Entre Viagras® et fatalité : la sérendipité

Bonjour

Aujourd’hui, sérendipité. Dans le dernier cahier Livres de Libération Robert Maggiori ne nous dit pas vraiment ce qu’elle est. Mais il écrit qu’elle  n’est pas aussi simple que ce qu’en a dit un jour le célèbre médecin américain Julius H. Comroe :  «Chercher une aiguille dans une botte de foin. Et y trouver la fille du fermier.»

Bucolique et sexuée l’image est heureuse. Sauf pour le fermier. Et encore. La sérendipité ce pourrait aussi être vouloir l’argent avec la motte de beurre et, en prime, toucher la crémière.

Sri Lanka

Maggiori abordait le sujet à l’occasion de la sortie d’un ouvrage signé de Mme Sylvie Catellin et publié aux éditions du Seuil (1). Un bonheur de lecture et l’ouverture de quelques lucarnes cérébrales.

Avec la sérendipité nous sommes en terre inconnue, aux frontières de l’heuristique ( εὑρίσκω, eurisko, « je trouve ») . En réalité l’affaire est moins grecque que persane. Tout commence il y a bien longtemps avec un conte du désert. C’est un conte avec chameau et sans chas d’aiguille. Il est intitulé Les Trois Princes de Serendip. Serendip ou, dit-on, Ceylan/ Sri-Lanka

Strawberry Hill

Serendipity  est alors  forgé par l’Anglais  Horace Walpole (1717–1797) un précieux, propriétaire de Strawberry Hill House et promoteur du roman gothique. Walpole désigne ainsi des « découvertes inattendues, faites par accidents  et sagacité ». La sérendipité n’est ainsi rien d’autre que la « sagacité accidentelle ». Reste à savoir qui est l’auteur de l’accident. Sherlock Holmes et le Dr Gregory House n’existeraient pas sans elle. Par rétroactivité on la trouve  omniprésente dans tous les contes (le coup du chasseur paternel dans le Petit Chaperon en est une assez bonne illustration).

Pénicilline et Lamotte-Beuvron

En langue anglaise l’affaire fait florès. Plus tardivement en  langue française. Elle y est le plus souvent  une découverte scientifique ou technique faite de façon inattendue, fortuite. Non pas par hasard mais comme par un concours heureux de circonstance.  On pense aussitôt à la pénicilline d’Alexandre Flemming et à la  tarte   de  Caroline et Stéphanie  Tatin (impérativement sans chantilly) de Lamotte-Beuvron (Loir-et-Cher). On connaît l’histoire de la solognote étourdie et des quarante chasseurs.

Demoiselles Tatin

Sérendipité encore  lorsque  l’auvergnat Louis Vaudable, propriétaire de Maxim’s  la découvre lors d’un dîner au bord du Beuvron, dans l’auberge des deux sœurs ?  Sérendipité toujours lorsque l’immense angevin Curnonsky présente ce dessert en 1926 à Paris sous le nom de « tarte des demoiselles Tatin » ?

Creuser la question  la sérendipité c’est découvrir l’infini à la portée de tout un chacun. Pourquoi découvrir ceci plutôt que rien ? On commence à percevoir  les abymes sous nos pieds. Ici la liste de ce qui n’existerait pas sans la sérendipité.   

Nutella et Carambar

La poussée d’Archimède, le bleu de Prusse et les rayons X. Et, pour un peu, la découverte du virus du sida (1983, Institut Pasteur de Paris) par le Pr Luc Montagnier et ses douze collaborateurs.  De fait la médecine est à l’honneur,  La découverte des effets thérapeutiques du sel de lithium par John Cade. L’effet psychotrope de la chlorpromazine  par Jean Delay, Pierre Deniker et Henri Laborit (2).

Il en fut de même pour le  Nutella, pâte à tartiner, (1946 – Pietro Ferrero, pâtissier piémontais) et du Carambar , caramel en barre  (1954-  usine française de chocolat Delespaul-Havez ).  Pour écouler des excédents de chocolat, un contremaitre imagine y mêler du caramel. La machine se dérègle. Au lieu de débiter des bonbons carrés, elle produit des petites barres allongées. « Sans blague » ajoute Wikipédia, qui se trompe parfois.

Erectiles

A table et en bouche c’est toujours la sérendipité avec les Bêtises de Cambrai ou les flocons de maïs de J. H. Kellogg.  Et la sérendipité moderne c’est aussi et surtout  le Viagras® de Pfizer . Ou comment les chercheurs  Nicholas Terrett et Peter Ellis (sans oublier les hommes volontaires des premiers essais cliniques) comprennent que la vrai cible du citrate de sildénafil n’était pas directement le cœur. Pfizer repositionna vite fait sa spécialité. Big Pharma récolte, depuis, les fruits croissants du marché florissant des érectiles.

Viagras® ou pas la tentation est là : poser avecla sérendipité la question éternelle de la fatalité (ceux qui croient en Dieu) ou du hasard (ceux qui n’y croient pas). L’action du  divin versus le génie humain.

Dans « Le livre de sable » (Gallimard, folio)  Jorge Luis Borges calme nos angoisses : hasard et fatalité sont, dit-il,  des synonymes. Borges ajoute :

« Je n’écris pas pour une petite élite dont je n’ai cure, ni pour cette entité platonique adulée qu’on surnomme la Masse. Je ne crois pas à ces deux abstractions, chères au démagogue. J’écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps.»

(A demain)

(1) Cattelin S. Sérendipité. Du conte au concept. Editions du Seuil, Paris, 2014

(2) Sur ce sujet se reporter au remarquable « 24 textes fondateurs de la psychiatrie introduits et commenté par la société médico-psychologique » Editions Armand Colin, 2013. Réalisé sous la direction du Dr Marc Masson cet ouvrage n’a étrangement pas encore bénéficié dans la presse médicale et d’information générale des éloges qu’il mérite.

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