Les comptes de la fée Carmat®

Pour l’heure rien ne vient troubler l’écriture de cette belle première mondiale.

 C’est une chanson de geste moderne. Une histoire des temps jadis. Une bouffée venue des temps du  progrès.

C’est une réminiscence de temps en noir et blanc. Des temps d’avant les conflits d’intérêts. Quand les mandarins étaient bien bons. C’était avant l’arrivée, dans la Constitution, du principe de précaution.    

Le Pr Alain Carpentier est né à Toulouse le 11 août 1933. Hier, 23 décembre 2013, dans Le Journal du Dimanche, il glissait quelques confidences. Expliquait pourquoi  il n’était pas présent au chevet du patient porteur de la prothèse qui porte pour partie son nom. « Je suis bien trop influençable pour supporter ça! C’est très éprouvant, dit-il. Le patient va-t-il parler? C’est une chose d’avoir une mécanique qui fonctionne, une tension artérielle et une pression sanguine correcte. Les enregistrements nous le montraient. Mais de là à faire la démonstration que le cerveau fonctionne bien… Finalement, il s’est réveillé douze heures après la fin de l’opération, qui elle-même avait duré plus d’une dizaine d’heures. C’est un délai classique après une transplantation. »

« Je prie tous les jours »

Et ensuite ? « Quand on m’en a averti, j’ai été traversé par une émotion indescriptible. Ou plutôt une vague d’émotions successives. C’est très complexe, il est trop tôt pour l’analyser. Je suis encore dans la période où je prie tous les jours pour que cela aille bien. » Imaginer le Pr Carpentier prier ? Pourquoi pas ?

Aujourd’hui le chirurgien de quatre-vingts ans découvre petit à petit l’homme implanté qui en a cinq de moins. « Nous passons beaucoup de temps ensemble, raconte-t-il. Il a un caractère extraordinaire. Il avait très soif, et quand je lui ai demandé ce qu’il voulait boire, il m’a répondu : « Du Coca! ». L’infirmière a demandé s’il souhaitait un « Coca light ou classique ». Il lui a répondu du tac au tac : « Vous ne pourriez pas parler français? » Au cours de ma carrière, j’ai opéré des milliers de malades. Pour certains, vous tentez l’opération même si l’espoir est minime. C’est difficile à prévoir. Cela dépend beaucoup de la psychologie du malade. Avec celui-ci, on peut dire qu’on a de la chance! Il a un humour formidable. Je n’arrive pas vraiment à me détacher. Je passe des heures avec lui, et lui aussi est très demandeur. C’est un peu comme un enfant pour moi, mais un enfant privilégié. »

Une pompe et un peu plus

Il confie citer souvent une phrase de Claude Bernard : « N’en déplaise aux poètes, le cœur n’est qu’une pompe ». Où est Claude Bernard (personne n’a songé à célébrer cette année le bicentenaire de la naissance) ? Où sont les poètes ? Où est passé le siège de nos sentiments ? 2013. Restent les pompes. « J’ajouterai simplement que c’est une pompe… un peu particulière. Car si vous voyez votre amoureux passer cette porte, votre cœur Carmat va se mettre à battre plus vite, comme un vrai » ajoute le créateur ».

Comment est-ce possible? « Grâce à tout ce que j’ai mis dedans ! Lorsque vous ressentez une émotion, vous secrétez des hormones qui activent votre cœur, le retour de sang augmente. Notre obsession était de reproduire au plus près la physiologie du cœur normal. Avec les ingénieurs de Carmat, nous avons développé un algorithme de contractions viscoélastiques, qui lui permet de reproduire exactement les contractions d’un vrai cœur. Nous espérons en tout cas améliorer grandement la qualité de vie des malades. »

Hollywood

Mais encore ? « Pour prendre une image, c’est la différence entre une jambe de bois et une prothèse articulée moderne. Les cœurs artificiels actuels activent des pistons brutaux, très bruyants, qui entraînent des altérations du sang. Celui-ci est beaucoup plus discret, le patient ne l’entend pas, n’aura pas besoin de traitement antirejet, et il devrait à terme pouvoir se passer de traitement anticoagulant. Le vrai succès, c’est bien sûr la vie, mais surtout le retour à la vie normale, l’activité physique et la vie affective. »

Pour le Pr Carpentier le temps est venu de raconter l’histoire dont Hollywood fera un film. « Il y a trente ans, un défi s’est posé à moi. J’ai été confronté à une situation douloureuse : celle du médecin devant un malade souffrant d’insuffisance cardiaque terminale, c’est-à-dire en train de mourir, et qui, n’ayant pas de greffon à sa disposition, est contraint de l’abandonner sans solution. C’était un défi intolérable pour le médecin que je suis, cette sensation de ne pas avoir les outils nécessaires pour sauver un patient. Je disposais d’une compétence particulière par rapport à d’autres, puisque j’avais développé des valves cardiaques d’un type spécial, fabriquées avec des matériaux bio-prothétiques, que j’ai mis au point par des méthodes chimiques permettant d’éviter le rejet. J’ai eu l’idée de faire un cœur complet avec ce même matériau. »

Chanson de geste

Le synopsis s’écrit aujourd’hui. Quatre valves, tout le reste et un quart de siècle. Cinquante  personnes aujourd’hui pour le fabriquer. Plus de 100 personnes ont été impliquées dans ce projet, sans compter les équipes  médicales. Une chanson de geste.

« J’ai chassé les grammes en silence pendant vingt-cinq ans ! Créer un cœur, c’est l’addition de technologies. J’avais inventé un certain nombre d’entre elles. Mais il a fallu additionner des techniques de microélectronique, et faire appel à toutes les spécialités modernes, se souvient le créateur. J’ai commencé ce projet avec l’aide du Centre technique des industries mécaniques, puis, dans les années 1990, j’avais été invité à un dîner avec Jean-Luc Lagardère. Je lui avais raconté ce projet de développer un cœur artificiel, et je lui ai dit que j’aurais besoin d’une équipe d’ingénieurs. Il m’en a trouvé six, et nous avons commencé. Ensuite, nous avons conçu cette invention. »

L’argent ? « À tous, j’avais donné cette instruction : on ne fera ce cœur que si son coût correspond à celui d’une transplantation cardiaque. Celui des premiers prototypes est bien plus élevé bien sûr, mais lorsqu’il sera commercialisé, ce sera le cas. Il avoisinera 120.000 euros. À quoi bon développer un dispositif s’il est trop luxueux pour être utilisé par tous? J’ai refusé de créer des inégalités sociales entre malades. »

Oxymoron matutinal

Le poids et l’argent, deux ennemis du cœur Carmat®? « Un cœur lourd de promesses » titre ce matin un Libération qui cherche ses oxymorons à tâtons. On lit : « Beau fixe : cinq jours après la première implantation au monde d’un cœur totalement artificiel et totalement autonome à l’hôpital européen Georges-Pompidou à Paris, tout semble se dérouler parfaitement, aussi bien pour le patient que pour le fabricant Carmat qui a réussi une opération de communication industrielle parfaite. »

Pour Libération ce cœur « est une merveille technologique, fruit du talent du professeur Carpentier, un des grands chirurgiens cardiaques français qui, à la fin des années 70, a conçu des valves en tissus animaux. »

Fatalitas

« Vu la pénurie d’organes, il y a un marché important, certains avançant le nombre de près de 100 000 malades en Europe et aux Etats-Unis. » Est-ce dire que des failles dans la solidarité justifieront l’essor du marché (mémoire-blog) ? Cela pourrait, demain soir à la veillée, être un sujet pour Libé.

C’est aussi un sujet à venir pour Le Monde. Extrait de son éditorial du jour: « L’histoire de la médecine est jalonnée de ces moments décisifs où des pionniers prennent la responsabilité et le risque d’oser. On se souvient de la première greffe du cœur réalisée par le professeur sud-africain Christiaan Barnard en 1967. (…) depuis, des dizaines de milliers de personnes en sursis ont été sauvées par ce type de greffe. L’enjeu est aujourd’hui le même : redonner un cœur à des patients alors que les listes d’attente de greffons s’allongent de façon dramatique, partout dans le monde. »

Où il est confirmé que « l’allongement des listes d’attente » est aujourd’hui perçu comme une fatalité à laquelle on ne saurait remédier. Il n’est pas dit que cette vision ne suscite, sous peu, quelques réactions.

(1)  « Carmat », nom du GIE créé en 1993, est issu de la fusion du nom du Pr Alain Carpentier et de celui de la société Matra.

 

 

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