Procréer ou gérer : à propos d’un lapsus du Premier ministre

Bonjour

Jeudi 6 février, à l’aube, Jean-Marc Ayrault était l’invité des « Quatre Vérités » de  France 2. On peut le revoir ici (regarder à partir de 1.18.40) Il s’agissait pour le Premier ministre de s’expliquer  sur les véritables raisons qui l’avaient conduit à retirer en catastrophe le projet de loi sur la famille. Exercice difficile à l’heure des croissants. Exercice qui précédait la très longue émission offerte (le soir même sur la même chaîne) à son puissant ministre de l’Intérieur (Manuel Valls) à l’origine il y a quelques jours du retrait de ce projet.

Ges-ta-tion

Poussé par le journaliste Roland Sicard à s’exprimer sur les volontés gouvernementales en matière de GPA et de PMA le Premier ministre a lapsé, moment souvent gênant, toujours éclairant (1). Cherchant à expliciter le sigle GPA il a remplacé « Gestation » par « Gestion » (on peut l’entendre ici à partir de 1.21.25). Conscient de l’embarras le journaliste a aussitôt traduit par « mères porteuses ». Un lapsus qui, on le comprend, n’apparaît pas sur la transcription officielle faite par les services de l’hôtel Matignon comme on peut le voir ici.

Ce n’est là qu’un détail auquel on ne saurait accorder plus d’importance qu’il n’en a. C’est aussi une expression signifiante de l’embarras récurrent des responsables politiques à gérer du dossier « PMA-GPA ». Ou plus précisément à organiser (ou pas) l’extension sociétale de pratiques qui sont des thérapeutiques de la stérilité. La naissance et l’évolution des mots et des sigles sont ici de puissants révélateurs collectifs. De même que les lapsus dans leur maniement sont, comme toujours, des vasistas ouverts sur les inconscients individuels.

Privilèges

Le « bébé-éprouvette » d’il y a trente-cinq ans est d’abord devenu F.I.V.E.T.E. (Fécondation In Vitro et Transfert Embryonnaire). Puis la fivette devint  F.I.V, puis FIV. Les « mères porteuses » se sont transformées en G.P.A (Grossesse Pour Autrui) puis en GPA. L’ « Assistance Médicale à la Procréation » (A.M.P.) est devenue, sans que personne n’y prenne garde, la PMA. Mieux encore cette Procréation Médicalement Assistée est sur le point de devenir une banale  procréation médicale assistée.

Et la maladie de l’insignifiance atteint peut-être son acmé quand des militants voient dans la PMA un « privilège d’hétéros ». Des militants que l’on présuppose « homos » et qui transforment ainsi une thérapeutique en un droit, des souffrants en privilégiés. Voilà bien qui, au-delà des invectives et des anathèmes mériterait un vrai débat politique.

Infertilité/stérilité

Un autre point pose un problème rarement évoqué par les politiques – sujet que nous avions abordé sur Slate.fr en novembre 2012 quand tout semblait encore possible en matière de PMA/GPA.  Il s’agit de  la pratique de l’insémination artificielle avec sperme de donneur (IAD). Codifiée au début des années 1970 par le Pr Georges David à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre cette technique a été développée (longtemps en marge de la loi) comme une réponse thérapeutique à l’infertilité/stérilité masculine au bénéfice de couples souhaitant procréer. Cette pratique médicale s’est développée en France dans le cadre des CECOS (Centres d’études et de conservation du sperme).

La procédure était fondée sur l’anonymat du donneur, le bénévolat et la gratuité. Le couple receveur pouvait ensuite (ou non) informer l’enfant ainsi conçu que son patrimoine génétique mâle n’était pas celui de son père mais celui d’un homme dont il ne connaîtrait jamais l’identité.  On accusa le Pr Georges David et ses confrères d’organiser  des «adultères biologiques». On les accusa ensuite de priver ces enfants du droit à connaître leurs origines. Puis cette pratique fut reconnue par la loi.

Dépôt

C’est de cette pratique dont veulent bénéficier les couples composés de deux femmes homosexuelles souhaitant donner la vie à des enfants.  Dans ce cas rien ne réclame le recours à un médecin et à un espace hospitalier pour une insémination artificielle (de même dans le cas des couples d’hommes, rien n’impose d’avoir recours à une FIV pour permettre à une femme fertile d’assurer le rôle de mère porteuse).

En pratique, l’insémination artificielle (I.A.) se limite, à une période féconde,  au dépôt de sperme dans le vagin au plus près, si possible, du col utérin. On peut également, pour augmenter les chances de succès, franchir, au moyen d’une seringue, le col utérin. Aussi l’I.A. a-t-elle pu (peut) être un procédé mis en œuvre en marge de toute procédure médicale.

Prise en charge

Questions rarement posées aux femmes et aux hommes politiques : la stérilité «naturellement» inhérente aux couples dont les deux membres sont du même genre doit-elle devenir via la loi l’équivalent de la stérilité  dont peuvent souffrir des couples hétérosexuels ? Des médecins opposés à cette lecture pourront-ils refuser ici de donner leurs soins ? La construction politique de cette égalité impliquera-t-elle  une égale prise en charge par la collectivité de ces procédures thérapeutique ?

Aujourd’hui, le code de la santé publique dispose que l’AMP «a pour objet de remédier à l’infertilité dont le caractère pathologique a été médicalement diagnostiqué». L’assurance maladie rembourse le traitement contre l’infertilité à 100% dans la limite de quatre tentatives de FIV (et de six IAD); ce jusqu’à la première grossesse et à condition que l’âge de la femme ne dépasse pas 43 ans.

Père de famille

Le couple hétérosexuel ne débourse donc rien pour l’ensemble de la prise en charge et pour la totalité des médicaments; sauf les dépassements d’honoraires, pratique très fréquente dans ce domaine. Chaque tentative de FIV est tarifée environ 3.000 euros à l’assurance maladie. Près de 150.000 tentatives sont effectuées chaque année en France et un peu plus de 20.000 enfants voient le jour.

Où l’on voit que le lapsus de Jean-Marc Ayrault aux Quatre Vérités de France 2 doit bien être perçu comme signifiant : il s’agit bien pour le politique moderne de gérer les gestations. Le lapsus est aussi parfois une occasion de rire. Celui du Premier ministre gestionnaire des deniers publics  est commis quelques jours après la disparition de la « gestion en bon père de famille » des tables en marbre de la loi républicaine.

A demain

(1) En novembre 2012 un « énorme lapsus » avait condui le Premier ministre à qualifier le dialogue franco-allemand d’«effroyable» au lieu de «fructueux». Dans la partie de son discours prononcé en allemand lors d’un colloque à Berlin, le Premier ministre qui voulait parler d’un «fruchtbaren Austausch» (dialogue fructueux) a dit qu’il souhaitait un «furchtbaren Austausch» (dialogue effroyable).<btn_noimpr> « En tant qu’ancien professeur d’allemand, Jean-Marc Ayrault doit parfaitement connaître la différence, observait alors Le Parisien. Ce lapsus est d’autant plus ironique que la visite de deux jours du Premier ministre à Berlin est destinée à réchauffer des relations franco-allemandes un peu refroidies depuis l’arrivée au pouvoir à Paris du socialiste François Hollande.

Peu auparavant, en septembre M. Ayrault  avait commis un autre lapsus. C’était sur France 2 dans l’émission  Des paroles et des actes, Il avait alors attribué à François Hollande la phrase « l’écologie, ça suffit », prononcée en réalité par Nicolas Sarkozy en 2010. Récidive le 6 novembre 2012 lors d’un séminaire gouvernemental sur la compétitivité Annonçant que le gouvernement a retenu la quasi-totalité des préconisations du rapport Gallois rendu la veille il avait déclaré : « Nous voulons également accélérer la montée en gamme de nos entreprises. Cela signifie favoriser l’innovation et la spéculation et la spécialisation (rires) qui sont la clé du rétablissement de notre balance commerciale. »

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