Avorter au-delà des Pyrénées – ou comment entrer dans la complexité

Bonjour

On ne rit guère en France aujourd’hui. Sauf jaune – et dans certains médias. Les médias où les humoristes prennent le pas sur les journalistes. Où les seconds laissent les premiers monter vers le haut du pavé ; tandis que les people envahissent les caniveaux.

Dans le Libération d’aujourd’hui le journaliste  Daniel Schneidermann raconte sa dernière mésaventure médiatique. Il consacre sa chronique du lundi à la censure, la vraie. Pas celle des temps de Flaubert et de Baudelaire mais la vraie : celle, invisible, qui demeure sous l’expression affirmée de nos libertés démocratiques.

Ambivalence

Voici ce qu’il écrit :

« Et si la vraie censure n’était pas (seulement) là où on la dénonce habituellement ? Et si le vrai complot médiatique, ce n’était pas la conspiration du silence ourdie par quelques initiés ? Même pas le fait que tous les journalistes sont de gauche ? Et même pas non plus le fait que les plus grands médias soient aujourd’hui propriété d’oligarques à la française, et soumis à la loi de fer de leurs annonceurs. » Il ajoute : « Et si la vraie censure, c’était celle qui nous empêche de penser, et de raconter, la complexité et l’ambivalence ? »

Raconter l’ambivalence ? Il faudra un jour s’arrêter sur cette image. Suit  une mini-ode (1) à la complexité journalistique. Cette même complexité dans laquelle l’humoriste-réflexe  ne peut entrer à la manière du journaliste-enquête.

Promesse

Sujet du jour : le projet de loi espagnol visant à modifier l’actuel cadre législatif sur l’interruption volontaire de grossesse. On en connaît l’essentiel. (2) Au départ, c’était une promesse de campagne de Mariano Rajoy, président du gouvernement espagnol depuis 2011. Deux ans plus tard, le gouvernement conservateur espagnol estime que l’heure est venue de la concrétiser. L’exécutif espagnol a ainsi, fin décembre 2013, adopté un projet qui met à mal la loi de 2010 aujourd’hui en vigueur et qui autorise l’IVG jusqu’à quatorze semaines de grossesse et jusqu’à vingt-deux semaines en cas de malformation du fœtus.

Viol

Si le nouveau texte est approuvé par le Parlement (le Parti populaire y détient la majorité absolue), l’avortement ne sera plus un droit. Et il ne sera autorisé qu’à deux conditions. Le ministre espagnol de la Justice, Alberto Ruiz-Gallardon, a expliqué lesquelles : «La première est que celui-ci soit nécessaire en raison d’un grave danger pour la vie ou la santé physique ou psychologique de la femme ; la deuxième, que la grossesse soit une conséquence d’un délit contre la liberté ou l’intégrité sexuelle de la femme».

En clair la femme devra avoir précédemment porté plainte pour viol. En dehors de ces deux situations, l’avortement ne pourra plus être pratiqué en Espagne. Le projet de loi gouvernemental réintroduit aussi l’obligation pour les mineures âgées de moins de 18 ans de disposer d’une autorisation parentale explicite.

Parité

La législation espagnole sur l’interruption volontaire de grossesse datait de 1985. Des modifications substantielles y avaient été apportées en juillet 2010 par le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero. Des modifications qui ont fait de l’Espagne l’un des pays les plus libéraux dans ce domaine. L’Espagne devint aussi, avec les socialistes, l’un des pays mettant en œuvre des actions visant à la parité homme-femme. C’est encore à Madrid que fut conçue et appliquée l’une des politiques européennes les plus progressistes pour lutter contre les violences conjugales.

«La dynamique s’est malheureusement inversée. Si l’Espagne revendique aujourd’hui un rôle pionnier sur les droits des femmes, c’est dans la régression, pouvait-on lire récemment dans un éditorial du Monde. Le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy est en train d’opérer un virage à 180 degrés sur l’avortement. L’avant-projet de la loi de protection de la vie de l’être conçu et des droits de la femme enceinte, présenté en conseil des ministres peu avant Noël, supprime purement et simplement le droit des femmes à décider librement d’interrompre leur grossesse. Ce droit, consacré par une loi entrée en vigueur en 2010, en autorisant l’avortement sans condition de motif jusqu’à la quatorzième semaine de grossesse, avait considérablement libéralisé la législation postfranquiste de 1985».

Supériorité morale

On ajoutera que cette initiative n’est fondée sur aucune justification de santé publique. La question est de nature idéologique, éthique, philosophique, religieuse. Peut-être ailleurs encore. Le ministre espagnol de la Justice dit vouloir en finir «avec le mythe de la supposée supériorité morale de la gauche». «On ne peut laisser la vie du fœtus dépendre exclusivement de l’avis de la mère» juge-t-il. Ce qui a le mérite de la clarté. Il ne dit pas précisément de qui d’autre cette vie doit aussi dépendre.

Ce même gouvernement veut désormais porter sa croisade anti-avortement devant le Parlement européen. Il se rendra à Bruxelles, en février, pour expliquer la politique et les convictions qui sont les siennes. Pour l’heure, le gouvernement espagnol est, dans ce domaine, à contre-courant sur le Vieux Continent. Vingt des vingt-huit Etats de l’Union européenne reconnaissent le droit des femmes à décider librement de leur grossesse dans les douze à quatorze premières semaines. Six de ces pays l’assortissent de conditions ; seuls Malte et l’Irlande interdisent cette pratique. Comme l’interdisait l’Espagne franquiste.

Prise de sang

On peut certes rêver d’une autre Europe que celle que veut le gouvernement espagnol. Mais on peut aussi tenter d’expliquer la complexité espagnole et européenne. Quid, de nos jours de l’indisponibilité du corps humain ? En quoi la dissociation autorisée (médicamenteuse ou technique), entre sexualité et  procréation, est-elle toujours un sujet d’actualité ? Pourquoi se taire sur l’essentiel : ces problématiques vont, dès demain, être bouleversées par les techniques issues de la génétique moléculaire et l’identification de l’embryon à partir d’une prise de sang de la femme au tout début de sa grossesse. Pourquoi évoquer ces questions vous range-t-il aussitôt dans la catégorie des fanatiques, généralement catholiques ?

Détresse et rires

On peut certes dormir dans la bonne conscience. Fermer les yeux et rester à la caricature, comme l’on fait les représentants du gouvernement lors de la toute récente discussion parlementaire sur l’abandon du concept de « détresse » dans la loi française (mémoire-blog). On peut  réveiller les démons franquistes, agiter le spectre du célèbre machisme ibérique.

Daniel Schneidermann cite ici un texte (« halluciné » dit-il) de la philosophe catalane Beatriz Preciado  qui fait un lien entre le « soubresaut anti-avortement » du gouvernement espagnol et les « velléités autonomistes » de la Catalogne. Un texte difficile mais éclairant. Extrait :

«Dans un contexte de crise économique et politique de l’Etat espagnol, confronté à la réorganisation du territoire et de son « anatomie » nationale (pensons au processus de sécession de la Catalogne, mais aussi au discrédit croissant de la monarchie et à la corruption des élites dirigeantes), le gouvernement cherche à récupérer l’utérus comme lieu biopolitique dans lequel fabriquer à nouveau la souveraineté nationale. Il imagine qu’en le possédant il parviendra à figer les vieilles frontières de l’Etat-nation en décomposition. »

On peut voir là une lecture originale de l’ambivalence espagnole. On peut en profiter pour discuter des vertus des états centralisateurs et démocratiques dans le champ de la santé publique. On peut aussi en rire. Et continuer à dormir.

(A demain)

 (1) Extrait : « Journalistes, nous devrions nous précipiter sur ces personnages, ces situations complexes, que nous offre l’actualité. Ils devraient nous aimanter, nous fournir les plus belles histoires car les plus inattendues, celles qui nous bousculent le mieux. Nous devrions fondre sur ce qui nous dérange. Mais non. Nous cherchons des histoires simples, des héros totalement héroïques, d’incontestables salauds, des victimes 100% irréprochables. Et ce n’est pas seulement vrai du journal télévisé. Anciens et nouveaux médias, en l’occurrence, même combat. La mécanique infernale des manchettes et celle des tweets sont sœurs jumelles. De l’une comme de l’autre, le message doit être percutant. 140 signes pour un tweet, moins encore pour une manchette. Pas de complexité ! Faites court, faites simple, faites choc ! Rien d’étonnant si l’on se réfugie dans les narrations non journalistiques, parfois tellement plus opérantes. »

(2) Nous avons il y a peu traité de cette question dans les colonnes de la Revue médicale suisse  (Rev Med Suisse 2014;10:204-205)

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