Arrêter le tabac ? Bien sûr. Mais pas pour ce que l’on croit

Pour les fêtes n’offrez pas de cigarette électronique aux fumeurs de votre entourage. Glissez « Les Pensées » de Blaise Pascal au pied de l’épicéa.

Mieux : le petit bijou  d’un professeur de philosophie de Vincennes Saint-Denis. Attention : avec lui 2014 ne passera pas comme 2013.

12/12/13. Veille du vendredi 13/12/13 et pas de chance : fortes perturbations attendues sur l’ensemble du réseau ferré français. Idem à la Poste. Le temps passe, ni les cheminots ni leurs grèves ne disparaissent. Ces mouvements sociaux ne sont toutefois plus ce qu’ils furent. Jadis les hommes quittaient leur grotte pour la gare dans le brouillard, sans horaires ni dates de retour. Et aucun moyen de prévenir, ni la famille, ni l’employeur. C’était avant les cristaux liquides et les écrans tactiles.

Argent

Aujourd’hui l’usager est informé. Ceux et celles de la société nationale des chemins de fer français peuvent tout savoir des trains qu’ils ne pourront pas prendre. Ils ont même le loisir d’entendre des publicités médiatisées leur offrant les numéros téléphoniques (payants à partir d’un téléphone non-fixe) qui lui en diront peut-être plus. Des publicités payées avec son argent.

On peut voir dans nos rapports  au respect de l’horaire ferroviaire  une expression névrotique de l’évolution de notre rapport au temps. Ce n’est pas la seule. Une nosographie nouvelle reste à écrire, qui mentionnera les myriades d’abcès grossissants des tweets sur la Toile.

Encriers

La tragédie de la presse imprimée sur du papier est l’une des innombrables conséquences de cette redistribution de nos rapports au temps. Il aura fallu cinq siècles pour que l’invention de Johannes Gutenberg (vers 1400-1468) atteigne sa plénitude technique dans le champ de la presse quotidienne. Les télex crépitaient alors au dessus du plomb fondu et des marbres en surchauffe. Les sites Web et les « pure player » ont tout ruiné : les fabricants d’encre, les papetiers  et les écoles de sténographie.

Il en va de même de notre rapport au tabac. Cela commença avec la démonstration de la réduction de la durée de vie des esclaves de la cigarette fiscalisée. Nous étions autour du milieu du XXème siècle. Vers la fin du même siècle vint la démonstration des dangers du tabagisme passif. On éloigna les fumeurs des non-fumeurs. Au terme de la première décennie du troisième millénaire la cigarette électronique réinventa la nicotine et inaugura la désormais célèbre Révolution des Volutes.

P(a)resse

Et maintenant ? Le temps est venu de lire Pierre Cassou-Noguès (1). Six ans après ses retentissants « Démons de Gödel » (Editions du Seuil, 2007) il nous propose une mélodie-méditation au pied de l’horloge. Il traite de tout, à commencer par la liste des bonnes raisons de perdre son temps. De ce propos ennuyeux il fait un bonheur de lecture. Un propos révolutionnaire aux accents de Paul Lafargue (1842-1977) et de l’impossible  droit à la paresse.

Un court et formidable chapitre (pages 57 à 64) est intitulé « Le divertissement et les cigarettes ». Le philosophe de Saint-Denis  (meurt en martyr entre 250 et 272) y cite Blaise Pascal (1623-1662) et son pari toujours gagnant. Il dit avoir souvent tenté d’arrêter de fumer. Pourquoi arrêter ? On sait : la santé, une espérance de vie allongée d’une dizaine d’années. Mais que sont dix ans (supposés) au regard de la durée de l’univers ? On peut aussi, dans une veine pascalienne, admettre que l’on arrête de fumer pour se divertir.

Incomplétude

« Les quelques années dont nous espérons allonger notre vie seraient un leurre auquel nous ne nous renons pas vraiment, écrit-il. Ce serait surtout l’effort, la souffrance, que nous cherchons parce qu’ils nous occupent et nous empêchent de penser au néant qui nous guette. Il s’agirait surtout de ne pas voir notre conditions, notre infiniment petit dans l’espace et le temps de l’univers. » Arrêter de fumer pour mieux percevoir notre incomplétude ?

Du sevrage comme divertissement pascalien ? Voilà qui intéressera les addictologues et les hommes d’église ; deux catégories qui ne se croisent guère dans leurs chasses aux démons. Il y a mille et une autres choses divertissantes pour le corps et l’esprit dans ce charmant ouvrage – un opuscule tête-bêche qu’on peut lire sans la montre de son smartphone.

Alcool

Extrait : « Dans la pièce d’Oscar Wilde (1854-1900) The Importance of Being Earnest, sa future belle-mère demande à Earnest s’il fume et, à sa réponse positive ajoute qu’il est bon pour un homme d’avoir quelque chose à faire. » Ni Oscar Wilde, ni Pierre Cassou-Noguès, ni la belle-mère ne disent si le propos vaut pour l’alcool, cette autre variation, normale ou pathologique, sur le temps qui fuit et l’éternité qui s’avance.

(1) Pierre Cassou-Noguès. La mélodie du tic-tac et autres bonnes raisons de perdre son temps. Paris : Editions Flammarion, 2013

  

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s