Cancers et téléphone portable : avoir peur sans connaissance de cause

Bonjour

Un spectacle dont personne, pour l’heure, ne se lasse. Titrer sur le téléphone portable avec une nouvelle étude qui évoquer la possibilité d’un lien entre « le cancer » et l’exposition aux ondes générées par ce nouveau moyen de communication.  Evoquer la possibilité d’un lien de causalité sans trop s’y attarder. Puis donner la parole aux auteurs de l’étude pour qu’ils en situent les limites. La donner ensuite aux militants en guerre contre les différentes manifestations somatiques qu’ils associent à cette technique aujourd’hui en plein développement.

Rien sur la causalité

Ne pas conclure. Audience assurée. Aucune prise de risque. Les apparences de l’objectivité. Et rien quant à la relation de causalité, sa complexité. Trouver, en somme, des raisons parmi tant d’autres d’avoir peur de la modernité. Mais sans vouloir  en changer ni savoir si ces raisons sont les bonnes. On peut voir là une forme de régression.

Dernier épisode en date. L’étude, cette fois, a été menée par une équipe de onze chercheurs dirigés par Gaëlle Coureau de l’Institut de santé publique, d’épidémiologie et du développement (Université de Bordeaux). Elle a été menée à partir de l’analyse des « habitudes de consommation du téléphone portable » de 253 personnes chez lesquelles un gliome avait été diagnostiqué et de 194 autres chez lesquelles c’est un méningiome qui l’avait été. Ces données ont été comparées à celles recueillies chez  892 personnes « témoins ».

« Face à face »

Cette comparaison  prenait en compte différents facteurs comme la consommation de tabac et d’alcool, le niveau d’études, les expositions aux pesticides et aux rayonnements ionisants. Les personnes faisant l’objet de ce travail  avait  été recrutées dans le cadre de l’étude dite « Cerenat » menée dans les départements de la  Gironde, du Calvados, de la Manche et de l’Hérault ; étude menée entre 2004 et 2006 et concernant la prise en charge des patients atteints de tumeurs cérébrales. Les informations telles que le nombre moyen d’appels par semaine, leurs durées ou le modèle de téléphone ont été collectées lors d’interview « en face à face ».

Ce travail vient d’être publié dans la revue Occupational and Environmental Medicine (on peut en lire le résumé ici ). Conclusion en deux temps. Tout d’abord  « aucune différence significative » entre les utilisateurs réguliers et les non utilisateurs de téléphones mobiles. « En revanche », une association positive avec le développement de gliomes ou de méningiomes a été identifiée chez les personnes ayant téléphoné au moins 896 heures au cours de leur vie ainsi que, pour les gliomes uniquement, chez celles ayant « cumulé plus de 18 360 communications » dans leur vie.

« Tendances à confirmer »

Comment comprendre ? Les auteurs reconnaissent que leur étude ne permet pas de définir un niveau de risque d’apparition de lésions tumorales. « La principale conclusion est que l’étude Cerenat va dans le même sens que des tendances récemment observées au niveau international, mais qui demandaient à être confirmées, à savoir une élévation du risque de tumeur cérébrale, observée uniquement chez les plus forts utilisateurs et notamment dans le cadre d’usagers professionnels intensifs, aexpliqué Isabelle Baldi (service de médecine du travail, CHU de Bordeaux), dernière signataire de l’étude. La question de la relation causale est un peu plus compliquée que cela et nous ne pouvons démontrer formellement que la relation observée est de nature causale. Il n’en reste pas moins intéressant qu’il y ait une concordance entre nos résultats et d’autres études précédemment publiées. »

« Retour médias »

La concordance est certes intéressante mais la causalité l’est au moins autant.  Pour l’association  PRIARTéM (collectif des électrosensibles de France qui milite contre les dangers des radiofréquences) il y a là un nouvel argument  pour que de « réelles mesures de protection de la population et tout particulièrement des enfants » soient mises en place. Ses responsables font observer que l’usage intensif tel qu’il est définit par cette étude correspond à plus de 15 heures par mois, « c’est-à-dire une demi-heure par jour, ce que dépassent aujourd’hui largement de très nombreux utilisateurs, et notamment les plus jeunes ». On verra ici le point de vue de cette association et les « retour médias » de son action : RMC, BFMTV, Le Monde, Le Parisien, France Info, Pourquoi docteur ?

Dernier épisode

Ce n’est là que le dernier épisode, hexagonal, d’une série de controverses qui dure depuis des années et qui, désormais, semble sans fin. Objets de passions et d’une utilisation qui ne cesse de progresser à l’échelon mondial les instruments individuels de la téléphonie  mobile soulèvent des interrogations multiples qui dépassent le seul champ des tumeurs cérébrales, maligne sou bénignes. Leur utilisation est encore récente, les techniques et les modes de consommation évoluent et les méthodes d’évaluation des risques semblent très largement inopérantes pour évaluer, s’il existe, un lien de causalité.

Dr Alain Fisch

Car il s’agit bien ici d’établir ou de réfuter un lien de causalité, ce concept de marbre en passe d’être oublié, au profit du brouillard  des simples associations, de la coïncidence et de son cortège de fatalité. C’est le sujet qu’aborde le Dr Alain Fisch dans le dernier numéro (mai 2014) de sa toujours aussi tonique et indispensable Newsletter VISA http://www.sante-voyages.com/

« En ce temps-là, les gens étaient crédules et superstitieux, écrit ce néo-Candide. Que deux évènements surviennent au même moment, ils ne manquaient pas de penser que l’un était la cause de l’autre. Et bien, cela dure encore, comme si l’humain était condamné à n’avoir de seul critère de causalité que la co-incidence temporelle. Les exemples de ce déficit d’analyse sont multiples. Le 16 juillet 1969 est lancée par la Nasa la fusée lunaire Saturn 5, programme Apollo 11. Neil Armstrong sera le premier humain à poser son pied sur la Lune. La médiatisation est gigantesque. Dans le même temps survient une importante épidémie de conjonctivite aiguë virale hémorragique en Afrique de l’Ouest liée à l’entérovirus  EV70. Les populations font immédiatement le lien entre ces deux événements et en accuse le responsable : Apollo 11. A tel point que l’entérovirus finira par porter le nom de virus Apollo. (…) »

John Stuart Mill et Sir Hill

Le Dr Fisch rappelle que  de nombreux penseurs (comme John Stuart Mill, 1843) et scientifiques ont tenté de mettre un terme à cette pensée primitive. Et que plus récemment, en 1965, l’épidémiologiste anglais Sir Austin Bradford Hill (1897-1991) proposa sept critères de causalité nécessaires désormais universellement reconnus.

Les voici, résumés :

1 Relation temporelle : certes, mais aussi

2 Force de l’association : exemple historique : il y a une forte association entre le tabagisme et le cancer bronchique

3 Relation dose effet : même exemple : plus le tabagisme est important, plus le risque cancéreux l’est aussi

4 Temporalité de l’association : la cause suspectée doit impérativement précéder l’apparition de la maladie étudiée ; de la même manière, si disparaît la cause suspectée, la morbidité qui lui est imputée doit décroître proportionnellement

5 Spécificité de l’association : une cause suspectée ne doit conduire qu’à la seule conséquence suspectée

6 Reproductibilité : si une seule équipe de chercheurs trouve l’association entre la cause suspectée et la conséquence, la probabilité de lien causal est très faible ou nulle. Plus le nombre d’équipes est élevé qui retrouvent le lien, plus le lien est fort.

7 Plausibilité biologique de l’association. Plus l’association entre l’agent causal et la maladie est compatible avec les données de la science, plus fort sera ce critère ; et inversement.

Pont-levis

On peut certes se lamenter. Voir dans certains bouillonnements médiatiques contemporains les fumerolles annonciatrices d’un retour en Enfer. On peut aussi lever le pont-levis, faire chauffer l’huile et réactiver les guerres de religions.

On peut, sur l’autre versant,  rappeler que ces critères existent. Et  élaborer une forme simplifiée des sept critères pour aider chacun à distinguer le certain de l’incertain. Avec publication lors de la célébration du cinquantenaire de la publication de Sir Hill ? Ce serait une belle leçon.

A demain.

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