Schumacher, Chambéry : les plaintes, leur litanie

Marisol Touraine « saisit l’Institut Pasteur de Paris » dans l’affaire des trois nouveau-nés morts de Chambéry. L’hôpital porte plainte contre X. Les parents portent plainte contre l’hôpital. 

Plaintes en gestation dans l’affaire Schumacher. Contre la station de Méribel. Contre le maire de la commune, Contre le fabricant du casque. Contre celui des chaussures… La justice sommée de dire la vérité vraie. En urgence.

Résumons cette affaire qui grossit : celle  « des nouveau-nés de l’hôpital de Chambéry ». Trois nouveau-nés, parmi lesquels deux prématurés, sont morts les 6, 7 et 11 décembre, dans cet établissement. Un quatrième a pu être sauvé in extremis. C’est ce dernier qui a permis d’identifier le problème. Guy-Pierre Martin, directeur de ce centre hospitalier a précisé lors d’une conférence de presse organisée le 4 janvier que le service ne contenait pas de germes susceptibles d’avoir causé ces décès. Il a ajouté, prudent : « si la responsabilité de l’hôpital est mise en cause, nous l’assumerons ».

L’hôpital a d’ores et déjà porté plainte « contre X ». Les parents des trois nourrissons morts ont décidé de porter plainte « pour homicide involontaire » contre l’hôpital.  Pourquoi ? Pour que « ça n’arrive plus jamais ». Ils disent porter plainte mais refusent qu’on les plaigne.  Ils postulent que le fait qu’ils saisissent la justice permettra de « trouver la faille dans le système ». Sont-ils dans le vrai ? « C’est quand même étrange qu’il ait fallu attendre quatre cas avant qu’ils comprennent qu’il y avait quelque chose de grave » observe l’un d’eux. Etrange ? Leur cacherait-on quelque chose ? La machinerie hospitalière de Chambéry a-t-elle failli ?

Saisine ministérielle

Les machineries judiciaire et administrative, elles, n’ont pas dysfonctionné. Plusieurs enquêtes parallèles sont menées par l’Agence nationale de sécurité du médicament (Ansm) et par l’Institut de veille sanitaire (InVS), pour établir au mieux les causes exactes des décès. Médiatiquement, politiquement, ce n’était peut-être pas assez. Marisol Touraine est entrée en scène dimanche 5 janvier. Elle l’a fait sur les ondes d’Europe 1 comme on peut l’entendre ici. « Accident gravissime ». « Solidarité avec les familles ». « Mobilisation de toutes les autorités sanitaires ». « Retrait de tous les produits qui semblent avoir provoqué ces décès ».

Plus tard elle dira avoir « saisi directement l’Institut Pasteur, qui est un centre de référence » et qui devra déterminer les germes en cause. La ministre de la Santé a dit vouloir des résultats « aussi vite que possible » et a promis de les communiquer « en toute transparence » aux familles. La saisine ministérielle était-elle indispensable ? Le citoyen pourrait-il imaginer, si elle ne le disait pas, que la ministre de la Santé ne fasse pas l’entière transparence ?

Le très mystérieux laboratoire

La transparence, précisément. Mme Touraine  a ajouté que le laboratoire d’où provenaient les poches d’alimentation était « parfaitement connu et identifié » mais qu’aucune mesure n’avait été prise à ce jour à son encontre. « Nous ne pouvons pas aujourd’hui incriminer la fabrication ou la composition de ces poches ; c’est toute la chaîne depuis la fabrication jusqu’à l’administration du contenu qui fait l’objet d’enquêtes multiples, a-t-elle encore expliqué. Avant la fabrication, il y a la production des composants qui interviennent dans ces poches », a-t-elle fait valoir. « Ensuite, ces poches sont fabriquées, contrôlées, transportées, stockées, administrées et c’est donc à chacune de ces étapes que nous devons pouvoir produire des enquêtes et des analyses. » Elle n’a cependant pas exclu de nouvelles mesures de précaution dans les prochains jours, en particulier si les causes exactes des décès n’était pas identifiées – ou si des doutes demeuraient. Reste ce qui cristallise l’attention médiatique: Mme Touraine dit connaître le nom du laboratoire possiblement coupable mais dit aussi ne pas vouloir nous le dire. Qu’est-ce à dire ?

Transparence ? Le parquet reconnaît que le nombre de poches contaminées est encore inconnu. « Ce sont des poches qui ont une durée de péremption assez courte et qui ne sont pas conservées quand elles ne sont pas utilisées, a expliqué la vice-procureure. Certaines ont été utilisées et n’ont rien provoqué. Quand, comment et par quoi ont été contaminées ces poches ? Pour l’instant, on l’ignore. »

Schumacher (suite)

Au CHU de Grenoble Michael Schumacher est, officiellement,  toujours « dans un état critique ». Plus le temps passe plus la transparence tarde à se faire et plus les plaintes menacent à l’horizon. Nous l’évoquions il y a quelques jours (mémoire-blog). Aujourd’hui RTL.fr actualise fort utilement le dossier.

On aurait retrouvé la caméra que l’ancien champion portait sur son casque au moment de l’accident.  Pourtant tout est flou quant aux circonstances de ce dernier. Cette caméra livrera-t-elle des images susceptibles de clarifier les circonstances de la chute sur les pierres de Méribel ? Et la vitesse ? A quelle vitesse faut-il chuter pour qu’un casque de ski explose et qu’une boîte crânienne humaine soit à ce point atteinte ?

Pas d’information judiciaire

Qui est responsable ? Qui sera coupable ? Selon le quotidien allemand Bild, l’une des chaussures de Schumacher ne s’est pas désolidarisée de la fixation de son ski au moment de la chute. La police a saisi ses skis de location. Si la défaillance de la fixation est confirmée, la responsabilité du loueur peut être recherchée. Mais il faudra établir le « lien de causalité » entre ce défaut et l’accident. Le parquet n’a, pour l’heure, communiqué aucun élément en ce sens.

Le parquet d’Albertville, a fait savoir très tôt que « la présence, le rôle ou l’action d’un tiers » ne seraient vraisemblablement pas mis en cause. Aucune ouverture d’information judiciaire n’a été annoncée.

Mais les médias ajoutent en chœur : « reste la possibilité d’une plainte de la famille ». Et les médias sollicitent les avocats : une responsabilité pénale nécessite « une faute grave ou caractérisée », faute difficile à prouver. « Le hors-piste, en soi, n’exclut pas une indemnisation. C’est du cas par cas, explique Elodie-Anne Deschamps, juriste et ancienne avocate à Paris, cité par RTL.fr. Dans ce domaine, la jurisprudence est compliquée à analyser. »

Mais encore ? 

Première possibilité : mettre en cause la responsabilité du maire de Méribel devant le tribunal administratif, sur le fondement de ses « pouvoirs de police » pour assurer la sécurité dans sa commune. Le maire ne doit toutefois signaler que les « dangers exceptionnels », sur les hors-pistes « habituellement empruntés par les skieurs ». Le 31 mai 2013 le Conseil d’Etat a estimé que de simples rochers au bord d’un chemin hors-piste ne nécessitaient pas de signalisation.

Deuxième possibilité, une action visant l’exploitant de la station devant un Tribunal de grande instance. La discussion se ferait alors sur son obligation contractuelle de « baliser les pistes, signaler les dangers et en protéger les skieurs ». Les conclusions de l’enquête seraient alors cruciales sur trois points : matérialisée par des piquets rouges, sans filets, la zone apparaissait-elle clairement hors-piste ? Le rocher était-il proche de la piste au point de nécessiter une protection ? Schumacher skiait-il ou non trop vite ? Y a-t-il une vitesse autorisée quand on est hors piste ? Qui dit, ici, le droit entre la prise de risque (réclamée par les skieurs) et l’obligation de sécurité (réclamée par la famille lorsqu’il est trop tard) ?

Théories des complots

Certitude : les enjeux financiers sont considérables. Autre certitude : l’équipe médico-chirurgicale du CHU de Grenoble n’en a aucune quant aux suites à venir.

Une quasi-certitude, pour finir : les artisans des théories des complots et les diseurs de mauvaises aventures ne tarderont guère à se manifester (1). Comment expliquer, sinon, que les morts inexpliquées des trois nouveau-nés de l’hôpital de Chambéry coïncident (dans le temps et dans l’espace) avec l’affaire de l’ « ange noir de Chambéry » ?

On peut aussi redouter que ces théoriciens sachent tirer profit d’un autre rapprochement. Ainsi cette  remarque faite par le Journal du Dimanche lors d’un entretien avec  l’acteur Jean Reno, ami de Schumacher : « L’Institut du cerveau et de la moelle épinière (ICM) semble faire corps autour de lui… ». Schumacher a, de fait, beaucoup donné d’argent pour cette institution et pour la recherche qu’on mène en son sein. On peut en voir la trace ici.

(1) Sur ce thème (et sur quelques autres qui le jouxtent) on écoutera avec le plus vif intérêt l’émission de France Culture L’Esprit Public où Philippe Meyer, Jean-Louis Bourlanges (professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris), Max Gallo (romancier et historien) et Thierry Pech (directeur de la rédaction d’Alternatives Economiques) reçoivent Gérald Bronner, sociologue spécialiste des croyances collectives et auteur du fort dérangeant essai  La démocratie des crédules (Presses Universitaires de France, 2013). Thème : « Alors que nous disposons aujourd’hui de la plus grande masse d’information jamais accumulée, les croyances et les théories du complot prennent le pas sur le discours scientifique et méthodique ».

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