Du « syndrome Jean-François Mattei » aux numéros impairs particulaires

Bonjour

Que restera-t-il du 17 mars 2014 ? Que Jean-Marc Ayrault alors Premier ministre d’un gouvernement socialiste avait décidé, toutes affaires cessantes, que l’urgence était venue d’interdire à un automobiliste sur deux tirés au sort (les « impairs ») de se rendre dans la capitale au volant de sa voiture automobile. Et que M. Martin (le ministre de l’Ecologie que personne ne connaissait jusqu’alors) se félicita du « civisme » des Franciliens, comme si M. Martin pouvait douter que ce civisme puisse encore exister.

Vigne vierge

Que reste-t-il de la canicule d’août 2003 ? Que l’on ne savait déjà plus où mettre les morts quand le ministre de la Santé de l’époque surgit en tenue légère dans la fraîcheur d’une villégiature des bords de mer. On jurerait encore entendre des fontaines sous la vigne vierge. Il s’exprime pendant près de cinq minutes au journal de 20 heures de TF1 pour dire que la situation sanitaire est sous contrôle, que nul ne doit s’inquiéter. Ce sera le syndrome Jean-François Mattei,

Panthéon-Sorbonne

Le syndrome Jean-François Mattei ? S’il n’y porte pas encore ce nom il est parfaitement décrit dans un document universitaire, passionnant et encore bien trop mal connu (1)

Extraits (nous soulignons):

« Face à la pression médiatique, on pouvait s’attendre à ce que Jean-François  Mattei, en tant que Ministre de la Santé, aille au-devant de la scène donner des explications  sur ce qui se passait, qu’il communique sur la question, puisqu’à cette date, aucun  professionnel de la politique ne s’est encore officiellement exprimé à la télévision sur le  problème. Pourtant, les entretiens révèlent que ce n’est pas Jean-François Mattei qui a  sollicité ce passage à la télévision  mais bien que la demande émanait directement de la rédaction de TF1.

« Q : Et pourquoi avez-vous appelé l’attaché de presse ?

– Parce qu’on est en contact. Je l’ai appelé le matin pour lui dire : « c’est le jour ou jamais de… c’est le jour de gloire ou jamais de ton ministre, on le prend à 20 heures en direct ».

Q : C’est vous qui avez téléphoné ?

– Oui, c’est moi qui ai téléphoné, on était demandeur et eux : « ah bon, quoi, mais pourquoi, qu’est-ce qui se passe ? ». (Entretien avec Viviane Jungfer, journaliste santé à TF1, 13 juillet 2004)

Cette demande de la part des journalistes spécialisés montre que, dans certains contextes, la télévision peut parvenir à imposer son rythme et ses préoccupations aux professionnels de la politique et les contraindre à jouer au jeu médiatique.

Communication désastreuse

Tous les journalistes avec lesquels je me suis entretenue ont vu l’intervention télévisée de Jean-François Mattei le soir même ou le lendemain, et chacun a jugé sa longue prestation désastreuse en termes politiques et communicationnels. D’abord, les journalistes de TF1 affirment qu’ils ne s’attendaient pas à ce que le ministre de la santé apparaisse aussi éloigné des réalités et de la gravité du problème lorsqu’ils lui ont proposé de passer en direct au journal télévisé de 20 heures. Mais ce qui, compte tenu du contexte, a surtout retenu l’attention des journalistes, ce n’est pas tant son discours creux et verbeux que le lieu où l’interview s’est déroulée – la maison de vacances de l’homme politique -, ainsi que la décontraction de sa tenue – un polo estival. Il semble que ce soit bel et bien le contraste entre la gravité de la crise sanitaire et la « nonchalance » du Ministre de la Santé qui ait le plus marqué les esprits :

Polo 

« Au journal de 20 heures de TF1, le Ministre s’exprime manifestement depuis son lieu de vacances, en chemisette de sport. Il parle certes de prévention, de la nécessité de s’occuper des personnes âgées, de la mobilisation des services, des hôpitaux, du numéro vert… Mais la presse ne retient que le cadre… et le polo »

Et, du point de vue cette fois de la réception de cette prestation télévisée par les téléspectateurs, les journalistes ont sans nul doute raison de relever ce « détail » – avant de  participer eux-mêmes à le « monter en épingle » -, si l’on garde en mémoire qu’ « une grande partie, peu intéressée par la politique, ne regarde leurs « prestations » que dans ce qu’elles ont précisément de moins « politique » (au sens traditionnel ) et ne les juge, si on leur demande, qu’en fonction de critères largement non politiques. »

Bien passer à la télé

L’erreur stratégique des conseillers en communication politique. Pour comprendre cette erreur manifeste d’appréciation et de communication du Ministre de la santé, il convient de s’intéresser au rôle éventuel des conseillers en communication politique, dont une abondante littérature sociologique a montré qu’ils ont acquis au fil du temps un poids très important en politique

. La nécessité pour un homme politique de – « bien » – passer à la télévision a en effet modifié en profondeur les règles du jeu politique. Il est certain que si J.-F. Mattei s’était exprimé dans un journal de la presse écrite, les répercussions n’auraient pas été les mêmes, comparées au poids symbolique très fort d’une prestation télévisée, qui plus est lorsqu’elle est « ratée ». Quel a été, dans ce contexte précis, le rôle des conseillers en communication du Ministre ? On sait que les membres du gouvernement sont traditionnellement très sollicités par les médias et que lorsque les journalistes veulent les contacter, ils doivent obligatoirement passer par leur chargé de communication. Cela semble particulièrement vrai dans le cas du Ministre de la santé, comme l’ont confirmé plusieurs journalistes, à l’instar de Marc Payet :

 « Tout passe par elle »

« Cela fait l’objet de certaines polémiques, mais comme cela se pratique aussi dans d’autres ministères, la règle est hyper précise avec M. Mattei et sa chargée de communication Mme Pia Daix : tout passe par elle ! Interdiction aux journalistes de joindre directement, sur des portables ou des numéros directs, les conseillers techniques du ministre. Cela peut se comprendre. » (Extrait de l’audition de Marc Payet, devant la commission présidée par Claude Evin, le 13 janvier 2004.)

Les membres du gouvernement, ainsi que leurs conseillers en communication, sont tous à ce moment-là en vacances. Lorsque J.-F. Mattei est prévenu par sa chargée de communication que la rédaction de TF1 souhaite faire un duplex avec lui, il appelle le Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin pour obtenir son autorisation.

Rassurer la population

Une fois l’accord obtenu, J.-F. Mattei pense d’abord se présenter aux  journalistes de TF1 en costume, mais le conseiller en communication de Jean-Pierre Raffarin, Dominique Ambiel, avec lequel le Ministre de la Santé prépare son intervention télévisée par téléphone, lui suggère plutôt de porter une tenue plus estivale afin de rassurer la population : si le Ministre apparaît « décontracté » à l’écran, c’est bien que la situation n’est pas si alarmante ni dramatique qu’on le dit…

« Sèmes pas la panique »

« Mattei, pour faire ce duplex, avait demandé l’autorisation à Raffarin et en fait, Raffarin lui avait donné l’autorisation et Mattei avait préparé son intervention avec Dominique Ambiel, vous savez, l’ancien conseiller en communication de Raffarin, qui a d’ailleurs eu quelques ennuis… Et c’est Ambiel et donc ils ont discuté de ça, quel look il faut avoir et c’est Ambiel qui lui a dit : mets-toi en polo, c’est les vacances, il faut que tu aies un air décontracté et que tu ne sèmes pas la panique, parce que s’il était apparu solennel, en costume et tout ça, ça dramatisait un peu le truc. » (Entretien avec Pascal Ceaux, journaliste politique au Monde, 11 juin 2004)

« Faire décontracté »

Ce n’est donc que le lendemain, lorsque les médias commentent négativement la prestation « nonchalante » du Ministre, que les conseillers en communication prennent la mesure de leur erreur d’appréciation, immédiatement perçue par les journalistes :

« J’avais l’attaché de presse de l’autre côté qui me dit : « Il est bien en polo ». Il me dit qu’il faut faire décontracté, après tout on est en vacances. Mais je lui dis : « mais tu ne te rends pas compte de ce qu’il se passe à Paris ? », « Non, je suis en Bretagne ». Ah non, mais c’était hallucinant ça. » (Entretien avec Viviane Jungfer, journaliste santé à TF1, 13 juillet 2004)

Ou encore : « Moi je me souviens, j’étais en salle de fabrication quand on l’a regardé, on était là, en direct, on était là à dire : « mais oh, mais réveille-toi, viens dans un hôpital Jean-François ! ». »(Entretien avec Thibault Malandrin, journaliste au service événement à TF1, 13 juillet 2004) ».

Onze ans plus tard ce syndrome est plus présent que jamais dans les bureaux ministériels, les cabinets des ministres et de leurs innombrables communicants. Polos interdits. Par tous les temps.

A demain

(1) « La fabrique médiatique de la canicule d’août 2003 comme problème public » Mémoire pour le Diplôme d’Etudes Approfondies de Sociologie Politique présenté et soutenu publiquement le 7 septembre 2004 par Delphine Brard (sous la direction M. Patrick Hassenteufel Professeur de science politique à l’Institut d’Etudes Politiques de Rennes)

Université de Paris I Panthéon – Sorbonne Faculté de Droit et des Sciences Politiques Département de Science Politique.

Ce document est disponible à l’adresse : http://tuisp.free.fr/2004/20040648_Brard.pdf

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