisons de collecte des données statistiques- aux consommations de l’année 2010.

Cette première épidémiologique met clairement en lumière un nouveau paradoxe français : alors que la  consommation régulière globale continue à diminuer en France la fréquence des ivresses alcooliques (déclarées) progresse dans la plupart des régions. On boit moins mais on s’enivre plus. Et les jeunes sont de loin les plus concernés.

Boire chaque jour

La consommation quotidienne d’alcool diminue chez les 15-75 ans dans la majorité des régions françaises : en 2010, 11% des Français boivent de l’alcool chaque jour – ils étaient 15 % en 2005.  Les régions où l’on s’alcoolise globalement le plus sont le Midi-Pyrénées, les Pays-de-la-Loire et le Nord-Pas-de-Calais.  Les consommations les plus dangereuses (plus de 21 « verres » par semaine chez les hommes, 14 verres par semaine chez les femmes – ou encore 6 verres en une seule occasion au moins une fois par semaine) demeurent stables depuis cinq ans : elles concernent près d’un Français sur dix. Région à plus haut risque le Languedoc-Roussillon (12%) loin devant la Haute-Normandie (un peu moins de 6%). Dans le  Midi-Pyrénées on est passé de 9% en 2005 à 11,5% en 2010. L’Inpes ne dit pas pourquoi.

Binge drinking

Le phénomène le plus frappant est l’augmentation spectaculaire, toutes régions confondues  de la fréquence des ivresses fréquentes et répétées (le binge drinking ou « alcoolisations  ponctuelles importante » dans le jargon officiel).  Définies comme  « la consommation d’au moins six verres en une occasion au moins une fois par mois » elles ont  augmenté de 3% en cinq ans pour atteindre 18% sur l’ensemble du territoire. C’est tout particulièrement frappant  dans les Pays-de-la-Loire et en Champagne-Ardenne (6 %) dans le Nord-Pas-de-Calais (4%), en Provence-Alpes-Côte d’Azur (3%), l’Île-de-France (3%) et en Rhône-Alpes (2 %).  Le phénomène est retrouvé en Guyane, Guadeloupe, Martinique et Réunion. A La Réunion  près d’un jeune sur trois de moins de 13 ans déclare avoir déjà connu l’ivresse alcoolique.

Plus généralement sur l’ensemble du territoire la fréquence des ivresses alcooliques (survenant au moins une fois au cours de l’année) est en  hausse de 4 points : de 15% en 2005 à 19% en 2010.  Les ivresses répétées (au moins trois fois dans l’année) augmentent  de 2,5 points pour atteindre 8% en 2010.

Tabagisme

La consommation de tabac (73 000 morts prématurées chaque année, un consommateur sur deux le plus souvent avant 69 ans) est en hausse tout particulièrement chez les jeunes, la consommation commençant avant l’âge de  quinze ans. En 2010, environ 65 000 tonnes de tabac ont été vendues au sein du réseau des buralistes en France métropolitaine. Les buralistes font quant à eux régulièrement état d’une augmentation des ventes en dehors de leur réseau. L’augmentation du nombre des fumeurs est observée  en Basse-Normandie (9 %), en Franche-Comté (6%) et dans le Languedoc-Roussillon (4 %).

Chicha et cananbis

On ne compte en France que 3% de fumeurs « au moins occasionnels » de chicha. La consommation se concentre pour l’essentiel chez les  jeunes d’’Ile-de-France  et de Provence-Alpes-Côte d’Azur sont les

La consommation globale de cannabis est stable « mais peut varier du simple au double d’une région à l’autre ».  Aujourd’hui un Français sur trois âgé de 15 à 64 ans a expérimenté le cannabis (une augmentation de 3,4 % par rapport à 2005.  La moitié des régions affichent une hausse significative : 6 points en Lorraine (30%) et dans le Nord-Pas-de-Calais (24%), 7 points en Poitou-Charentes (31%) et 10 points en Champagne-Ardenne (27%).

Régions « où l’expérimentation du cannabis est la plus prégnante » : Languedoc-Roussillon (41%), Provence-Alpes-Côte-d’Azur (39%), Bretagne (36%), Aquitaine (35%) et Ile-de-France (35%). Tendances à la baisse : en Limousin  en Alsace et dans les Pays-de-la-Loire.  (6%).

Poppers

Les poppers sont légèrement en hausse avec de fortes disparités. En 2010, 5,2% des 15-64 ans les ont testé contre 3,8% en 2005. Le quart Nord-Est du pays apparaît particulièrement sous-consommateur à la différence du Sud de la France de la Bretagne et de l’Ile-de-France qui ont enregistré des augmentations significatives (entre 2 et 4 points) concernant l’expérimentation. Le phénomène est similaire avec la cocaïne qui avait été expérimentée par 3,6% en 2010 contre 2,4% en 2005. Il en va de même avec les champignons hallucinogènes plus particulièrement expérimentés dans les régions  Poitou-Charentes,  Provence-Alpes-Côte d’Azur et Bretagne

Descriptif  le travail de l’Inpes ne fournit aucune explication aux différences régionales qu’il met en lumière. De même il n’éclaire pas sur les raisons profondes de ce paradoxe alcoolique pas plus qu’il ne décrit les boissons les plus utilisées pour l’obtention des ivresses rapides et répétées chez les adolescents.

Désarroi collectif

L’Inpes espère que ces chiffres  pourront susciter une émulation préventive entre les régions – via le truchement des Agences régionales de santé. Rien n’interdit de l’imaginer. La lecture de son travail pourra aussi être perçue comme une parfaite illustration des failles majeures de l’action collective dans la lutte contre des addictions, notamment chez les plus jeunes. Elle pourra encore être interprétée de manière plus directement politique : le symptôme d’un désarroi collectif  plus profond, l’une des conséquences, sanitaire, des évolutions socio-économiques de la France des années 2010.

PS. On pourra, sur le même thème lire notre chronique illustrée sur le site Slate.fr

 

 

 

 

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