Louis-Ferdinand Céline, Knock, Dr Petiot et le formidable « Grand Cabinet des curiosités médicales»

Bonjour

«On a dit qu’il se passait des choses épouvantables dans notre caverne. Il s’y passe encore bien d’autres choses qu’il faut être médecin pour voir et comprendre.» Deux phrases écrites par Louis-Ferdinand Destouches. Elles figurent dans la préface (inédite) à la célèbre thèse qu’il a consacrée à la vie et à l’œuvre de Semmelweis, l’un de ses maîtres. Thèse soutenue le 1er mai 1924 devant un jury présidé par le Pr Brindeau. Comment entre-t-on dans cette caverne ? Il est bien des chemins, bien des portes, bien des clefs, bien des codes. Quelques passages obligés aussi. La mort notamment. Céline la couchera souvent sur le papier.

Les médecins voient bien des choses que les autres ne voient pas. Il en va de même des guérisseurs, de l’autre côté du chevet du souffrant. Attention : seulement certains médecins, et certains guérisseurs. Comment pourrait-il en être autrement ? Le Knock de Jules Romains le dit comme personne. Il le dira dans un souffle à son néo-confrère qu’il dépouille, le Dr Parpalaid, le médecin marié et à l’automobile :

Eviter de se regarder dans la glace

«Que voulez-vous ! Cela se fait un peu malgré moi. Dès que je suis en présence de quelqu’un je ne puis pas empêcher qu’un diagnostic s’ébauche en moi… même si c’est parfaitement inutile et hors de propos. (Confidentiel) A ce point que, depuis quelque temps, j’évite de me regarder dans la glace.»

Un diagnostic de fantaisie ? ose Parpalaid. Nullement. C’est bien malgré lui que Knock, le regard diagnostique, se jette, quand il rencontre un visage «sur un tas de petits signes imperceptibles… la peau, les papilles, la sclérotique, les capillaires, l’allure du souffle, le poil…». C’est alors que son appareil à construire des diagnostics fonctionne à merveille. «Il faudra que je me surveille, car cela devient idiot» glisse Knock. Sait-il alors que cela deviendra monstrueux, ce regard marié à l’emprise qu’il a sur ses semblables ?

Hitler rôde, Petiot viendra et Jouvet campe le Triomphe de la Médecine. Jouvet le campe début 1924 à la Comédie des Champs-Elysées ; au moment même où Céline soutient sa thèse à Rennes. Tout, déjà est écrit. Le même Céline qui en 1914, dans la boue de la boucherie, affûte son crayon. Première ligne des diaphanes «carnets du cuirassé Destouches» : «Je ne saurais dire ce qui me pousse à porter en écrit ce que je pense». Carnet de moleskine noire jeté à la mer. Trente feuillets vierges. Céline médecin n’a cessé de les noircir. Voir, comprendre, écrire. Pleurer, jamais.

Larbin ou voleur

Ecrire. Voici, pour l’heure, un ouvrage que l’on se doit de recommander.[1] A recommander, en priorité, aux confrères. Ce serait, sinon, un manquement à la confraternité. Ce qui, comme chacun sait, peut être puni. Et, précisément, comment ne pas recommander un ouvrage qui, d’entrée, cite Céline ? Mieux, qui le cite deux fois : «La médecine, c’est ingrat. Quand on se fait honorer par les riches, on a l’air d’un larbin, par les pauvres, on a tout du voleur.» Quelle ingratitude avez-vous choisie ? Est-ce la même médecine en haut et en bas du pavé ?

Un ouvrage à recommander ? Peut-être moins pour le lire que pour connaître ce que vont dévorer ceux qui ne sont pas médecins. On connaît la proposition des «cabinets des curiosités», à bien différencier des miscellanées. «Raconter la grande Histoire de la médecine par la petite histoire de tous ses acteurs, soignants et soignés, autrement dit parler de l’humanité entière» ambitionne Eric Bouhier, médecin, publicitaire, scénariste et enseignant. Ce qui est beaucoup – sans compter son amour des mots.

Hétéroclites et carapaces

«Sensible au tragique comme au cocasse de la vie, il aime à raconter ces petites histoires qui font le sel de notre existence» écrit son éditeur en quatrième de couverture. Les éditeurs et leurs sels devraient se borner à éditer. Ici : grande dextérité, amour des lettrines et du papier, marqueterie faite de 330 fragments empruntés à cet art qui se nourrit de sciences.

«Cabinet de curiosités» ? Le temps passe et certains ont peut-être oublié qu’il s’agissait d’un espace où étaient entreposés et plus ou moins exposés des objets collectionnés. Figure imposée : un certain goût pour l’hétéroclisme et l’inédit. Médailles, antiquités, animaux taxidermisés, insectes séchés, carapaces, œuvres d’art. Ils sont apparus après la Renaissance et donnèrent naissance aux musées et muséums. Cabinets privés (collections de particuliers) ou publics (collections d’écoles de vétérinaires, de facultés de médecine), ils ont joué un rôle fondamental dans l’essor de la science moderne.

Journée mondiale de l’hypochondrie

Dans le Grand Cabinet du Dr Bouhier, ce sont des lettres et des mots, des écrits courts, des citations plus ou moins sérieuses, des petits textes, des listes de maladies, de médecins ; tant et tant d’autres choses, cueillies dans les dictionnaires et les ouvrages savants. Parfums d’almanachs d’antan et d’eau de roses d’aujourd’hui – illustrations d’époque.

Tout un programme. Comme avec les Journées mondiales. A savoir : des lépreux (30 janvier) ; contre le cancer (4 février) ; contre la tuberculose (24 mars) ; du paludisme (25 avril) ; de l’asthme (2 mai) ; du don de sang (14 juin) ; du cœur (25 septembre) ; du handicap (9 octobre) ; de la santé mentale (10 octobre) ; contre la douleur (12 octobre) ; du diabète (14 novembre) et contre le sida (1er décembre). Manquent l’hypochondrie, l’alcoolisme et le tabagisme.

« Vous avez votre dose »  (québécois)

Entre Paris et Genève, Jean-Jacques et son Emile soliloquent : «Je ne dispute donc pas que la médecine est utile à quelques hommes, mais elle est funeste au genre humain.» On comprend que ce ne sont là que quelques miettes, elles ne disent rien de la richesse baroque de cet ensemble cunéiforme. Rousseau, encore lui : «La moitié des enfants meurt avant leur huitième anniversaire. C’est la loi de la nature ; pourquoi essayer de la contredire.» On ne songe plus à répondre.

«En barrater un coup» signifie tousser violemment. Et «virer en chemin», faire une fausse couche. «Avoir une dose», attraper une blennoragie. Tout cela en québécois.

La diarrhée et l’obscurité

Proverbe d’ailleurs (Afrique, Mongo) : «Celui qui a la diarrhée n’a pas peur de l’obscurité». C’est un proverbe qui ne figure pas dans un ouvrage édité avec Arte.[2] Ce catalogue propose de beaux clichés en couleurs à la «rencontre avec ceux qui soignent autrement». Le monde tourne autour de celui qui vient à leur rencontre : le Dr Bernard Fontanille, médecin urgentiste qui sait prendre le temps de la pause. Quatrième de couverture : «Des liens humains intenses se tissent, des histoires fortes se jouent sans apologie ni jugement». L’ouvrage a été coécrit avec la journaliste scientifique Elena Sender. Se laisse feuilleter. Sans déplaisir. Ce sont également des cavernes : on n’y entre guère.

« Je ne saurais dire ce qui me pousse à porter en écrit ce que je pense » écrit Céline en 1914. Il cherchera longtemps. Cent ans plus tard, qui penserait savoir le dire ?

A demain

[1] Bouhier E. Le Grand Cabinet des curiosités médicales. Paris : Editions Le Passage, 2013.

[2] Fontanille B, Sender E. Médecine d’ailleurs. Rencontres avec ceux qui soignent autrement. Paris : Editions de la Martinière/Arte Editions, 2014.

Ce texte est paru initialement paru dans la Revue médicale suisse (Rev Med Suisse 2014;10:676-677)

Une réflexion sur “Louis-Ferdinand Céline, Knock, Dr Petiot et le formidable « Grand Cabinet des curiosités médicales»

  1. C’est intéressant… La préface de la thèse de Céline est publiée intégralement dans le numero special Celine des Cahiers de l’Herne. Et elle est effectivement troublante. Quand on l’a lue, on ne l’oublie pas. Il y dit entre autre que ce que beaucoup ne pardonnent pas aux médecins, c’est leur familiarité avec la mort

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