Les médecins n’aiment pas l’Etat. Vous plairait-il de savoir pourquoi ?

La visite médicale va passer à 56 euros ! C’est du moins le souhait du syndicat MG France. « 56 euros ?  C’est encore moins cher que la visite du plombier qui est à 75 euros, surenchérit un commentateur du Quotidien du médecin. Ce syndicat prône toujours la paupérisation médicale ! »

 A nouveau les plaintes éternelles du médecin français. Médecin malaimé, incompris, méprisé. Et surtout mal rémunéré. D’où vient l’abcès ?  C’est bien simple : tout commence avec le « Docteur » Charles Bovary. C’est Didier Tabuteau qui vous le dit. Voici l’histoire.

Un médecin peut ne pas connaître Didier Tabuteau, 55 ans. Qu’il soit rassuré : Didier Tabuteau le connaît. Inconnu du grand public c’est l’un des connaisseurs les plus affûtés des rouages de ce complexe industriel atome-gaz-charbon qu’est devenu le « système de santé français ».  L’homme a tout fait pour cela. On le verra ici. Et s’il ne s’était pas promis de faire une croix sur la politique (en exercice) ce conseiller d’Etat serait aujourd’hui ministre. Rien n’est d’ailleurs encore définitivement écrit.

Disséquer l’abcès

On ne parlerait pas, ici et maintenant,  de ce brillant élève de la République s’il n’avait écrit un (nouveau) livre 1. Un livre plus grand public qu’à l’accoutumée. Un livre savant pourtant. Un précis historique d’anatomopathologie. Ce conseiller d’Etat entreprend de disséquer ce qui ne va pas entre ce même Etat et ce corps médical français qui lui demeure éternellement rétif alors même qu’il lui doit beaucoup. A commencer par une formation professionnelle gratuite (sujet à ne jamais aborder en public).

Sans doute ne parlerions-nous pas aujourd’hui du responsable de la chaire « santé » de Sciences Po, professeur associé et codirecteur de l’institut « Droit et Santé » (Université Paris Descartes), rédacteur en chef de la revue « Les tribunes de la santé, SEVE » si le quotidien Libération ne lui accordait pas une double page à l’entrée du week-end.  Et sans soute ne parlerions-nous pas de lui si nous ne l’avions vu et entendu, il y a quelques semaines, charmer un auditoire assez âgé et peu rompu au contenu du livre qu’il venait promouvoir.

Flaubert, Tours et la pastorale

C’était un soir d’automne dans un amphithéâtre du la faculté de médecine François-Rabelais de Tours, à deux pas du CHU Bretonneau, un enfant de la ville. Tous les auteurs à succès ont leur marotte. Celle de Didier Tabuteau a un nom : Bovary. Moins Emma que Charles. On a beau chérir Flaubert et la Normandie on se souvient mal de Charles. Officier de santé de campagne, ayant bien du mal avec les femmes. Pas de hasard : il fait la connaissance lors d’une « tournée »  (on ne disait pas encore « visite ») de celle qui, bientôt, le trompera. On connaît la suite, les célèbres pulsions d’Emma, le pharmacien progressiste et athée (oui, il en existait, alors), le curé éternel, le clerc du notaire, le noble libertin … Bref  la vie à Yonville-l’Abbaye un siècle avant le Débarquement.

Affaires d’alcôve, affaire d’Etat

Emma cède à répétition. Ses deux amants se lassent. Emma se suicide à l’arsenic officinal. Charles ne luis survit guère. C’est Charles qui intéresse le conseiller Tabuteau. Il l’avait dit à Tours, invité d’une pastorale. Il le redit dans Libération. Charles Bovary l’officier de santé, ce sous-médecin qui, à ce titre, ne peut satisfaire sa femme. Les affaires d’alcôve ont parfois d’étranges raisons et de redoutables conséquences. De ce point de vue Charles Bovary est l’incarnation de l’incompréhension entre l’Etat et le corps médical français. Lui dont les membres soignent des particuliers mais sont désormais directement ou pas rémunéré par la collectivité. Des salariés déguisés. Ce qu’une large majorité se refuse à entendre.

Datation du malaise 

Didier Tabuteau :

« Tout commence avec la création des officiers de santé, lors de la Révolution française, par un décret-loi de 1793. Ce conflit va durer un siècle. La Révolution française, avec la révolution intellectuelle qui se produit, forge le concept des droits sociaux en affirmant que les secours publics sont une «dette sacrée» : la nation a une dette envers les citoyens les plus défavorisés. Il ne s’agit plus de charité. Dans ces nouveaux droits pour tous, il y a bien sûr le droit de se nourrir, de travailler, mais aussi le droit d’être soigné. Il faut donc des médecins. Or les médecins, ce sont des docteurs en médecine. Ils sont peu nombreux, concentrés dans les grandes villes. Face à l’impossibilité d’en former rapidement, on va créer des officiers de santé pour répondre à cette exigence de soins pour tous. »

Et alors ?

«  Un décret-loi crée des officiers de santé qui ont vocation à devenir l’ossature des services de santé, constitués auprès des agences de secours. L’impact de la création de ces officiers est considérable, car elle intervient au moment où se dessine le système de santé de la France moderne. En 1847, les médecins étaient à 41% des officiers de santé. Charles Bovary en reste le symbole ! Les docteurs en médecine, eux, se sont rebellés, redoutant la concurrence déloyale de ces officiers, médecins au petit pied, aux compétences limitées et aux exigences tarifaires moindres. »

« Ce conflit a permis l’émergence précoce d’une organisation professionnelle puissante et familière du pouvoir : le syndicalisme. Par son intermédiaire, le corps médical va se mobiliser, se battre contre toute velléité de régulation administrative. Mieux encore, il va se retrouver en première ligne, prenant directement en charge l’organisation sanitaire du pays. L’identité collective du corps médical va se construire et se nourrir de cette opposition à l’intervention publique. De fait, l’Etat se retire : en s’abstenant de légiférer, il va laisser la structuration du système de santé à l’initiative des seuls professionnels. »

L’âge du (futur) capitaine

Tout est là, comme un ver médical dans le fruit républicain. C’est un roman familial collectif qui n’en finit pas. Et c’est cette opposition entre le corps médical et l’Etat (les pouvoirs publics au sens large, dont la pieuvre Sécurité Sociale) qui fait que quoiqu’on puisse claironner notre système de santé est loin d’être aussi brillant qu’il pourrait l’être. Au cœur du modèle médical à la française un malentendu qui reste à purger.

Et maintenant, en 2014 ? « La méfiance reste inscrite dans les inconscients, mais la donne change avec la baisse de la démographie médicale, les besoins de coordination des parcours de santé, l’émergence des associations de patients… Les médecins savent qu’ils sont désormais dans un paquebot qui a besoin d’un capitaine ! » Le conseiller d’Etat Tabuteau ne nous dit pas l’âge requis pour ce capitaine. Rien ne dit qu’il ne le connaît pas.

 1 Tabuteau D. Démocratie sanitaire, les nouveaux défis de santé publique. Editions Odile Jacob, 2013.

3 réflexions sur “Les médecins n’aiment pas l’Etat. Vous plairait-il de savoir pourquoi ?

  1. Votre article est intéressant. Ne serait-ce du fait qu’il propose une mise en perspective historique. Je ne l’ai vu que trop peu. Y compris à la faculté de médecine. Notre système de santé n’auraient-ils pas besoin d’officiers de santé?

  2. Un salarié est payé de manière globalement fixe.
    Votre conseiller d’état n’a donc pas compris que les médecins exerçant en libéral ne sont payés qu’en fonction du nombre de consultations effectuées, ce qui n’a donc aucun rapport avec un métier salarié. Dommage d’être aussi intelligent et de ne pas être capable de faire une distinction aussi simple…

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