Apprendre à lire : la très saine colère du Pr Stanislas Dehaene à l’adresse de Vincent Peillon, ministre de l’Education

Un événement radiophonique, journalistique, pédagogique, politique : Stanislas Dehaene, lauréat du « Grand Prix Inserm 2013 »  exprime, avec une puissance à peine rentrée, sa colère devant les méthodes actuelles de l’apprentissage de la lecture dans les classes de cours préparatoire des écoles françaises.

Un apprentissage dont ses travaux de neurosciences démontrent le caractère inefficace et dangereusement inégalitaire. Vincent Peillon devrait être prochainement tenu informé de la colère de ce chercheur de renom.   On peut entendre l’émission ici-même.

C’était aujourd’hui, 12 novembre un peu avant 13 heures, sur France Culture. L’émission se nomme « La Grande Table ». C’est parfois un peu verbeux, abscons, pour lettrés infiniment fins.  C’est parfois remarquable. Hier c’était remarquablement radiophonique, explosif, révolutionnaire.

Un évènement

L’invité n’est pas un habitué de la radiophonie:  Stanislas Dehaene48 ans, professeur au Collège de France, directeur du « laboratoire de Neuroimagerie cognitive » au sein du gigantesque « NeuroSpin » de Saclay. C’est aussi à l’échelon international l’une des personnalités les plus brillantes dans le champ  des neurosciences et de la psychologie cognitive. Et, par ailleurs, l’auteur de livres passionnants dont les titres disent à eux seuls le parcours et quelques-unes de passions de leur auteur : « Apprendre à lire » (2011), « Les Neurones de la lecture » (2007), « La Bosse des Maths » (1996) – les trois aux Editions Odile Jacob.

Un évènement radiophonique car scientifique, pédagogique et clairement politique. Quand peut-on, à une heure de grande écoute et sur une station publique destinée au plus grand nombre entendre un professeur du Collège de France dénoncer, sur des bases scientifiques et expérimentales, des pratiques d’enseignement qui concernent tous les enfants qui apprennent à lire. On peut entendre l’émission ici-même. (33 minutes)

Ce qu’il ne faut surtout plus faire

« Notre laboratoire dispose des machines qui permettent de voir le cerveau en activité. Mon équipe essaye de comprendre le fonctionnement du cerveau et l’acquisition de capacités humaines : le langage, l’écriture, mais aussi la prise de conscience, a expliqué le Pr Dehaene. Une activité aussi complexe que la lecture n’est pas le fait d’une région cérébrale, c’est le résultat d’un circuit. Mais nous avons trouvé qu’une région se spécialise dans le décryptage de la chaîne de lettres. Elle se met en place dès la première année de lecture mais elle est identique pour tous les individus, pour toutes les langues. »

Puis il ajoute : « Les résultats de l’enquête PISA montre une France qui décroche mais nous avons aussi quelques résultats scientifiques qui montrent ce qu’il faut faire (1) Par exemple, on sait maintenant que les circuits de la lecture sont en partie une inversion des circuits de l’écriture. Les enfants à qui l’on enseigne les gestes de l’écriture, apprennent plus vite à la lecture. » Sans oublier de proposer deux remarquables  outils pédagogiques gratuits pour l’apprentissage des mathématiques (2).

Parents, enseignants, grands-parents

Stanislas Dehaene : « Il y a des milliers d’enfants aujourd’hui dans les ZEP qui n’apprennent pas à lire comme ils devraient. Je conserve mon pouvoir de colère vis-à-vis de cette chose là. Il faut que l’on intervienne. Parents allez dans les écoles. Enseignants, lisez, changez vos méthodes car elles ne sont pas assez bonnes. Grands-parents allez-voir ce qui se passe, donnez de votre temps. Soyez bénévoles. »

La productrice Caroline Broué promet à l’antenne de transmettre la puissante colère du Pr Stanislas Dehaene à Vincent Peillon. On en n’attendait pas moins. Mais, qui sait ? Rien ne dit que le ministre de l’Education n’écoutait pas, à la radio et dans son bureau, cette émission sur ce que devrait être qu’apprendre à lire: au cours préparatoire,  en France et en 2013.

 

 (1)  L’enquête sur la lecture dont parle Stanislas Dehaene est accessible ici «  Lecture au CP : un effet-manuel considérable  ». Elle a été menée sous la responsabilité de Jérôme Deauvieau, (Laboratoire Printemps, UMR 8085, Université de Versailles Saint Quentin en Yvelines / CNRS).

On peut y lire en conclusion ces lignes, terribles :

« Au plan plus général de la confrontation de l’institution scolaire aux inégalités sociales, cette enquête débouche sur deux constats de forte signification.

Elle souligne d’abord l’importance des marges de jeu dont dispose l’école face au poids des héritages culturels. Certes, ceux-ci ne se font jamais oublier, même dans les classes les plus performantes : mais leur impact y est considérablement réduit. Il existe donc des moyens sérieux de lutter contre les déterminismes sociaux, et l’institution scolaire ne saurait se satisfaire de prendre acte d’inégalités qui ne dépendent pas d’elle pour les transformer en inégalités scolaires (a).

En second lieu il est frappant de constater que le manuel qui se révèle le plus efficient avec les élèves des milieux les plus défavorisés soit aussi le plus exigeant non seulement dans l’apprentissage technique du code, mais aussi dans ses contenus intellectuels, de par l’ambition lexicale et littéraire des textes qu’il propose à la lecture des élèves.

Notre recherche contredit à cet égard, sous un double aspect, les orientations du « Plan de rénovation de l’enseignement du français à l’école élémentaire » (1971) qui a inspiré les instructions officielles de 1972. Les auteurs de ce plan plaçaient leurs espoirs de démocratisation de l’école dans une approche de la culture écrite qui, d’une part, donnerait la primauté à la compréhension sur le décodage, et éviterait d’autre part « les savoirs abstraits et la ‘performance’ littéraire », inaccessibles aux publics populaires du fait de l’insuffisance de leurs ressources culturelles et cognitives. Or on voit ici, quarante après, d’abord que déchiffrage et compréhension sont indissociables, l’accès au sens exigeant une grande habileté dans le déchiffrage ; et ensuite que la meilleure progression des publics populaires suppose une grande exigence à leur égard, tant en ce qui concerne la rigueur dans la qualité du déchiffrage que pour ce qui est de la richesse lexicale et littéraire des contenus.

Ces observations rappellent a contrario combien la culture professionnelle des enseignants du primaire reste aujourd’hui fortement marquée par la thématique de la rénovation pédagogique des années 1970/80.

L’apprentissage du déchiffrage est souvent vécu comme le « sale boulot » de l’enseignement de la lecture, comme un temps soustrait à l’essentiel, le travail sur la compréhension, dont les publics populaires sont estimés avoir un besoin prioritaire. Ce qui explique sans doute la diffusion si paradoxalement faible de la méthode syllabique dans les quartiers les plus défavorisés, comme nous l’avons constaté.

Peut-on espérer, dans ce contexte, que seront entreprises des recherches sur l’apprentissage de la lecture portant sur de plus vastes effectifs que la nôtre, qui permettraient une mesure précise des effets-maître, de l’impact de la formation initiale et de l’ancienneté dans le métier ; et qui ne renonceraient pas a priori, au nom de la liberté pédagogique des enseignants (comme si celle-ci n’avait pas tout à gagner à s’exercer de façon mieux informée), à interroger le rôle des manuels, dont notre enquête révèle le poids si crucial ? »

(a) Rappelons qu’actuellement, loin de compenser les inégalités socioculturelles, l’école élémentaire les accompagne, et fait peut-être plus que les subir : les écarts culturels et cognitifs moyens entre un enfant de cadre et un enfant d’ouvrier sont multipliés par deux entre l’entrée au CP et la sortie du CM2 (voir Jean-Paul Caille et Fabienne Rosenwald, « Les inégalités de réussite à l’école élémentaire : construction et évolution », France, portrait social, INSEE, 2006).

(2)  L’Unité INSERM-CEA de Neuroimagerie Cognitive a mis au point deux sites pour les enfants (et adultes) afin d’apprendre les mathématiques par le jeu. « La course aux nombres » et  « l’Attrape Nombres »

 

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