Salles de shoot : l’attaque en piqué de l’Académie de pharmacie

Bonjour

Nous les avions oubliées. L’Académie de pharmacie ressort de ses ses tiroirs en palissandre  la bombe politique tricolore de la toxicomanie : les « salles de shoot ». Dans une démocratie normale il y aurait matière à  pimenter les élections municipales. A Paris bien sûr. Mais aussi à Bordeaux, Marseille et Lille. Sera-ce le cas avec ce chiffon rouge ?

Affaire de l’Observatoire

Les « salles de shoot » ou les « salles de consommation contrôlée de drogues ». C’est l’expression utilisée dans les beaux quartiers où l’on se fait une idée assez éthérée du sujet. Comme au 4 avenue de l’Observatoire ; c’est le siège de l’Académie nationale de pharmacie. Cette illustre compagnie a été fondée le 3 août 1803 sous le nom de Société de Pharmacie de Paris. Puis elle  a été reconnue d’utilité publique le 5 octobre 1877. Aujourd’hui 3 mars 2014 elle émet un avis remarquable : une nouvelle affaire de l’Observatoire, la science au service d’une idéologie.

Enterrement

C’est  un enterrement de première classe. Les académiciens pharmaceutiques expliquent avoir  « pris connaissance » du « projet ministériel d’expérimentation  de salles de consommation contrôlée de drogues ». Un projet que l’on pouvait croire déjà enterré. Ils ont confié le bébé à leur « Commission des Substances  vénéneuses et des Dopants » Avis adopté, avis émis. Avis qui vaut d’être livré in extenso.

Considérant :

 l’absence de garantie de qualité, d’identité et d’asepsie des produits injectés (« drogues de rue »),

 l’objectif qui est de venir en aide à ces patients et non d’entretenir leurs addictions,

 la non garantie d’éviter les contaminations par le VIH ou le VHC, la majorité des patients étant le plus souvent déjà contaminés,

 l’effet limité sur leur réinsertion dans le circuit sanitaire,

 l’absence de données concernant la responsabilité des médecins et des pouvoirs publics en cas de complication médicale ou d’actes délictueux commis sous l’emprise de la drogue injectée (accidents de la route, par exemple),

 l’absence de rigueur méthodologique et de critères d’évaluation de l’expérimentation envisagée,

 les rares études plutôt favorables à ce genre d’expérimentation concernant l’usage d’héroïne médicinale et non celui de « drogues de la rue » comme dans le cas présent,

 l’exemple de certains pays comme la Suède qui ont supprimé les salles d’injection en raison de leurs résultats peu convaincants,

 le nombre de centres de soins pour toxicomanes existant en France, avec 170 000 patients sous traitement substitutif,

 l’absence de concertation avec le monde médical et pharmaceutique à la recherche d’un consensus, l’Académie nationale de Pharmacie émet un avis défavorable à l’expérimentation de salles d’injection contrôlée de « drogues de rue » telle qu’elle est actuellement définie dans le projet, et demande, pour une plus grande sécurité des patients, un renforcement des moyens alloués aux centres de soins pour toxicomanes et aux unités d’addictologie.

Bachelot, Gaudin et Morano

Souvenons-nous un instant. Eté 2012 la gauche avait les pleins pouvoirs politiques. Mieux des municipalités de droite étaient partantes. Ce n’était qu’une affaire de semaines.  (« Salles de shoot : rien ne va plus, la balle est à gauche »). Dans un communiqué commun, Act Up-Paris, Aides, Médecins du Monde, Fédération Addiction, Gaïa, Réseau Réduction des risques, Sidaction et SOS drogue international, rappelaient qu’elles demandaient « l’ouverture de salles de consommation à moindre risque depuis de nombreuses années ». Ces mêmes associations rappellent que le principe des salles de shoot a reçu le soutien de personnalités de droite. Notamment Roselyne Bachelot, Jean-Claude Gaudin et Nadine Morano.  Elles rappellent aussi que tout, d’un point de vue médical est scientifique est connu grâce à travail (une « expertise collective ») remarquable et pragmatique de l’Inserm (1) .

Le 30 août 2012 Marisol Touraine prenait la parole : « Je travaille sur cette question depuis plusieurs semaines (…). Nous allons voir dans quelles conditions il est envisageable d’expérimenter de telles salles mais il faut que le travail se poursuive avec des élus, avec des associations concernées en particulier,  expliquait-elle  sur LCI. Pas de décision dans les jours qui viennent mais je pense que nous serons prêts assez rapidement. Nous avons des personnes qui se droguent dans des conditions sanitaires exécrables. Elles ne sont pas à même de retrouver le chemin du sevrage, d’être accompagnées. Il ne s’agit absolument pas d’ouvrir une espèce de supermarché de la drogue comme j’ai pu l’entendre. Nous regarderons les exemples qui existent, la manière dont ils peuvent être améliorés (…). Il ne s’agit pas de s’engager tête baissée dans un dispositif qui serait a priori défini pour toujours, il faut expérimenter le cas échéant avec des associations et des élus qui sont disposés à le faire »

Gestion calamiteuse

Tous les éléments étaient réunis pour que le pouvoir politique gère ce dossier de santé publique. Puis des atermoiements en cascade, des frayeurs auto-entretenues, des coups bas aussi. Une gestion calamiteuse (ou u inconscient collectif) faisait que l’affaire recevait un coup d’arrêt à l’automne 2013 par le Conseil d’Etat. La haute juridiction administrative recommandait alors au gouvernement d’obtenir la promulgation d’une loi spécifique. La ministre de la Santé  indiquait que le gouvernement présenterait un projet de loi pour « sécuriser juridiquement » le projet.

Puis Danièle Jourdain-Menninger, présidente de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt) déclarait fin janvier qu’un « texte de loi » était bien en préparation. Une loi pour permettre d’ouvrir une salle de shoot près de la gare du Nord. Les deux candidates à la mairie ne semblent guère intéressées par le sujet. En parle-t-on à Marseille ? Qu’en dira SOS Addictions ?

Au temps de Sarkozy

Retour en arrière: en 2010, au temps de Nicolas Sarkozy,  Etienne Apaire, alors président de la Mildt, déclarait au Monde, peu après la publication du travail de l’Inserm: « En l’état actuel des connaissances, le gouvernement considère que les salles d’injection ne répondent pas vraiment à la demande d’un point de vue sanitaire. Elles semblent par ailleurs très coûteuses. En outre, elles amènent à penser que l’usage de drogue peut être admissible sous certaines conditions. (…) Il faut aussi tenir compte du contexte français par rapport aux pays comme la Suisse ou l’Allemagne, où des salles ont été créées. (…) Il me semble que ces salle  répondent moins à un objectif sanitaire qu’à un objectif social de lutte contre la marginalisation. C’est, selon nous, discutable sur le plan philosophique, puisque cela vise à accompagner, et non in fine à rompre avec la dépendance, alors que la France dispose d’un dispositif de soins performant. En outre, cacher dans des locaux des usagers pour assurer la tranquillité publique me paraît moralement indéfendable.»

Quatre ans plus tard les académiciens de l’Observatoire ne tiennent pas un autre discours. Le gouvernement est comme privé de mouvement.. Où est-elle passée la blanche gauche du temps jadis ?

A demain

1 Extrait : « Par ailleurs, des centres d’injection supervisés (CIS) ont été expérimentés dans plusieurs pays et ont fait leur preuve sur la réduction des risques liés à l’injection (injections dans l’espace public, abcès, partage de seringues, overdose mortelle…) et l’accès aux soins.

Le groupe d’experts recommande de renforcer les liens entre différents programmes (PES, TSO, CIS le cas échéant…) dans un dispositif cohérent. Le groupe d’experts recommande de mener une étude des besoins pour l’ouverture d’un CIS afin de définir les objectifs spécifiques de ce dispositif (diminuer les overdoses mortelles, diminuer le nombre d’abcès, attirer des injecteurs à haut risque pour les (re)mettre en contact avec des structures de traitement…). »

 «  La mise en place d’un CIS ne peut être envisagée que si ce dispositif répond à des besoins parfaitement identifiés tenant compte des évolutions de modalités d’usage de drogues qui peuvent varier d’un endroit à un autre : importance de l’injection en public, du nombre d’usagers de drogues par voie intraveineuse sans contact ou en rupture avec des structures de soin ; du nombre d’overdoses mortelles, des complications liées à l’acte d’injection (abcès). Ces centres, s’ils sont proposés, doivent être en mesure de couvrir ces besoins. Leur intégration dans un dispositif plus large, avec une bonne communication entre les services est également indispensable. Enfin, pour garantir un fonctionnement adéquat, leur implantation doit reposer sur un consensus entre tous les acteurs locaux : santé, police, autorités politiques et administratifs, population en général et voisinage immédiat, usagers eux-mêmes. Ceci demande une phase de préparation d’explication, et de communication compte tenu des représentations souvent négatives qui prévalent pour ce type de dispositif. Une évaluation de la phase d’implantation est un élément important du processus d’acceptation des CIS. »

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