Lumières sur la guérison, ombre des guérisseurs (Georges Canguilhem)

Bonjour

C’est reparti. Sus aux dépassements d’honoraires ! Menaces de sanctions ! Comment vivre avec 23 euros ? Et si nous parlions, nous, d’autres dépassements ?  De dépassements de soi et de l’autre? De dépassements de la souffrance, avec la guérison en ligne de mire ?  Et ce en écho avec la Revue médicale Suisse (1). 

Soulagements

 La «guérison» ? Avec elle, les choses sont simples. Ce n’est rien d’autre que ce qu’attend le malade du médecin. Bien évidemment, elle n’est pas toujours au rendez-vous. A fortiori quand on n’est pas dans le schéma de l’affection aiguë. Quelles «guérisons» dans le cortège grossissant des maladies chroniques ? On parlera alors d’améliorations, de soulagements – ce qui peut être déjà beaucoup.

Les patients pourraient parler longtemps de guérison. D’ailleurs, ils en parlent. Et les médecins ? Ils en parlent nettement moins et au final écrivent peu. Pourquoi ? Dans un ouvrage réunissant quelques-uns de ses écrits et qui vient fort heureusement d’être publié au Seuil 2 Georges Canguilhem s’interroge sur la possibilité d’une pédagogie de la guérison.

Bachelard

Georges Canguilhem ? Né en 1904 et mort en 1995, c’est un philosophe qui fera médecine. Il reste généralement dans les mémoires pour Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique (thèse de 1943 – éditée en 1950, complétée et rééditée en 1966). Sa lecture, ardue, n’a jamais été obligatoire dans les facultés de médecine de son pays. Philosophe (après son passage à l’Ecole normale supérieure), il se passionnera pour l’épistémologie. Résistant face à l’occupation allemande et nazie, ce disciple de Gaston Bachelard aura une influence notable sur Michel Foucault. Il se penchera longtemps sur la vie, celle qui ne saurait être réductible à la physique et à la chimie. Il se passionnera donc pour la biologie, une science qui doit partir du vivant avant d’y retourner pour tenter d’éclairer cetteoxygénation forcée.

Voici donc, aujourd’hui, ses «Ecrits de la médecine».[1] Le texte sur la pédagogie de la guérison n’est en rien daté. Bien au contraire : il trouve une nouvelle jeunesse puisque la guérison ne cesse de prendre de nouveaux visages et de nouveau chemins. La guérison et les guérisseurs.

Médecins de comédie

Pourquoi les médecins traitent-ils si peu de la guérison ? «C’est parce que le médecin aperçoit dans la guérison un élément de subjectivité, la référence à l’évaluation du bénéficiaire, alors que, de son point de vue objectif, la guérison est visée dans l’axe d’un traitement validé par l’enquête statistique de ses résultats.»

Georges Canguilhem : «Et sans allusion désobligeante aux médecins de comédie qui font porter par les malades la responsabilité d’échecs thérapeutiques, on conviendra que l’absence de guérison de tel ou tel malade ne suffit pas à induire dans l’esprit du médecin la suspicion concernant la vertu qu’il prête, en général, à telle ou telle de ses prescriptions.» Les médecins de comédie que connut Canguilhem sont-ils toujours d’actualité ? Est-ce dire qu’il existe des médecins de tragédie ?

Confiance et conscience

On peut s’interroger inversement : la guérison est-elle l’effet propre de la thérapeutique prescrite au malade et scrupuleusement observée par ce dernier ? Sauf exceptions remarquables car rarissimes, la démonstration est ici pratiquement impossible du fait de la systématisation du recours au placebo comme méthode d’étalonnage des avancées thérapeutiques. Il faut aussi compter désormais avec la référence à la médecine psychosomatique comme avec l’intérêt accordé à la relation intersubjective médecin-malade. Ce qui d’ailleurs n’est nullement incompatible avec cette conception devenue obsolète car infantilisante de cette même relation : «la rencontre d’une conscience et d’une confiance».

Canguilhem résume l’affaire assez simplement : pour le malade, la guérison est ce que lui doit la médecinetandis que, pour la plupart des médecins, ce que la médecine doit au malade est assez différent : au mieux le traitement le mieux étudié, le mieux expérimenté et essayé à ce jour. Où l’on voit qu’il ne saurait y avoir d’entente véritable. Il se peut, heureusement, que l’attente de son patient rencontre la proposition du médecin. Cela ne saurait toutefois être une règle, encore moins un dû.

Bouche à oreille

«Un médecin qui ne guérirait personne ne cesserait pas, en droit, d’être un médecin – habilité qu’il serait, par un diplôme sanctionnant un savoir conventionnellement reconnu, à traiter des malades dont les maladies sont exposées, dans des traités, quant à la symptomatologie, à l’étiologie, à la pathogénie, à la thérapeutique» écrit Canguilhem. Dans cette perspective, le guérisseur est très précisément dans l’ombre portée du médecin. Il ne peut exister, ou ne devrait pas exister, de guérisseur de droit. Le guérisseur existe bien sûr, du fait même de son exercice : il existe en fait. Il n’est pas jugé sur ses «connaissances» (les guillemets sont de Canguilhem) mais sur ses réussites. La Faculté n’a pas sa place ici et les évaluations sont le fruit du bouche à oreille.

 On peut le dire autrement. Entre le docteur en médecine et le guérisseur de l’ombre la relation à la guérison est inverse. Le médecin est habilité publiquement non pas à guérir mais à prétendre pouvoir le faire. Il en va de manière radicalement inverse avec le guérisseur, nous explique le philosophe-médecin : «(…) c’est la guérison, éprouvée et avouée par le malade, même quand elle reste clandestine, qui atteste le « don » de guérisseur dans un homme à qui, bien souvent, son pouvoir infus a été révélé par l’expérience des autres».

Médecine sauvage

«Point n’est besoin, pour s’instruire à ce sujet, d’aller chez les « sauvages », ajoute-t-il. En France, même la médecine sauvage a toujours prospéré aux portes des facultés de médecine.» Pour un peu, on parierait qu’il en va de même en Suisse. Et on observe, en France, que les guérisseurs ne cherchent pas, dans leur immense majorité, à envahir ces mêmes facultés. Quant à ces dernières, elles ne songent plus à les éradiquer.

La grande question, toujours d’actualité, serait plutôt de démasquer ceux formés dans les facultés et qui pianotent sur les deux claviers. Soit les charlatans. C’est une affaire assez complexe. Et il faut ici souligner que Knock ne joue pas au guérisseur. Il installe certes son emprise sur une clientèle grossissante. Mais c’est au nom du dépistage, de la déclinaison marchande de la prévention individuelle. Il ne succombe pas à la guérison, il organise un système qui permettra d’en faire la perpétuelle économie. Et chacun, ou presque, de lui dire merci.

Knock et Ryck

Le Knock de Jules Romains voit le jour entre les deux guerres mondiales. «Il est assez connu, par l’étymologie, que guérir c’est protéger, défendre, munir, quasi militairement, contre une agression ou une sédition» rappelle Canguilhem. A l’exception notable des praticiens de l’infectiologie et de l’immunologie, on a généralement oublié ces racines qui font du corps une cité menacée par un ennemi. Les guérisseurs, rebouteux et autres passeurs de feu auraient-ils des clefs dont ne pourraient disposer les diplômés des facultés ?

«L’entourloupe. Nos intentions sont pacifiques» est un polar de la Série noire publié en 1977. 3 Son auteur, qui signait Francis Ryck, fait dire à l’un de ses personnages : «Un guérisseur, c’est en quelque sorte un bon conducteur, comme du fil de cuivre. Un conducteur d’une force de compassion, ou de vie, ou je ne sais quoi, ça n’a pas d’importance. (…) La guérison en soi, ça ne veut pas dire grand-chose si ça n’entre pas dans un ensemble qui nous échappera toujours… C’est pourquoi, il faut beaucoup d’humilité, accepter de ne pas toujours savoir, de ne pas toujours comprendre…»

Sont-ce là des propos que médecins et patients peuvent entendre ? L’effet placebo est-il autre chose qu’un fil de cuivre que le médecin doit impérativement garder caché ?

1 Ce texte reprend une chronique publiée initialement dans la Revue médicale suisse.

2 Canguilhem G. Ecrits sur la médecine. Avant-propos d’Armand Zaloszyc. Paris : Le Seuil, 2014.

3 Ryck F. L’entourloupe ; nos intentions sont pacifiques. Paris : Editions Gallimard, collection Série noire, 1977.

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