Avec le baclofène, M6 rend la maladie alcoolique télégénique

Bonjour

On peut tout mettre en scène. Surtout le malheur. Longtemps la maladie résista. Puis le sida arriva, qui autorisa des spectacles la veille encore impensables. Hier, 16 mars 2014, M6 a démontré que la tragédie alcoolique pouvait, elle aussi, ne pas résister à un bon scénario (1). Il suffit pour cela d’un peu de savoir faire, d’une bonne histoire  et de quelques bons acteurs. Audiences assurées.

Joseph Kessel

Avec l’alcool les choses sont assez simples. Les alcooliques sont généralement des acteurs formidables.  Ils écrivent eux-mêmes leur rôle mais personne (surtout eux) ne connaît la fin de l’histoire. Les alcooliques ont une famille qui les soutient – ou pas. Le plus souvent ils rechutent. Des médecins, des alcoologues, des psychologues, des infirmières, des centres de désintoxication sont là. Des médicaments aussi, des associations où les médecins qui ont souvent fait une croix sur  le corps médical – les célèbres AA (Joseph Kessel). Parfois tout cela aide à sortir de l’enfer. Parfois pas.

Ivresses programmées

Aujourd’hui le fléau gagne. C’est la même maladie, les mêmes rites sous de nouveaux visages, sous de nouvelles appellations, avec de nouvelles fréquences et de nouvelles doses. Binge drinking, neknomination. La vieille assuétude touche plus tôt les jeunes et, plus encore, les jeunes femmes, les jeunes filles. Ces dernières s’affichent en terrasse, souvent en fumant. Où il est démontré que l’ « égalité » peut ne pas toujours être un progrès.

Hier M6  nous a donné hier une bonne partie de l’alcoolisme contemporain en spectacle – spectacle entrelardé de publicités.  Nous vîmes surtout de jeunes filles accepter que l’on filme leurs ivresses programmées. Une ou deux bouteille d’ « alcool de patate » avant de partir en soirée. On fume, on boit. On drague, on boit. On expérimente, on a des sensations, on boit, on reboit, on croit partir à le découverte de soi. D’ailleurs on y part ;  de plus en plus souvent. Et puis, c’est écrit, il est de plus en plus difficile de revenir chez son autre soi. Puis on n’y revient plus. Ou beaucoup, beaucoup, plus tard – le corps assez abimé avec comme un goût de renaissance.

Vichy

Au cœur de ce Zone Interdite trois parcours de femmes. Des parcours mis en scène bien sûr mais des parcours sur la durée où il n’était pas trop difficile de faire la part du vrai, du joué et du surjoué. Une mise en abyme au carré, aussi, avec la caméra filmant la caméra d’une alcoolique formidable filmant, à Vichy, sa tentative de remontée de son propre abyme de bière. Le tout en compagnie du baclofène.

Où l’on voit que la communauté des alcooliques et des alcoologues a beaucoup à faire avec cette vieille molécule. Pénétrant dans quelques cabinets médicaux la caméra de Zone Interdite laissa entrevoir les incohérences  majeures de la situation actuelle. Nous vîmes un généraliste expérimentant – puis refusant de suivre sa malade dans l’escaladeOu la patiente dictant au psychiatre d’un jour ce que devait être sa posologie. Le pharmacien d’officine (masqué) refuser de délivrer. L’’alcoolique guéri (non médecin) conseillant sur la Toile les nouveaux adeptes quant aux doses de permettant d’atteindre les espaces thérapeutiques du désintérêt de l’alcoolique pour l’alcool. Puis les rechutes sous baclofène.

Paroles sur l’alcool

Ces parcours de femmes, ces incohérences structurelles, cette critique d’une administration comme hors-sol  suffisaient pour comprendre le chemin collectif qui reste à accomplir face à l’alcoolisme. Le reste, la petite cuisine pharmaceutique, apparut ce soir là comme hors-cadre, déplacé. On gagnerait sans doute, tous, à l’oublier. L’essentiel, sur le fond: une révolution est-elle en marche dans le champ de l’alcoolisme comme elle l’est dans celui du tabagisme avec la cigarette électronique? Assiste-t-on à la reprise en main, par lui-même, de l’alcoolo-tabagique?

La diffusion de ce documentaire coïncidait avec « l’octroi » d’une disposition réglementaire qui devrait faciliter son usage. Déjà des nuages apparaissent, de nouvelles critiques émergent.  Tout se passe comme si le baclofène ne pouvait, décidément, rentrer dans le cadre existant.  Pour l’heure il permet de libérer la parole sur l’alcool. C’est déjà beaucoup.

Guy Debord

La mise en scène de la guerre du baclofène aidera-t-elle les malades alcooliques, ceux qui les aident et ceux qui les soignent ? Le spectacle de cette société peut-il avoir des vertus thérapeutiques ? On aimerait, ici, entendre l’impossible Guy Debord. Mais ce n’est pas possible, depuis vingt ans, pour les raisons que nous savons.

A demain

(1) Zone Interdite. « Emission Femmes : enquête sur les nouvelles victimes de l’alcool » Une enquête de 90 minutes de Stéphane Girard avec Stéphane Mallard. Un film produit par TAC Presse.

(2) Kessel J. Avec les Alcooliques Anonymes. Avant-propos de Fabienne Deschamps. Editions Gallimard, collection Folio.

3 réflexions sur “Avec le baclofène, M6 rend la maladie alcoolique télégénique

  1. Emission M6 Zone Interdite, les femmes victime de l’alcool.

    Commentaire rapide, court et partiel sur votre reportage. Je suis effaré, offusqué de tout ce que j’ai vu. Je me trouvais revenu plusieurs siècles en arrière. Pourquoi choisir un centre qui continue à prôner cure et post cure dont on connaît le peu d’efficacité, vous le précisez ? Les lobbying maintiennent ces centres de post cures, mais tout de même ! Quels furent les critères de votre choix ? Peut être des éléments importants ont-ils été coupés ?
    Chloé : On ne l’écoute pas, on ne la comprend pas. Elle ne désire pas arrêter, elle veut boire comme tout le monde. Réponse du « centre » : Enfermer cette jeune personne attachante pour l’empêcher de boire pendant des semaines. Quand elle ressort, elle se sent libre de boire comme tout le monde, et le tente. Réponse du centre : Un tribunal qui l’accuse de rechute, d’échec, la stigmatise, tout comme ses parents. Il suffisait dès le départ de l’écouter et de lui dire que, peut être, elle n’était pas comme tout le monde, justement? Dites lui que je la félicite d’avoir fui ce centre, mais que maintenant il existe des équipes qui savent écouter, aider et accompagner des malades comme elle. Dites le aussi au psychiatre parisien, qui affirme qu’il n’y a pas d’autres soins que les siens et le Baclofène ! Il serait bon qu’il suive une formation continue en addictologie, voila une autre solution.
    Les médecins de Vichy. Je ne les comprends pas, je suis quelque peu indigné. Le premier ne connaît pas le Baclofène et se contente de respecter, l’AMM, l’autre le découvre et prescrit sans savoir. Ni l’un ni l’autre oriente la malade vers un centre spécialisé. J’espère qu’après cette émission, les vichyssois vont en tirer les conséquences sur des médecins qui ne connaissent pas un médicament (ils le disent), mais « font » quand même.
    Nous avons entendu la culpabilité des malades, la souffrance de l’entourage, mais jamais la souffrance des malades. Extraordinaire ! En fait on culpabilise les malades de faire du mal aux autres, mais jamais on parle du mal qui leur a été fait et qui les « oblige » à se réfugier dans l’alcool.
    On parle d’alcool, d’alcool, d’échec, de culpabilité, mais jamais du malade. C’est pourtant l’essence même de l’addictologie, des soins centrés sur le sujet, pas sur le produit. Il existe des structures qui ont compris et appris, la nôtre modestement le fait et tente de l’enseigner depuis des années.
    Et le tabac ? Pas un mot. Encore quelque chose qui m’a choqué, heurté !!! Tous ces malades fument terriblement. Le tabac est la première cause de mortalité en France, prématuré, évitable !! Pas un mot ! Scandaleux ! Est ce fait exprès pour remuer et choquer les gens. Je me dissocie totalement de tout ce qui a été présenté, particulièrement des médecins. Il existe des soins efficaces en addictologie.
    Commentaire que je voulais court… Juste un mot : Les réticences des médecins vis-à-vis du Baclofène viennent peut être tout simplement que, jusqu’à maintenant, aucune étude sur ce produit n’est réellement convaincante. On ne l’évoque pas dans le reportage. Les études italiennes étaient négatives, à dose « classique », aussi bien sur le modèle animal qu’humain. Condamné à l’abstinence. Non, condamné à la liberté !
    L’ignorance des soins en addictologie, un cri à Chloé et les autres pour leur dire bravo, Mais qu’elles trouvent des structures formées à l’addictologie qui puissent les écouter, les entendre, les accompagner !
    Le Baclofène aidera peut être certains, mais il n’est pas miracle, et si l’on n’enlève pas la douleur que vous avez au fond du cœur, si on laisse le tabac vous tuer, nous n’aurons pas de quoi être fier.
    Dr Marion Michel, responsable de l’unité d’addictologie du centre hospitalier d’Evreux.
    Vous pouvez nous contacter pour plus de retours:
    Michel.Marion@chi-eureseine.fr

  2. Merci pour cette réponse intelligente et si juste ,l’écoute centrée sur le malade et non sur le produit ,cela fait toute la différence.

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