Téléphone portable et cancers cérébraux : double zéro pointé pour l’étude de Bordeaux

Bonjour

Retour sur un abcès médiatique téléphonique. Il y a une dizaine de jours  quelques médias firent écho aux résultats d’une étude baptisée Cerenat. Certains expliquèrent (ou laissèrent entendre) qu’il s’agissait de la démonstration de l’existence d’un lien entre un usage intensif de la téléphonie mobile et certaines tumeurs cérébrales («Cancers et téléphone portable : avoir peur sans connaissance de cause »). Cette étude est signée par équipe de onze chercheurs dirigés par Gaëlle Coureau, Roger Salamon et Isabelle Baldi (Centre INSERM U897-Epidémiologie-Biostatistique, Bordeaux).

Irritations

Des extrapolations amplifiées, des raccourcis militants irritèrent ceux pour qui association n’est pas causalité. L’affaire fut telle que L’Inserm a, fait assez rare, tenu à mettre les points sur quelques I, comme on peut le lire ici. C’est aussi le cas, avec un peu moins de diplomatie, du Pr André Aurengo  chef du service de médecine nucléaire au CHU de La Pitié-Salpêtrière, membre de l’Académie nationale de médecine.

Via l’Académie le Pr Aurengo nous a transmis son analyse. Il convient selon lui de replacer cette publication dans son contexte : elle survient quatre ans après celle de la vaste étude internationale Interphone qui, sur le même thème, n’avait pas permis de conclure.

« Cette nouvelle étude présente de nombreuses carences méthodologiques qui semblent avoir échappé aux référés de la revue qui l’a publiée et aux médias qui l’ont présentée comme faisant LA preuve d’une dangerosité des portables » observe-t-il. Il s’agit d’une étude cas-témoins, dont les auteurs n’ont pas su tirer la leçon des insuffisances d’Interphone, principalement quant à l’estimation de l’exposition aux ondes du portable et à l’analyse statistique. »

Biais et lacunes

Pour le Pr Aurengo l’étude Cerenat(voir le résumé ici) présente un « trop grand nombre de biais et de lacunes méthodologiques » pour « que ses conclusions puissent être considérées comme fiables ». Il les énumère :

L’estimation de l’exposition aux ondes du portable repose sur un interrogatoire sur le nombre et la durée des appels depuis le début de l’utilisation du portable. Cet interrogatoire porte sur des faits remontant à plusieurs années (jusqu’à plus de 10 ans). Les résultats sont entachés d’une grande imprécision. Dans une pré-étude, les auteurs d’Interphone avaient montré que l’estimation par interrogatoire n’était pas fiable, même pour des appels passés six mois plus tôt. Cette incertitude est renforcée par le fait que, pour 25% des cas de gliomes, ce n’est pas l’intéressé qui a été interrogé, mais un proche. Elle l’est également par le fait que le type de téléphone utilisé n’est connu que pour 1273 portables sur 2075, sans distinguer les portables 2G et 3G, alors que l’exposition créée par les 2G, très majoritaires (1159) est dix fois plus importante que pour les dix-huit 3G, rares à l’époque de cette étude déjà ancienne. Aucune de ces incertitudes pourtant majeures n’a été prise en compte dans l’analyse statistique de l’étude Cerenat.

L’estimation de l’exposition par interrogatoire expose aussi à un biais d’anamnèse très fréquent dans les études rétrospectives, les cas ayant davantage tendance à se rappeler les expositions que les témoins. Les éventuels biais d’anamnèse sont pratiquement impossibles à corriger.

Le fait que les enquêteurs de Cerenat savaient si la personne interrogée était un cas ou un témoin pourrait également être à l’origine d’un biais.

On note dans Cerenat une différence importante du taux de participation des cas (66% des personnes atteintes de gliome et 75% des cas de méningiome) et des témoins (45%). Les raisons pour lesquelles les témoins pressentis ont été plus réticents que les cas à participer à l’étude n’ont pas été mises en évidence. Il est possible que les témoins potentiels utilisateurs intensifs de mobiles aient préféré ne pas participer à une telle étude, ce qui introduirait un biais supplémentaire.

Incertitudes et biais ont simplement été signalés puis totalement négligés dans l’analyse des données qui ont été considérées comme une mesure exacte de l’exposition.

Enfin, les auteurs de Cerenat ont multiplié les sous-groupes de cas et témoins, sans prendre les précautions statistiques qui s’imposent pour éviter les faux positifs ; compte tenu des données recueillies, les auteurs pouvaient faire plusieurs milliers de tests, focalisés sur telles ou telles sous-classes et devaient donc, sans précaution, s’attendre à des dizaines de résultats « significatifs » dus au simple hasard.

Invalidation radicale

Ces lacunes méthodologiques invalident radicalement selon, le Pr Aurengo, les conclusions de cette étude. En d’autres termes l’augmentation du risque de gliome pour les plus gros utilisateurs est un résultat qui peut relever tout simplement des biais et de la sous-estimation des intervalles de confiance, laquelle résulte d’avoir négligé les incertitudes sur l’exposition dans les calculs statistiques.

« Nous ne pouvons démontrer formellement que la relation observée est de nature causale. Il n’en reste pas moins intéressant qu’il y ait une concordance entre nos résultats et d’autres études précédemment publiées » avait expliqué dans les médias  Isabelle Baldi (service de médecine du travail, CHU de Bordeaux), dernière signataire de l’étude.

Intraitables relecteurs

Mais qu’est qu’une « concordance » avec des études précédentes ci ces dernières ne permettaient pas de véritablement conclure ? On a la désagréable impression de s’enfoncer dans le sable de la répétition balbutiante – de ne jamais trouver le solide de la démonstration raisonnante.

On comprend que des débats, parfois très vifs, puissent agiter la communauté médicale et scientifique. On comprend moins que ce type de débat puisse encore survenir après la publication d’une étude préalablement passée sous les fourches (que l’on imagine au minimum caudines) d’un comité de lecture constitué d’experts rationnels et radicalement indépendants.

A demain

2 réflexions sur “Téléphone portable et cancers cérébraux : double zéro pointé pour l’étude de Bordeaux

  1. Toute la difficulté, avec les études rétrospectives basées uniquement sur des éléments peu ou pas objectifs (faisant appel, ici, à la mémoire). D’autre part, il existe une difficulté liée au groupe contrôle : ceci n’ira pas en s’améliorant, en raison du peu de NON-utilisateurs de téléphones portables, dès la pré-adolescence…

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