« Réparer les vivants » : à lire dès maintenant

Bonjour,

L’émotion, voilà le piège. A la première lecture, on peut être trop ému pour en parler. Pas question, alors, d’en faire la recension. Il y a urgence à poser ce livre.[1] On le reprendra plus tard en cherchant au mieux d’où ce trouble vient. Un trouble et une émotion largement partagés : ce livre rencontre un beau succès dans les librairies francophones. Un succès qui surprendrait presque les critiques professionnels. C’est au fond assez simple. Il y a la qualité de l’écriture, il y a le thème et puis, bien sûr, le rythme. Les règles de la tragédie sont respectées et réinventées comme elles le sont dans les séries américaines. Avec ici quelques belles trouvailles, des plongées panoramiques dans l’histoire des rois et la symbolique du cœur.

L’émotion, on le sait, est le grand piège dans lequel aucun chirurgien ne saurait tomber. Ne jamais trembler quand on ouvre. Faire du corps anesthésié un objet à réparer. Une personne à qui on a parlé. Une personne à qui, si tout va bien, on reparlera. Mais, pour l’heure, une personne-objet ; un cas à travailler, un dysfonctionnement organique à résoudre. Voilà pour le pain quotidien du chirurgien. Et puis il y a aussi les exceptions. C’est le cas du chirurgien-préleveur. Il n’a jamais parlé avec ce corps qui n’est pas son patient, qui ne le sera jamais. Il se doit de le respecter mais se doit aussi de ne voir là qu’une mine. Des joyaux à extraire pour prolonger d’autres vies : celles d’hommes, de femmes, à qui il ne parlera jamais.

Berge du Styx

Aucune émotion, non plus, chez le chirurgien-greffeur. Du moins aucune émotion palpable. Il est ailleurs, mécanicien céleste sous le scialytique, ce mandarin en tunique, entouré de ses servants et servantes. Est-ce donner la vie que la prolonger ? Ne serait-ce pas plutôt la transmettre ? Transmettre la vie via un organe recueilli aux frontières du néant. Transmettre à une personne qui, sans cette infinie succession de gestes, de dons, allait basculer dans le vide. Chirurgien travaillant sur une berge, et une berge seulement du Styx. Avec ou sans Dieu.

On voit bien, ici, que l’émotion est à fleur de peau. Etrangement pourtant, la transplantation d’organe n’a jamais véritablement fécondé l’imagination des écrivains. Nous n’avons pas tout lu (et la chair n’est pas triste) mais il ne semble pas, depuis les célébrations faites à Christiaan Barnard (1922-2001), que la greffe ait donné matière à de grands livres. Dans les médias, elle s’est progressivement banalisée. Pour le journaliste, l’exploit n’est plus l’exploit quand il s’accomplit au quotidien. Cette activité chirurgicale retrouve, ici ou là, une existence médiatique quand il s’agit de lutter contre la pénurie de greffons, cette rançon de la banalisation de l’exploit. Mais on a beau faire, l’émotion n’y est pas. Il en fut de même il y a quelques semaines, en France, avec la première pose d’un nouveau modèle de cœur artificiel. De l’écriture à la bêche dans Paris-Matc . Une légende qui ne prend pas.

Harfang Emmanuel

Et voici, aujourd’hui, l’émotion contagieuse née de Réparer les vivants, une émotion qui n’est pas sans faire songer à un récent ouvrage, celui né du coma dans lequel fut plongé le journaliste Boris Razon.[2] Avec quelques nuances. Dans Palladium, la maladie était rarissime, le diagnostic impossible. Ici tout est d’une grande banalité, à commencer par l’accident de la circulation à l’origine du prélèvement chez un adolescent. Mais cette banalité est comme sublimée. Cela commence avec ce plaisir indicible qu’est celui de surfer sous la lune. Ils se prénomment Simon, Chris et Johan. L’un des trois mourra. Dans le département de la Seine-Maritime. Cela se terminera à Paris (La Pitié-Salpêtrière) sous les outils d’un mandarin archétypé portant le nom d’Harfang et le prénom d’Emmanuel. La receveuse sera Claire. Elle a trois fils et des cheveux blonds.

Cela pourrait être un roman-photo, une série télévisée. C’est, sinon un chef-d’œuvre, du moins un grand roman. Grand en ce qu’il constitue une prouesse d’écriture, de sensibilité à la fois exacerbée et maîtrisée. Avec, mais sans doute est-ce immanquable, le recours à quelques procédés. Simon a pour nom Limbres. Les prélèvements se feront dans l’hôpital de la ville du Havre et le miracle aura besoin, pour s’accomplir, de la participation du Dr Virgilio Breva, originaire du Frioul. Passons sur le mandarin, trop beau pour n’être pas vrai.

Fraternité

Qu’importe. On peut espérer que le succès de cet ouvrage fera plus pour la promotion du don d’organes que toutes les insipides campagnes institutionnelles menées sur ce thème. Et ce sera le cas. Tout simplement parce que l’auteure, Maylis de Kerangal, ne joue pas sur le clavier de la raison raisonnante mais sur celui, toujours payant, de cette émotion sublimée que peut faire naître la beauté. Et aussi parce qu’elle replace la fragmentation des corps dans un registre historique et religieux.

Mme de Kerangal nous donne à comprendre ce qu’est, aussi, la fraternité biologique et la solidarité économique qui sous-tendent la chirurgie de la transplantation : la version contemporaine d’un autre partage des corps. Non pas ceux du cannibalisme ou de l’eucharistie mais celui de la fragmentation des corps des rois. C’est là une pratique généralement oubliée que vient réveiller un bel ouvrage collectif.[3]

Membrum principalissimum

«Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps.» Ou encore : «Le cœur de Simon migre maintenant, il est en fuite sur les orbes, sur les rails, sur les routes, déplacé dans ce caisson dont la paroi plastique, légèrement grumeleuse, brille dans les faisceaux de lumière électrique, convoyé avec une attention inouïe, comme on convoyait autrefois les cœurs des princes, comme on convoyait leurs entrailles et leur squelette, la dépouille divisée pour être répartie, inhumée en basilique, en cathédrale, en abbaye, afin de garantir un droit à son lignage, des prières à son salut, un avenir à sa mémoire – on percevait le bruit des sabots depuis le creux des chemins, sur la terre battue des villages et le pavé des cités, leur frappe lente et souveraine, puis on distinguait les flammes des torches (…) mais l’obscurité ne permettait jamais de voir cet homme, ni le reliquaire posé sur un coussin de taffetas noir, et encore moins le cœur à l’intérieur, le membrum principalissimum, le roi du corps, puisque placé au centre de la poitrine comme le souverain en son royaume, comme le soleil dans le cosmos, ce cœur niché dans une gaze brochée d’or, ce cœur que l’on pleurait.»

Les rois ne sont plus. On décompte aujourd’hui des soleils comme s’il en pleuvait. Le caisson a pris la place du reliquaire et le taffetas noir n’est plus que plastique grumeleux. Et ce sont les fragments des corps de citoyens morts avant l’heure, qui voyagent dans ce qui fut un royaume pour aider d’autres citoyens à survivre. Le tout avec des deniers publics et dans l’anonymat le plus complet.

Brutalités charnelles

Réparer les vivants n’est pas que le roman d’une transplantation cardiaque laissant dans l’ombre, bien vivante, celles du foie et des reins. C’est bien l’une des rares chansons de gestes réinventées, une chanson sous tension extrême, une chanson faite de brutalités charnelles et de précautions chirurgicales infinies. Une aventure métaphysique ? Sans doute, mais collective et citoyenne. Inventée dans un nouvel espace fait d’anonymat, de bénévolat et de gratuité. Pour un peu on prierait. Une chandelle pour que, contrairement à ce qui se passe ici et là dans le monde, cette activité puissamment humaine puisse résister aux lois inhumaines du marché.

A demain

[1] de Kerangal M. Réparer les vivants. Paris : Collection Verticales. Editions  Gallimard, 2014.

[2] Razon B. Palladium. Paris : Editions Stock, 2013.

[3] Gueniffey P. (sous la direction de). Les derniers jours des rois. Paris : Editions Perrin, 2014.

Ce texte est  initialement paru dans la Revue médicale suisse  (Rev Med Suisse 2014;10:988-989)

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