Hépatite C : allons-nous payer 100 000 euros pour chaque patient ? Que fait le gouvernement ?

Bonjour

Big Pharma creuserait-il sa tombe ? En réclamant des sommes astronomiques pour un traitement contre l’hépatite C qu’elle n’a pas inventé (Sovaldi ®, sofosbuvir) la firme Gilead pourrait faire œuvre utile : précipiter la prise de conscience collective de l’absurdité du système en vigueur de fixation des prix des nouveaux médicaments. Susciter une réflexion éthique et pousser à un mouvement de dénonciation d’une situation contraire à la morale. Ce mouvement est en marche. Il prend aujourd’hui la forme d’une lettre ouverte. Et demain ?  Que fera ici le gouvernement face aux plaintes et aux révoltes montantes ?

La lettre ouverte est celle de vingt-quatre associations (1). Elles s’inquiètent du coût « exorbitant » des nouveaux traitements contre l’hépatite C.

Ombres au tableau

Au départ c’est une belle histoire : l’arrivée, avec le sofosbuvir d’une nouvelle famille de médicaments antiviraux qui réalisent vingt ans plus tard ce que les antirétroviraux avaient commencé à réaliser vis-à-vis du VIH : une révolution thérapeutique. Une efficacité considérable, la réduction massive des effets secondaires, une simplification de la prise. Avec, ici, une différence de taille : un traitement de l’ordre de quelques mois au terme desquels le virus est le plus souvent éradiqué de l’organisme du malade. On trouvera ici ce que dit la fabricant Gilead sur son précieux produit .

Le tableau serait parfait s’il n’y avait une ombre : Gilead réclame environ 60 000 euros pour un traitement  de trois mois – une somme faramineuse à laquelle il faut ajouter environ 30 000 euros pour un traitement associé (notamment avec le simeprevir de Janssen). Près de 100 000 euros et près de 400 000 personnes infectées dont la moitié est dans un état qui justifierait un traitement. Vingt milliards d’euros. Comment fait-on ?

Pénurie annoncée

La première réponse est pragmatique : il faut gérer la pénurie annoncée. Des médecins (comme le Pr Yazdan Yazdanpanah, service de maladies infectieuses, hôpital Bichat-Claude-Bernard, Paris) commencent à élaborer des modèles mathématiques pour savoir quand et comment le traitement pouvait être coût-efficace. Ceci les conduit à sélectionner leurs patients sur des critères plus économiques et contingents que strictement médicaux. On peut voir là un gros problème de nature éthique. Et ce d’autant qu’il s’agit d’argent public. Où notre collectivité est-elle sensée s’exprimer ? Qui a voix à ce chapitre ?

« Ce prix (…) pourrait créer un dangereux précédent en ne basant pas la délivrance de médicaments vitaux sur les réels besoins en santé des personnes », mais selon « des critères non médicaux : mode de vie, situation administrative ou socio-économique des personnes touchées », écrivent les responsables de SOS Hépatites Fédération, de Médecins du monde et des vingt-deux autres associations.

« Nous appelons l’Etat à exiger un juste prix auprès des laboratoires et à jouer son rôle de régulateur auprès des industriels afin de faire baisser les prix et de garantir l’accès à ces nouvelles molécules pour au moins 80 000 personnes atteintes d’hépatite C chronique. »

Ni jugement ni état d’âme

Un remarquable rapport officiel sur les hépatites B et C (quatre mille morts prématurées chaque année en France) vient d’être remis à Marisol Touraine, ministre de la Santé (ce rapport est disponible ici). C’est la ministre elle-même qui l’avait demandé, l’an dernier, à l’Agence française de recherche sur le sida et les hépatites ainsi qu’à l’Association française pour l’étude du foie.

Le Pr Daniel Dhumeaux (CHU Henri Mondor, Créteil) en a assuré la coordination. « Les auteurs recommandent d’étendre et d’améliorer l’accès aux soins des personnes « vulnérables » et/ou en situation de précarité. Mais aussi de dépister et traiter sans état  d’âme et sans jugement les usagers de drogues, les personnes sous main de justice, les migrants… », écrivent les associations signataires de la lettre ouverte.

« Accessibles à tous »

L’avenir de ces recommandations ?  Il devrait être observé par un « comité de suivi » placé  sous l’autorité du ministère de la Santé. On se souvient que dans un entretien au journal Les Echos du 25 avril (à propos des mesures drastiques d’économie à venir dans le champ du médicament)  Marisol Touraine assurait que tous les malades de l’hépatite C devant être soignés le seraient :

« De nouveaux traitements de l’hépatite C arrivent sur le marché, ils vont changer la vie de milliers de malades. Certes ils sont chers, mais ils seront accessibles à tous ! » (voir ici). Comment comprendre ?

Une question majeure d’éthique

Les associations menacent de saisir le Comité national d’éthique. Que ne l’ont-elles déjà saisi ? Elles réclament aussi que la lumière soit faite sur les négociations et tractations secrètes qui ont pour cadre le  Comité  Economique des Produits de Santé (CEPS). Et participer à ces négociations. C’est là un point essentiel sur lequel ces associations  ne devraient pas céder. Que Gilead et Janssen réclament des prix exorbitants pour leurs spécialités pharmaceutiques n’a rien de surprenant. Mais quelles sont les raisons qui poussent les représentants de l’Etat à leur accorder ces prix ?

Pourquoi l’Union européenne ne crée-t-elle pas une centrale d’achat de manière à engager un bras de fer avec les firmes pharmaceutiques concernées ?  Voilà bien, une nouvelle fois,  le type de question qui intéresserait les citoyens de l’Union  –ceux là même qui viennent d’élire leurs représentants au Parlement européen. Avec, pour la France, les résultats que l’on sait. Et les conséquences que l’on redoute.

A demain

(1)     Les signataires sont :

Actions Traitements – Act Up Paris – Aides – Arcat – ASUD – Basiliade – CATRED – Comité d’Etude et d’Information sur la Drogue –

Collectif Hépatites Virales – Comede – Dessine moi un mouton – Fédération Addiction – FNARS – FNH VIH et autres pathologies – Gaia

Paris – Marmottan – Médecins du Monde – Odse – Planning familial – Solidarité Sida – SOLENSI – SOS Hépatites Fédération – LeTipi

Marseille – TRT-5

Voici le texte de la lettre ouverte :

« Hépatites : Guérison pour tous ? Traitement pour chacun !

La santé n’a pas de prix, mais les traitements doivent avoir un juste prix

Le 19 mai dernier était présenté le tout premier rapport d’experts en France sur la prise en charge des personnes infectées par les virus des hépatites virales B et C. Les conclusions de ce rapport étaient attendues pour lutter contre l’épidémie, soigner, et guérir en particulier les personnes infectées par le VHC grâce à l’arrivée de nouvelles molécules.

En effet, les hépatites représentent un problème majeur de santé publique : plus de 500.000 personnes touchées en France et près de 4000 décès chaque année. Si les recommandations qui y figurent sont pertinentes : étendre et améliorer l’accès aux soins des personnes « vulnérables » et/ou en situation de précarité, dépister et traiter sans état d’âme et sans jugement les usagers de drogues, les personnes sous main de justice, les migrants… , elles devraient être suivies par un comité sous l’autorité du ministère de la santé ; enfin leur mise en oeuvre effective implique des moyens et des mesures à la hauteur des enjeux éthiques et de santé publique.

La lutte contre les hépatites connaît une révolution avec l’arrivée de traitements beaucoup mieux tolérés permettant des taux de guérison spectaculaires. Les prix annoncés par les laboratoires, en particulier Gilead, sont prohibitifs : 60.000 à 80.000 euros pour une cure de 3 mois ! Comment dans ces conditions garantir un accès équitable à tous ? Ce prix,  qualifié d' »exorbitant » par les experts du rapport, pourrait créer un dangereux précédent en ne basant pas la délivrance de médicaments vitaux sur les réels besoins en santé des personnes, ce qui aggravera une discrimination préexistante des personnes susceptibles d’être soignées sur des critères non médicaux : mode de vie, situation administrative ou socio-économique des personnes touchées. Ceci entraînerait donc une perte d’espérance de vie pour certaines, la  survenue de complications et d’incapacités liées à la maladie ou encore le recours à des traitements moins coûteux mais  moins efficaces.

Nous ne pouvons nous satisfaire d’une prise en charge à deux vitesses. C’est d’autant plus intolérable  que l’arrivée de nouveaux traitements contre l’hépatite C, beaucoup plus efficaces et avec beaucoup moins d’effets secondaires, fait entrevoir la possibilité d’éradiquer cette épidémie.

Nous demandons une véritable stratégie nationale de lutte contre les hépatites pour améliorer le suivi des lignes de crédits affectés aux services de santé et leur capacité à répondre aux besoins, et garantir une réelle équité dans l’accès aux nouvelles molécules. La France s’est dotée depuis 1946 d’un système de protection sociale reposant sur le principe suivant : « Le droit fondamental à la protection de la santé doit être mis en œuvre par tous moyens disponibles au  bénéfice de toute personne » art. L1110-1 du Code de Santé Publique. Nous rappelons que toute approche contraire à ce  principe fondamental constituerait une grave atteinte au Code de Santé publique, dans la mesure où elle représenterait  une perte de chances thérapeutiques pour les personnes touchées.

Face à ces enjeux éthiques et de santé publique, nos organisations s’interrogent sur l’intérêt et la nécessité de saisir le CCNE (Comité consultatif national d’éthique) pour avoir son avis sur les dangers de la mise à l’écart de patients infectés par le VHC nécessitant pourtant un traitement. Plus largement, cela pourrait être l’occasion de connaître ses conclusions sur les implications éthiques et de santé publique en matière de coût des traitements et des dispositifs dont devrait se doter l’Etat pour mieux négocier avec l’industrie pharmaceutique, tout en accordant une place à la société civile et aux personnes concernées.

Nous appelons l’Etat à exiger un juste prix et donc à jouer son rôle de régulateur auprès des industriels afin de faire  baisser les prix et de garantir l’accès à ces nouvelles molécules pour au moins 80.000 personnes atteintes d’hépatite C  chronique, chez qui le traitement doit être initié selon les recommandations du rapport d’experts. Nous demandons à ce  que les personnes infectées et malades soient enfin associées aux discussions et aux négociations, notamment dans les  différents groupes de travail, en particulier ministériels, interministériels ; sans oublier leur intégration au Comité  Economique des Produits de Santé (CEPS). L’attitude de la France est d’autant plus attendue que nombre de pays sont  confrontés à des difficultés similaires, voire encore plus graves, et que l’épidémie est mondiale. »

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